Le dernier terme de cette gradation est si étranger à son type, qu'il
serait impossible d'en reconnaître l'origine, si on n'y pouvait
remonter, comme nous le faisons, par une succession très-naturelle de
sensations et de jugemens. Le sens abstrait s'étendant à des
significations nouvelles, ce n'est plus au _SAG-e_, à l'esprit délicat
et subtil qui saisit les choses dès le premier abord, avec une extrême
justesse, que doit s'arrêter cette série d'idées que nous venons
d'exposer; son regard plus prompt, plus sûr, plus pénétrant encore,
perce tous les obstacles. Son esprit s'élève au-dessus de toutes les
conceptions ordinaires; il domine, il explique l'avenir,
C'est le devin que les Latins ont appelé _SAG-us_, la magicienne,
l'enchanteresse dont ils ont fait _SAG-a_, _SAG-ana_.
_Prae-SAG-ire_, c'est voir hors du présent, c'est anticiper par la
pensée sur les événemens futurs.
_Prae-SAG-ium_, c'est le pressentiment, le pronostic.
_Prae-SAG-us_, c'est le sorcier, l'augure, l'homme inspiré, termes dont
on a complété le sens par la petite préposition _prae_, au-devant,
au-delà.
Il reste à s'assurer que les autres mots de la Langue naturelle
donneront une pareille filiation, et c'est ce que chacun peut
reconnaître dans ses études particulières, soit qu'il se contente, ainsi
qu'on l'a fait ici, de pousser ses recherches dans une Langue seulement,
soit qu'il veuille les étendre à toutes, ce qui n'est pas plus
difficile.
[2] Une figure nouvelle est pleine de charme, parce qu'elle donne à
l'idée un point de vue nouveau. Une figure rebattue, devenue lieu
commun, n'est plus que le froid équivalent du sens propre. On doit donc
éviter de prodiguer les figures dans une Langue usée. Elles ne
présentent plus qu'un faste insipide de paroles et de tours. Le style
purement descriptif sera dès-lors préférable au style figuré, parce que
le sens figuré avait fait oublier quelque temps le sens propre, et que
celui-ci paraît nouveau. L'aurore aux doigts de roses, qui ouvre les
barrières du matin, et dont les pleurs roulent en perles humides sur
toutes les fleurs, offre sans doute une image heureuse et brillante;
mais on produira beaucoup plus d'effet aujourd'hui en peignant le soleil
à son lever, rougissant d'une lueur encore incertaine le sommet des
hautes montagnes, les vapeurs de la plaine qui se dissipent, les
contours de l'horizon qui se dessinent sur le ciel éclairci, et les
fleurs qui se penchent sous le poids de la rosée.
[3] C'est l'opinion de M. de Roujoux. Dom Lepelletier écrit _coric_ qui
signifie _petit nain_. On pourrait penser que _gawric_ est fait de
_gawr_ dans son sens le plus ordinaire, _élevé_, _supérieur_, et désigne
très-bien alors les intelligences secondaires, les génies et les fées,
_Gawric_, petite puissance, ou bien il est tiré de _gour_ ou _gwr_ qui
s'est dit pour, homme, et signifie alors avec le diminutif un petit
homme, un nain, comme on représentait les êtres surnaturels dont il
s'agit.
[4] Il y en a beaucoup d'exemples dans le latin.
_Halosis_, pillage, dilapidation.
_Hama_, un croc.
_Hamare_, harponner.
_Hamus_, un hameçon.
_Harpa_, un vautour, et puis, la _harpe_, l'instrument de musique
dont les cordes sont saisies avec toute la main.
_Harpaga_, un hérisson, un grappin, un avare.
_Harpagare_, prendre de force.
_Harpastum_, un ballon qu'on cherchait à s'arracher en jouant, et
dont il est question dans Martial.
_Harpax_, l'ambre qui attire la paille.
_Harpe_, un oiseau de proie.
_Harpia_, la harpie aux mains crochues.
_Haurire_, avaler, engloutir.
_Haustrum_, instrument à puiser de l'eau.
_Helluo_, un glouton.
_Helluari_, absorber, avaler, dévorer.
_Helveus_, qui a la bouche ouverte et prête à saisir sa proie.
_Hera_, la fortune qu'il faut saisir au passage.
_Heres_, le hérisson, l'animal hérissé de pointes qui saisissent et
déchirent.
_Hiare_, ouvrir la bouche.
_Hiera_, l'épilepsie, mal qui envahit, qui saisit, qui absorbe.
_Hippae_, les cancres, les écrevisses aux pattes armées de crochets.
_Hirudo_, la sangsue. _Non missura cutem nisi plena cruoris._
_Hiulcus_, avide, intéressé.
_Humare_, enterrer, cacher sous la terre.
_Humus_, la terre dévorante, qui consume tous les corps privés de vie.
_Hyphaear_, la glu, matière qui happe, qui attache, etc.
Il serait sans doute ridicule d'avancer que la construction de ces mots
compliqués n'a eu d'autre base que l'initiale. Rien n'est plus facile
que de remonter à leurs racines naturelles, desquelles disparaîtrait
cette lettre, qu'on peut regarder comme très-moderne relativement aux
temps et au langage primitifs. Mais il serait plus absurde de dire
qu'elle a été attachée à ces expressions sans motif, et je pose en
principe que le motif qui en a déterminé l'emploi, c'est son caractère,
son esprit, l'idée d'avidité qu'elle réveille toutes les fois qu'on
l'aspire. Les caprices de la prononciation et de l'écriture ont pu la
transporter dans d'autres mots auxquels elle n'a point donné ce sens;
mais ces mots seront en très-petite quantité, et les exceptions ne
prouvent pas plus ici qu'ailleurs.
[5] Comme le son caractéristique de cette expression est un des plus
communs et des plus intéressans de la nature, puisqu'il sert à exprimer
le bruit des corps dans leur mode de déplacement le plus ordinaire, je
le prendrai pour exemple de ces grandes générations de mots que je n'ai
fait qu'indiquer à d'autres articles, et qui auraient surchargé cet
ouvrage de trop de détails inutiles. C'est M. Court de Gébelin qui me
fournira le tableau des termes dont celui-ci est le type.