Mais je ne l'obtins pas, et je restai témoin du bonheur d'un autre.
Alors je pris le parti de tomber malade, ce qui me sauva du désespoir,
ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas.
Si dégoûté qu'on soit de la vie, il est certain que, lorsque la fatalité
nous y retient malgré nous, la faiblesse humaine ne peut s'empêcher de
remercier secrètement la fatalité. La mort est si laide qu'aucun de nous
ne la voit de près sans effroi. Bien magnanimes sont ceux qui enfoncent
le rasoir jusqu'à l'artère carotide, ou qui avalent le poison jusqu'au
fond de la coupe. (Je dis la _coupe_, parce qu'il n'est pas séant et
presque impossible de s'empoisonner dans un vase qui porte un autre nom
quelconque.)
Oui, le proverbe d'Ésope est la sagesse des nations. Nous aimons la vie
comme une maîtresse que nous convoitons encore avec les sens, après même
que toute estime et toute affection pour elle sont éteintes en nous.
Le soir où je vis un prêtre et un médecin convenablement graves à mon
chevet, je n'eus pas la force de m'enquérir vis-à-vis de moi-même de
ce que j'en ressentais de joie ou de peine. Mais quand, un matin, je
m'éveillai faible et languissant, et que je vis la garde-malade endormie
profondément sur sa chaise, le soleil brillant sur les toits et les
fioles pharmaceutiques vides sur le guéridon, quand je me hasardai à
remuer et que je sentis ma tête sans douleur, mes membres légers, et
mon corps débile dégagé de tous les liens de fer de la souffrance, je
ressentis un insurmontable sentiment de bien-être et de reconnaissance
envers le ciel.
Et puis je me rappelai Cora et son mariage, et j'eus honte de la joie
que je venais d'éprouver; car, après les ferventes prières que j'avais
adressées à Dieu et au médecin pour être délivré de la vie, c'était une
inconséquence sans pareille que d'en accepter le retour sans colère et
sans amertume. Je me mis donc à répandre des larmes. La jeunesse est si
riche en émotions de tout genre, qu'il lui est possible de se torturer
elle-même en dépit de la force de l'espoir, de la poésie, de tous les
bienfaits dont l'a douée la Providence. Je lui reprochai, moi, d'avoir
été plus sage que moi, et de n avoir pas permis qu'un amour bizarre
et presque imaginaire me conduisît au tombeau. Puis je me résignai et
j'acceptai la volonté de Dieu, qui rivait ma chaîne et me condamnait
à jouir encore de la vue du ciel, de la beauté de la nature et de
l'affection de mes proches.
Quand je fus assez fort pour me lever, je m'approchai de la fenêtre avec
un inexprimable serrement de coeur. Cora était là; elle lisait. Elle
était toujours belle, toujours pâle, toujours seule. J'eus un sentiment
de joie. Elle m'était donc rendue, ma fée aux yeux verts; ma belle
rêveuse solitaire! Je pourrais la contempler encore et nourrir en secret
cette passion extatique que le regard d'un rival m'avait forcé de
refouler si longtemps! Tout à coup elle releva sa tête brune, et ses
yeux, errant au hasard sur la muraille, aperçurent ma face pâle qui se
penchait vers elle. Je tressaillis, je crus qu'elle allait fuir comme à
l'ordinaire. Mais, ô transport! elle ne s'enfuit point. Au contraire,
elle m'adressa un salut plein de politesse et de douceur, puis elle
reporta son attention sur son livre, et resta sous mes yeux absolument
indifférente à l'assiduité de mes regards; mais du moins elle resta.
Un homme plus expérimenté que moi eût préféré l'ancienne sauvagerie
de Cora à l'insouciance avec laquelle désormais elle bravait le
face-à-face. Mais pouvais-je résister au charme qu'elle venait de jeter
sur moi avec son salut bienveillant et gracieux? Je m'imaginai tout ce
qu'il peut entrer de chaste intérêt et de bienveillance réservée dans un
modeste salut de femme. C'était la première marque de connaissance
que me donnait Cora. Mais avec quelle ingénieuse délicatesse elle
choisissait l'instant de me la donner! Combien il entrait de compassion
généreuse dans ce faible témoignage d'un intérêt timide et discret! Elle
n'osait point me demander si j'étais mieux. D'ailleurs elle le voyait,
et son salut valait tout un long discours de félicitations.
Je passai toute la nuit à commenter ce charmant salut, et le lendemain,
à l'heure où Cora reparut, je me hasardai à risquer le premier
témoignage de notre intelligence naissante. Oui, j'eus l'audace de la
saluer profondément; mais je fus si bouleversé de ce que j'osais faire,
que je n'eus point le courage de fixer mes yeux sur elle. Je les tins
baissés avec crainte et respect, ce qui fit que je ne pus point savoir
si elle me rendait mon salut, ni de quel air elle me le rendait.
Troublé, palpitant, plein d'espoir et de terreur, je restais le front
caché dans mes mains, n'osant plus montrer mon visage, lorsqu'une voix
s'éleva dans le silence de la rue, et, montant vers moi, m'adressa ces
douces paroles:
--Il parait, Monsieur, que votre santé est meilleure?
Je tressaillis, je retirai ma tête de mes mains; je regardai Cora, je ne
pouvais en croire mes oreilles, d'autant plus que la voix était un peu
rude, un peu mâle, et que je m'étais toujours imaginé la voix de
Cora plus douce que celle de la brise d'avril caressant les fleurs
naissantes. Mais comme je la contemplais d'un air éperdu, elle réitéra
sa question dans des termes dont la douceur me fit oublier l'accent un
peu indigène et le timbre un peu vigoureux de sa voix.
--Je vois avec plaisir, dit-elle, que monsieur Georges se porte mieux.
Je voulus faire une réponse qui exprimât l'enthousiasme de ma
reconnaissance; mais cela me fut impossible: je pâlis, je rougis, je
balbutiai quelques paroles inintelligibles; je faillis m'évanouir.
A ce moment, l'épicier, le père de ma Cora, approchant son profil osseux
de la fenêtre, lui dit d'un ton rauque, mais pourtant bienveillant:
--A qui parles-tu donc, mignonne?
--A notre voisin, M. Georges, qui est enfin convalescent et que je vois
à sa fenêtre.
--Ah! j'en suis charmé, dit l'épicier, et, soulevant son bonnet de
loutre: Comment va la santé, mon cher voisin?
Je remerciai avec plus d'assurance le père de ma bien-aimée. J'étais le
plus heureux des mortels; j'obtenais enfin un peu d'intérêt de cette
famille naguère si farouche et si méfiante envers moi. Mais hélas!
pensais-je presque aussitôt, que me sert à présent d'être plaint et
consolé? Cora n'est-elle pas pour jamais unie à un autre?
L'épicier, appuyant ses deux coudes sur sa fenêtre, entama alors avec
moi une conversation affectueuse et bienveillante sur la beauté de la
journée, sur le plaisir de revenir à la vie par un si bon soleil, sur
l'excellence des gilets de flanelle en temps de convalescence, et les
bienfaisants effets de l'eau miellée et du sirop de gomme sur les
poitrines fatiguées et les estomacs débilités.
Jaloux de soutenir et de prolonger un entretien si précieux, je lui
répondis par des compliments flatteurs sur la beauté des giroflées qui
fleurissaient à sa fenêtre, sur la grâce mignonne et coquette de son
chat qui dormait au soleil devant la porte, et sur la bonne exposition
de sa boutique qui recevait en plein les rayons du soleil de midi.
--Oui, oui, répondit l'épicier, au commencement du printemps les rayons
du soleil ne sont point à dédaigner; plus tard ils deviennent un peu
trop bons....
A cet entretien cordial et ingénu, Cora mêlait de temps en temps des
réflexions courtes et simples, mais pleines de bon sens et de justesse;
j'en conclus qu'elle avait un jugement droit et un esprit positif.
Puis, comme j'insistais sur l'avantage d'avoir la façade de son logis
exposée au midi, Cora, inspirée par le ciel et par la beauté de son âme,
dit à son père:
--Au fait, la chambre de M. Georges exposée au nord doit encore être
assez fraîche dans ce temps-ci. Peut-être, si vous lui proposiez de
venir s'asseoir une heure ou deux chez nous, serait-il bien aise de voir
le soleil en face?
Puis elle se pencha vers son oreille, et lui dit tout bas quelques mots
qui semblèrent frapper vivement l'épicier.
--C'est bien, ma fille, s'écria-t-il d'un ton jovial Vous plairait-il,
monsieur Georges, d'accepter une chaise à côté de ma Cora?
--O mon Dieu! pensai-je, si c'est un rêve, faites que je ne m'éveille
point.
Une minute après, le généreux épicier était dans ma chambre et m'offrait
son bras pour descendre. J'étais ému jusqu'aux larmes et je lui pressai
les mains avec une effusion qui le surprit, tant son action lui
paraissait naturelle.
Au seuil de ma maison, je trouvai Cora qui venait pour aider son père
à me soutenir en traversant la rue. Jusque-là je me sentais la force
d'aller vers elle; mais dès qu'elle toucha mon bras, dès que sa main
longue et blanche effleura mon coude, je me sentis défaillir, et je
perdis le sentiment de mon bonheur pour l'avoir senti trop vivement.
Je revins à moi sur un grand fauteuil de cuir à clous dorés, qui, depuis
cinquante ans, servait de trône au patriarcal épicier. Sa digne compagne
me frottait les tempes avec du vulnéraire, et Cora, la belle Cora,
tenait sous mes narines son mouchoir imbibé d'alcool. Je faillis
m'évanouir de nouveau; je voulus remercier, mais je n'avais pas
d'expressions pour peindre ma gratitude; pourtant, dans un moment où
l'épicier, me voyant mieux, se retirait, et ou sa femme passait dans
l'arrière-boutique pour me chercher un verre d'eau de réglisse, je dis à
Cora en levant sur elle mon oeil languissant:
--Ah! Madame, pourquoi ne m'avoir pas laissé mourir? j'étais si heureux
tout à l'heure!
Elle me regarda d'un air étonné et me dit d'un ton
affectueux:--Remettez-vous, Monsieur, vous avez de la fièvre, je le vois
bien.
Quand je fus tout à fait remis de mon trouble, l'épicière retourna à la
boutique, et je restai seul avec Cora.
Comme le coeur me battit alors! Mais elle était calme, et sa sérénité
m'imposait tant de respect que je pris sur moi de paraître calme aussi.
Cependant ce tête-à-tête devint pour moi d'un cruel embarras. Cora
n'aimait point à parler. Elle répondait brièvement à toutes les choses
que je tirais de mon cerveau avec d'incroyables efforts, et, quoi que je
fisse, jamais ses réponses n'étaient de nature à nouer l'entretien; sur
quelque matière que ce fût, elle était de mon avis. Je ne pouvais pas
m'en plaindre, car je lui disais de ces choses sensées qu'il n'est pas
possible de combattre à moins d'être fou. Par exemple, je lui demandai
si elle aimait la lecture.--Beaucoup, me répondit-elle.--C'est qu'en
effet, repris-je, c'est une si douce occupation!--En effet, reprit-elle,
c'est une très-douce occupation.--Pourvu, ajoutai-je, que le livre qu'on
lit soit beau et intéressant.--Oh! certainement, ajouta-t-elle.--Car,
poursuivis-je, il en est de bien insipides.--Mais aussi,
poursuivit-elle, il en est de bien jolis.--Cet entretien eut pu nous
mener loin si je me fusse senti la hardiesse de l'interroger sur le
genre de ses lectures. Mais je craignis que cela ne fût indiscret, et je
me bornai à jeter un regard furtif sur le livre entr'ouvert au pied de
la giroflée. C'était un roman d'Auguste Lafontaine. J'eus la sottise
d'en être affecté d'abord. Et puis, en y réfléchissant, je trouvai dans
le choix de cette lecture une raison d'admirer la simplicité et la
richesse d'un coeur qui pouvait puiser là des émotions attachantes. Je
parcourus de l'oeil une pile de volumes délabrés qui gisaient sur un
rayon près de moi. Je ne nommerai point les auteurs chéris de ma Cora;
les lecteurs blasés en riraient, et moi, dans ma vaine enflure de poëte,
je faillis en être froissé.... Mais je revins bientôt à la raison en
comparant les ressources d'un esprit si neuf et d'une âme si virginale à
la vieillesse prématurée de nos imaginations épuisées. Il y avait dans
la vie intellectuelle des trésors auxquels Cora n'avait pas encore
touché, et l'homme qui serait assez heureux pour les lui révéler verrait
s'épanouir sous son souffle la plus belle oeuvre de la création, le
coeur d'une femme ingénue!...
Je rentrai chez moi enthousiasmé de Cora, dont l'ignorance était si
candide et si belle. J'attendis l'heure d'y retourner le jour suivant,
sans pourtant espérer cette nouvelle faveur. Elle reparut avec sa mère,
qui m'invita à descendre. Quand je fus installé dans le grand fauteuil,
je vis une sorte d'agitation inquiète dans la famille. Puis l'épicier
s'assit vis-a-vis de moi avec un air hypocritement naïf. J'étais agité
moi-même, je craignais et je désirais l'explication de cette contenance.
--Puisque vous vous trouvez bien ici, monsieur Georges, dit-il enfin
en posant ses deux mains sur ses rotules replètes, j'espère que vous y
viendrez sans façon vous reposer tant que vous ne serez pas assez fort
pour aller vous distraire ailleurs.
--Généreux homme! m'écriai-je.
--Non, dit-il en souriant, cela ne vaut point un remerciement: entre
voisins on se doit assistance, et, Dieu merci! nous n'avons jamais
refusé la nôtre aux honnêtes gens: car je présume que vous êtes un brave
jeune homme, monsieur Georges, vous en avez parfaitement l'air, et je me
sens de la confiance en vous.
--J'en suis honoré, répondis-je avec embarras.
--Ainsi, Monsieur, poursuivit le digne homme avec gaieté, en se levant,
restez avec notre Cora tant que vous voudrez. C'est une fille d'esprit,
voyez-vous! une personne qui a vécu dans les livres, et dont la mère n'a
jamais voulu contrarier le goût. Aussi, elle en sait plus que nous à
présent, et vous trouverez de l'agrément dans sa société, j'en réponds.
--Il y a bien longtemps, répondis-je en rougissant et en jetant sur Cora
un regard timide, que je me serais estimé heureux de cette faveur....
Elle est venue bien tard, hélas! au gré de mon impatience....
--Ah! dame, dit l'épicier en ricanant, c'est qu'il y a deux mois,
voyez-vous, la chose n'était pas possible. Cora n'était pas mariée,
et...à moins de se présenter ici avec l'intention de l'épouser, avec de
bonnes et franches propositions de mariage, aucun garçon n'obtenait de
sa mère l'entrée de cette chambre. Vous savez, Monsieur, comme il faut
veiller sur une jeune fille pour empêcher les mauvaises langues de lui
faire tort; à présent que voici l'enfant établie, comme nous sommes sûrs
de sa moralité, nous la laissons tout à fait libre, et puis...d'ailleurs
(ici l'épicier baissa la voix), pâle et faible comme vous voilà,
personne ne pensera que vous songiez à supplanter un mari jeune et bien
portant.... L'épicier termina sa phrase par un gros rire. Je devins pâle
comme la mort, et je n'osai pas lever les yeux sur Cora.
--Tenez, tenez, ne vous fâchez pas d'une plaisanterie, mon cher voisin,
reprit-il: vous ne serez pas toujours convalescent, et bientôt peut-être
les pères et les maris vous surveilleront de plus près.... En attendant,
restez ici; Cora vous tiendra compagnie, et d'ailleurs je crois qu'elle
a quelque chose à vous dire.
--A moi? m'écriai-je en regardant Cora.
--Oui, oui, reprit le père, c'est une petite affaire
délicate...voyez-vous, et qu'une jeune femme entendra mieux qu'un vieux
bonhomme. Allons, au revoir, monsieur Georges.
Il sortit. Je restai encore une fois seul avec Cora, et cette fois elle
avait une _affaire délicate_ à traiter avec moi: elle allait me confier
un secret peut-être, une peine de son coeur, un malheur de sa destinée:
ah! sans doute, il y avait un grand et profond mystère dans la vie de
cette fille si mélancolique et si belle! son existence ne pouvait pas
être arrangée comme celle des autres. Le ciel ne lui avait pas départi
une si miraculeuse beauté sans la lui faire expier par des trésors de
douleur. Enfin, me disais-je, elle va les épancher dans mon sein, et je
pourrai peut-être en prendre une partie pour la soulager!
Elle resta un peu confuse devant moi. Puis elle fouilla dans la poche de
son tablier de taffetas noir et en tira un papier plié.
--En vérité, Monsieur, dit-elle, c'est bien peu de chose: je ne sais
pourquoi mon père me charge de vous le dire; il devrait savoir qu'un
homme d'esprit comme vous ne s'offense pas d'une demande toute
naturelle.... Sans tout ce qu'il vient de dire, je ne serais pas
embarrassée, mais....
--Achevez, au nom du ciel, m'écriai-je avec ferveur; ô Cora! si vous
connaissiez mon coeur, vous n'hésiteriez pas un instant à m'ouvrir le
vôtre.
--Eh bien, Monsieur, dit Cora émue, voici ce dont il s'agit. Elle déplia
le papier et me le présenta. J'y jetai les yeux, mais ma vue était
troublée, ma main tremblante, il me fallut prendre haleine un instant
avant de comprendre. Enfin je lus: «Doit M. Georges à M***, épicier
droguiste, pour objets de consommation fournis durant sa maladie....
12 l. cassonade pour sirops et tisanes, ci.
Savon fourni à sa garde-malade, ci-contre.
Chandelle. . . . . . . . . . . . . . . . .
Centaurée fébrifuge, etc., etc. . . . . . .
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Total. . . . . . 30 fr. 50 c.