On a desiré quelquefois un dictionnaire des Onomatopées françaises. On a
cru que ce recueil serait utile à ceux qui étudient notre langue, et je
souhaite que mon ouvrage ne trompe pas cette espérance.
Il y a, sans doute, peu de mérite à ces sortes de compilations. Ce sont
de ces travaux qui, suivant l'expression de Duverdier, exigent plus de
zèle que de talent, et plus de patience que d'industrie. Mais c'est en
cela même qu'ils sont dignes de quelque considération, quand ils
atteignent leur but, puisqu'ils supposent à la fois du désintéressement
et du courage. On connaît ces vers de Scaliger:
_Si quem dura manet sententia judicis olim,
Damnatum aerumnis suppliciisque caput:
Hunc neque fabrili lassent ergastula massa,
Nec rigidas vexent fossa metalla manus.
Lexica contextat: nam, caetera quid moror? Omnes
Poenarum facies hic labor unus habet._
«L'Onomatopée, dit Dumarsais, est une figure par laquelle un mot imite
le son naturel de ce qu'il signifie. On réduit sous cette figure les
mots formés par imitation du son, comme le _glouglou_ de la bouteille:
le _cliquetis_, c'est-à-dire le bruit que font les boucliers, les épées,
et autres armes en se choquant: le _tric trac_ qu'on appelait autrefois
_tic tac_, sorte de jeu assez commun, ainsi nommé du bruit que font les
dames et les dez dont on se sert à ce jeu: _tinnitus acris_, tintement,
c'est le son clair et aigu des métaux: _bilbire_, _bilbit amphora_, la
petite bouteille qui fait glouglou, on le dit d'une petite bouteille
dont le goulot est étroit: _taratantara_, c'est le bruit de la
trompette,
_At tuba terribili sonitu taratantara dixit._
»C'est un ancien vers d'Ennius au rapport de Servius. Virgile en a
changé le dernier hémistiche qu'il n'a pas trouvé assez digne de la
poésie épique; voyez Servius sur ce vers de Virgile:
_At tuba terribilem sonitum procul aere canoro
Increpuit._
»_Cachinnus_, c'est un rire immodéré. _Cachinno, onis_, se dit d'un
homme qui rit sans retenue. Ces deux mots sont formés du son ou du bruit
que l'on entend, quand quelqu'un rit avec éclat.
»Il y a aussi plusieurs mots qui expriment le cri des animaux, comme
_bêler_, qui se dit des brebis.
»_Baubari_, aboyer, se dit des gros chiens. _Latrare_, aboyer, hurler,
c'est le mot générique. _Mutire_, parler entre les dents, murmurer,
gronder comme les chiens. Les noms de plusieurs animaux sont tirés de
leurs cris, sur-tout dans les langues originales.
»_Upupa_, huppe, hibou.
»_Cuculus_, qu'on prononçait coucoulous, un coucou, oiseau.
»_Hirundo_, une hirondelle.
»_Hulula_, une chouette.
»_Bubo_, un hibou.
»_Gracculus_, un choucas, espèce de corneille.
»_Gallina_, une poule»...
»Le nom de cette figure est composé de deux mots grecs, _onoma_,
_nomen_, et _poïo_, _fingo_. _Nominis seu vocabuli fictio._»
Il paraîtra, peut-être, étonnant qu'on ne puisse citer sur l'Onomatopée
que cette notice imparfaite, et à-peu-près insignifiante. Elle n'a été
traitée qu'en passant par Dumarsais, parce que les détails auxquels elle
aurait pu le conduire étaient étrangers au plan et à la marche de son
ouvrage. Ici même, il serait hors de propos d'épuiser cette matière, et
de rassembler les raisonnemens qui attestent que les langues n'ont pas
eu d'autre type, et n'ont pas suivi dans leur formation d'autre mode que
cette figure. En attendant que je puisse offrir au public le résultat
des études dont cette question a été pour moi l'objet, je dois me borner
à des applications purement classiques; et si j'y attache cependant
quelques considérations élémentaires qui feront pressentir mon systême,
c'est que j'ai cru qu'il étoit nécessaire à la tête d'un recueil
d'Onomatopées, de donner de l'Onomatopée une idée plus distincte et plus
précise que celles qu'on puiserait dans les vagues définitions des
rhéteurs.
La parole est le signe de la pensée,
L'écriture est le signe de la parole.
Pour faire passer une sensation dans l'esprit des autres, on a dû
représenter l'objet qui la produisait par son bruit ou par sa figure.
Les noms des choses, parlés, ont donc été l'imitation de leurs sons, et
les noms des choses, écrits, l'imitation de leurs formes.
L'Onomatopée est donc le type des langues prononcées, et l'hieroglyphe,
le type des langues écrites.
Les êtres qui n'ont pas des formes propres et des bruits particuliers
n'ont été dénommés que par analogie, soit dans le langage, soit dans
l'écriture.
Les abstractions morales qui sont plus ou moins postérieures à
l'établissement des premières sociétés, du moins en très-grande partie,
ont dû être dénommées, conformément à la même règle.
Les premiers rapports des choses sensibles et des choses
intellectuelles, tels qu'ils ont été saisis par des sens neufs, ayant
échappé à nos organes, à travers la succession des temps, ne peuvent
être que difficilement retrouvés. Les motifs qui ont déterminé la
désignation de ces idées, étant assez généralement perdus, il restera
dans les langues une partie qu'on peut appeler la langue abstraite, et
dont l'origine ne se démontrera que par une longue suite d'analyses et
de comparaisons.
L'autre partie s'expliquera d'elle-même. La nature se nomme.
On aurait tort de conclure, cependant, que suivant les principes que
j'émets, tous les hommes dussent parler la même langue, ou que toutes
les langues du moins, dussent rapporter leurs termes aux mêmes racines;
car, non-seulement, les objets physiques ne nous apparaissent pas à tous
sous les mêmes rapports, en raison de la variété de notre organisation;
mais encore il n'en est aucun qui ne puisse nous apparaître sous un
grand nombre de rapports différens, parmi lesquels notre choix s'est
fixé quand il s'est agi de déterminer des signes. Il n'est donc pas
surprenant que dans des temps postérieurs à la création d'une langue
première, et après de grandes révolutions du globe qui ont dispersé les
hommes et effacé les traditions, on en soit venu à reconstruire de
nouvelles langues, formées sur des racines nouvelles; mais le procédé
aura été le même, l'analyse de ces langues n'exigera que le même genre
d'études, et on remontera par elles, comme par les langues
antérieurement parlées, aux racines naturelles, seule et véritable
source de tout idiome.
Il en sera de même des mots à sens abstrait ou figuré, car l'esprit ne
fait pas par-tout les mêmes comparaisons et ne saisit pas toujours les
mêmes analogies. Tel aperçoit entre deux objets une relation qui n'y
sera point pour les autres, ou qui ne se révélera à leur esprit qu'au
moyen d'une série d'observations moins rapides.
Ces modifications dans la nature des sons dont se composent les langues,
dépendent de toutes sortes d'influences dont il serait trop long
d'examiner l'effet; mais celle des climats s'y fait sur-tout
reconnaître. Dans le vocabulaire des pays chauds, tous les mots sont
vocaux et fluides. Le grec a une emphase majestueuse, comme le bruit des
flots du Pénée. L'italien roule dans ses syllabes sonores, le murmure
des cascatelles et le frémissement des oliviers. Dans celui des pays
froids, tous les mots sont rudes et consonnans; leurs sons retentissans
et heurtés rappellent la rumeur des torrens, le cri des sapins que
l'orage courbe, et le fracas des rocs qui s'écroulent.
L'extension des sons radicaux qui expriment une chose bruyante à des
sensations d'un autre ordre, n'est pas plus difficile à comprendre.
Parmi les sensations de l'homme, il n'y en a qu'un certain nombre qui
soient propres au sens de l'ouïe, mais comme c'est à ce sens que
s'adresse la parole, et que c'est par lui qu'elle transmet le signe de
l'objet qui nous frappe, toutes les expressions paraissent formées pour
lui. Des sons ne peuvent exprimer par eux-mêmes les sensations de la
vue, du goût, du tact et de l'odorat, mais ces sensations peuvent se
comparer jusqu'à un certain point avec celle de l'ouïe, et se rendre
manifestes par leur secours. Ces comparaisons n'ont rien d'ailleurs qui
ne soit naturel et facile. C'est à elles que toutes les langues doivent
les figures et tout concourt à prouver que le langage de l'homme
primitif était très-figuré.
Quand on dit qu'une couleur est éclatante, par exemple, on n'entend
point par là qu'une couleur puisse produire sur l'organe auditif la
sensation d'un bruit violent, comme celui dont la racine du mot
_éclatant_ est l'expression; mais bien que cette couleur produit sur
l'organe visuel une sensation vive et forte comme celle à laquelle on la
compare.
L'impression que font éprouver à l'organe du goût les substances acres,
âpres ou aigres, n'est accompagnée d'aucun bruit qui reproduise à
l'oreille la racine de ces mots qualificatifs; mais elle rappelle à
l'organe de l'ouïe les impressions qui ont agi sur lui d'une manière
analogue. Si on était porté à croire que ces idées sont forcées, et que
l'esprit ne fait pas aisément les comparaisons de sensations, il
suffirait de jeter un coup-d'oeil sur les poésies primitives qui en sont
remplies, ou de donner un instant à la conversation d'un homme ingénieux
et simple. Le langage des enfans abonde en figures de cette espèce, et
au défaut du terme propre, ils emploient souvent le signe d'une
sensation étrangère pour représenter la leur. Les femmes qui ont la
sensibilité plus délicate, et qui saisissent plus vîte les rapprochemens
les plus fins, en font aussi un grand usage. Enfin, on peut dire que les
sens se servent si nécessairement les uns les autres, que sans les
emprunts qu'ils se font, on ne pourrait guère peindre qu'imparfaitement
les effets qui leur sont propres, et qu'il n'y a rien qui en rende la
perception plus exacte et plus profonde.
Indépendamment des mots formés par imitation, il y a dans les langues un
très-grand nombre de mots qui sans avoir la même origine n'en sont pas
moins composés très-naturellement, et doivent être rapportés à la même
figure, c'est-à-dire, à l'Onomatopée, littéralement, _fiction de nom_.
Par exemple, chaque touche vocale étant appropriée à deux ou trois sons
particuliers, on ne s'étonnera pas que le nom de ces touches ait été
construit sur les sons auxquels elles étaient affectées. C'est ce que
j'appellerais langue mécanique. Ainsi, la lettre labiale B a désigné
initialement dès le commencement des langues l'organe qui la forme.
Les lettres dentales D et P ont caractérisé les dents.
Les lettres gutturales G et K expriment universellement l'idée de gorge
et de gosier.
La nazale N indique le nez.
La lettre L a été consacrée à la langue, parce qu'elle est le plus
liquide des sons que la langue forme, et que la langue, pour la
prononcer, ne faisant qu'agir contre la voûte du palais, en paraît
d'abord la seule touche et le seul agent.
Qui ne voit quelles immenses générations, cette petite quantité de mots
a pu fournir, et jusqu'à quel point leurs dérivations ont dû s'étendre
dans les langues?
Ensuite, en considérant, avec tous les philosophes qui ont analysé la
parole, les sons simples ou vocaux comme la première langue de l'homme,
et en passant de là aux sons compliqués, ou consonnans, qui ont dû se
succéder suivant le degré de facilité de leur prononciation, nous
verrons les langues s'enrichir d'une immense famille d'expressions
également naturelles, et c'est ce que j'appelle la langue puérile, parce
qu'elle se retrouve toute entière dans le premier langage des enfans.
Le desir, la haine, l'épouvante, le plaisir, toutes les passions que
peut éprouver l'homme si voisin de son berceau, ne se manifestent
d'abord que par une émission de sons simples, de cris ou de vagissemens.
C'est sa langue vocale.
Il invente de nouvelles lettres à mesure que ses organes se développent,
et qu'il commence à juger de leurs rapports et de leurs actions
réciproques. Il apprend l'emploi des touches de la parole. C'est sa
langue consonnante ou articulée.
Mais comme il ne s'en instruit que lentement, et dans un ordre
successif, en allant du plus simple au plus composé, les sons dont
l'artifice est le plus facile sont les premiers qu'il saisisse, et par
conséquent les premiers qu'il attache à ses idées. Telles sont les
lettres labiales.
Aussi observe-t-on que ces lettres sont les caractéristiques de toutes
les idées essentiellement premières qu'admet l'esprit des enfans. C'est
par elles qu'ils désignent presque toutes les choses qui les touchent
immédiatement, comme le _bien_ et le _mal_ physique, les rapports de
_parenté_ les plus prochains, le _boire_, le _manger_, l'action même de
_parler_, etc.
Parcourez les peuples de l'univers, anciens et modernes, dit M. de
Brosse; vous verrez que dans tous les siècles et dans toutes les
contrées, on employe la lettre de lèvre, ou à son défaut la lettre de
dent, ou toutes les deux ensemble, dans la construction des mots
enfantins qui représentent ceux de _père_ et de _mère_.
Le Chananéen, continue-t-il, l'Hébreu, le Syriaque, l'Arabe, et autres
dérivés de l'Assyrien et du Phénicien, que nous n'avons plus, disent
_aB_, _aBBa_, _aVa_, _aBoh_, _aBou_;
Le Grec, le Latin, l'Italien, l'Espagnol, le Français: _PaTer_, _PaDre_,
_Père_;
L'Istrien, le Catalan, le Portugais, le Gascon: _Pari_, _Para_, _Pae_,
_Paire_;
Le Tudesque, le Francisque, l'Anglo-Saxon, le Belgique, le Flamand, le
Frison, le Rhunique, le Scandinave, l'Écossais, l'Anglais, l'Allemand,
le Persan, et autres qui paraissent dérivés du Scythe: _FaDer_, _FaTer_,
_VaTTer_, _VaDer_, _PaDer_, _Payer_, _Peer_, _Feer_, _FoeDor_, _FaDiir_,
_FaTher_, _FaTTer_, etc.
L'Arcadien, _FaVor_;
Le Malabare, _PiTaVe_;
Le Chingulais de l'île Ceylan, _PiTa_;
L'Ethiopien, l'Abyssin, le Mélindien des Côtes d'Afrique, et autres qui
paraissent dérivés de l'Arabe: _aBi_, _aBBa_, _aBa_, _BaBa_;
Le Turc, _BaBa_;
Le Moresque, _aBBé_;
Le Sarde, _BaBu_;
L'ancien Rhoetique, _PaPa_;
Le Hongrois, _aPa_;
Le Malais de l'Inde et du Bengale, _BaPPa_;
Le Balie des Siamois, _Poo_;
Le Mogol, _BaaB_;
Le Tangut, _haPa_;
Le Thibet, _Fa_;
Le Hottentot, _Bo_;
Les Chinois, l'Annamitique du Tunquin, _Fu_, _Phu_;
Le Tartare, _BaBa_;
Le Mantcheou, _aMa_;
Le Tunguz, _aMin_;
Le Georgien et l'Ibérien, _MaMa_;
Le Caraïbe, _BaBa_;
Le Groënlandais, _uBia_;
Le Galibis, _BaBa_;
Le Sauvage de la rivière des Amazônes, _PaPe_;
Le Kalmouck, _aBega_;
Le Samoïède, _aBaM_;
Le Moluquois, _BaPa_;
Le Tamoul, _BiTa_, _ViDa_;
Passant ensuite à la lettre de dent, le même Savant rapporte les
synonimies de l'Egyptien, du Cophte, de l'Africain d'Angola, qui disent
_TaauT_, _TheuT_, _ThoT_, _ToT_;
L'Africain du Congo dit _TaT_;
Le Cimraëc, le Celtique, l'Armorique, le Bas-Breton, le Gallois, le
Cantabre disent _TaaT_, _TaaD_, _TaD_, _TaTh_, _Taz_, _aiTa_;
L'Irlandais, _naThair_;
Le Gothique, _aTTa_;
L'Epirote, _aTTi_;
Le Frison, _haiTe_;
Le Valaque, _TaTul_;
L'Esclavon, le Russe, le Polonais, le Bohémien, le Dalmate, le Croate,
le Vandale, le Bulgare, le Servite, le Carnique, le Lusacien, et autres
dérivés de l'ancien Illyrien et de l'ancien Sarmate: _oTTsc_, _oTsche_,
_oTshe_, ou par corruption, _oièze_, _woTzo_, _wschzi_, _oTzki_,
_wosche_;
Le Sauvage de la Nouvelle Zemble, _oTcze_;
Le Lapon, _aTTi_;
Le Livonien, le Curlandais, le Prussien, le Lithuanien, le
Mecklenbourgeois: _TaBas_, _Tewes_, _Tews_, _Thawe_, _Tewe_;
Le Hongrois, _aTyank_, _aTya_;
Les Sauvages du Canada, _aisTan_, _ayTan_, _ouTa_, _aDatti_;
Le Huron, _aihTaha_;
Le Groënlandais, _aTTaTa_;
Le Mexicain, _TaThli_;
Le Brasilien, _TuBa_;
Le Sybérien, _aTaï_;
Le Russe, _oTeTze_, etc.
Je ne serais même point étonné qu'on m'alléguât que la lettre dentale de
l'une et de l'autre touche paraît déjà d'un artifice un peu difficile
pour ces premiers essais de la parole, et que l'expérience prouve
d'ailleurs que les enfans ne l'employent point successivement, mais
simultanément avec les lettres labiales. Il sera aisé de répondre à
cette objection, en rappelant simplement que l'articulation de cette
lettre nous est apprise, en quelque sorte, dès le premier jour de la
vie, puisque la succion du sein de la mère se fait nécessairement avec
un petit claquement de la langue contre la partie la plus extérieure du
palais, à l'origine des dents, ou plutôt vers la place qu'elles doivent
occuper, et que ce bruit ne peut être représenté que par la lettre
dentale douce ou forte. Aussi, voit-on que le son _thet_ ou _theta_,
représenté chez les Grecs par une lettre qui a la forme de la mamelle
avec son mamelon, est, dans toute les langues connues, le type ou la
racine des signes servant à exprimer les idées qui ont rapport à
l'action de teter, comme de ceux qui désignent les premières relations
de parenté.
Veut-on s'assurer de l'affinité de la langue puérile et de la langue
primitive dans leurs progrès? Que l'on consulte les vocabulaires
recueillis par les voyageurs et les missionnaires chez les peuples
incivilisés, on verra que presque tous leurs mots sont composés de
voyelles et de consonnes des premières touches.
C'est encore guidé par le même principe d'imitation et d'analogie, que
l'homme a composé un grand nombre de mots, d'après l'affinité de nature
qu'il a cru apercevoir entre le son de certaines lettres et l'esprit de
certaines idées. La lettre _h_, par exemple, voyelle indéterminée, ou
plutôt signe particulier d'aspiration, qu'on attache quelquefois aux
voyelles, fut propre à exprimer imitativement tous les accidens de la
respiration humaine; mais en la considérant sous le rapport de son
esprit, et en prenant égard à la manière dont elle est formée, qui a
quelque chose d'un empressement avide, d'une rapacité impatiente, on la
consacra à représenter les idées qui ont rapport à l'action de saisir ou
de dérober. La palatale roulante R peignait à l'oreille un bruit
méchanique engendré par le mouvement circulaire des corps; et comme on
ne peut faire rendre ce son à la touche, par un mouvement simple et
indécomposable de la langue, mais seulement par un _frôlement_ rapide et
prolongé de cet instrument, il est devenu le caractère de tous les
signes par lesquels on avait à rendre l'idée de continuité, de
répétition, de renouvellement; et cela s'est opéré d'une manière si
naturelle, qu'il est commun dans les langues de le voir unir
capricieusement et sans règles à toutes les espèces de mots dans
lesquels on a besoin d'indiquer la réproduction ou la multiplicité
d'action, et que le peuple l'employe tous les jours arbitrairement à cet
usage.
«On peut remarquer, dit M. de Châteaubriand sur ce sujet, que la
première voyelle de l'alphabet se trouve dans presque tous les mots qui
peignent les scènes de la campagne, comme dans _charrue_, _vache_,
_cheval_, _labourage_, _vallée_, _montagne_, _arbre_, _pâturage_,
_laitage_, etc.; et dans les épithètes qui ordinairement accompagnent
ces noms, tels que _pesante_, _champêtre_, _laborieux_, _grasse_,
_agreste_, _frais_, _délectable_, etc. Cette observation tombe avec la
même justesse sur tous les idiomes connus. La lettre _a_ ayant été
découverte la première, comme étant la première émission naturelle de la
voix, les hommes, alors pasteurs, l'ont employée dans tous les mots qui
composaient le simple dictionnaire de leur vie. L'égalité de leurs
moeurs et le peu de variété de leurs idées, nécessairement teintes des
images des champs, devaient aussi rapeler le retour des mêmes sons dans
le langage. Le son de l'_a_ convient au calme d'un coeur champêtre et à
la paix des tableaux rustiques. L'accent d'une ame passionnée est aigu,
sifflant, précipité; l'_a_ est trop long pour elle: il faut une bouche
pastorale qui puisse prendre le temps de le prononcer avec lenteur. Mais
toutefois il entre fort bien encore dans les plaintes, dans les larmes
amoureuses, et dans les naïfs _hélas_ d'un chévrier. Enfin, la nature
fait entendre cette lettre rurale dans ses bruits, et une oreille
attentive peut la reconnaître diversement accentuée, dans les murmures
de certains ombrages, comme dans celui du tremble et du lière, dans la
première voix ou la finale du bêlement des troupeaux, et la nuit dans
les aboiemens du chien rustique.»
L'Onomatopée est d'un grand secours aux poëtes, puisqu'elle est comme
l'ame de l'harmonie pittoresque et de la poésie imitative.
Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton.
Ainsi que par les mots exprimez par le son.
Peignez en vers légers l'amant léger de Flore.
Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore.
Entend-on d'un torrent les ondes bouillonner?
Le vers tumultueux en roulant doit tonner,
Que d'un pas lent et sourd le boeuf fende la plaine,
Chaque syllabe pèse, et chaque mot se traîne.
Mais si le daim léger bondit, vole et fend l'air,
Le vers vole et le suit aussi prompt que l'éclair,
Ainsi de votre chant la marche cadencée
Imite l'action et note la pensée.
On voit qu'indépendamment des Onomatopées nombreuses qu'a employées le
poëte, il a trouvé un autre moyen d'harmonie dans le concours heureux de
certains mots choisis, qui sans être imitatifs par eux-mêmes, produisent
cependant une imitation parfaite.
Que d'un pas lent et lourd le boeuf fende la plaine.
Ce vers, par exemple, est composé de monosyllabes durs et heurtés qui
représentent très-bien la marche du boeuf, et qui la notent exactement à
l'oreille.
Tout le monde se rappelle cet admirable passage de Boileau, dans le
poëme du _Lutrin_:
Ses ais demi pourris que l'âge a relâchés
Sont à coup de maillet unis et rapprochés.
Sous les coups redoublés tous les bancs retentissent;
Les murs en sont émus, les voûtes en mugissent,
Et l'orgue même en pousse un long gémissement.
Que fais-tu, chantre, hélas! dans ce triste moment?
Tu dors d'un profond somme.
Cet hémistiche ne le cède en rien au _procumbit humi bos_ de Virgile.
Ces exemples ne sont pas rares chez les Latins, et sur-tout dans ce
dernier poëte. Il n'est personne qui n'ait entendu citer ces vers d'une
si riche harmonie:
_Tum ferri rigor atque argutae lamina serrae._
_Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum._
_Necdum etiam audierant inflari classica, necdum
Impositos duris crepitare incudibus enses._
_Luctantes ventos, tempestatesque sonoras._
_Continuò ventis surgentibus, aut freta ponti.
Incipiunt agitata tumescere, et aridus altis
Montibus audiri fragor, aut resonantia longè
Littora misceri, et nemorum increbrescere murmur._
On est même parvenu à exprimer les différentes passions de l'ame, au
moyen de la seule prosodie.
Ses gardes affligés
Imitaient son silence autour de lui rangés:
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes,
Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes;
Ces superbes coursiers qu'on voyait autrefois
Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,
L'oeil morne maintenant et la tête baissée
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Et dans Virgile:
_Extinctum Nymphae crudeli funere Daphnim
Flebant._
Mais autant ces belles combinaisons sont agréables et ingénieuses,
autant est misérable l'abus qu'on en a fait quelquefois, et
principalement de nos jours. Puisqu'on a osé reprocher à Racine un
emploi trop recherché de l'Onomatopée dans certains vers d'_Andromaque_
et de _Phèdre_, que doit-on penser, en effet, de ces poëmes descriptifs
devenus si communs, et qui ne sont, à dire vrai, qu'un entassement
laborieux d'expressions étudiées? Cette affectation est tout-à-fait
indigne d'un vrai poëte, et le résultat de tant d'efforts minutieux
n'est bon qu'à augmenter le nombre de ces _nugae difficiles_ si
méprisées des gens de goût. Il me serait trop aisé de montrer à quel
point on a porté récemment ce travers d'esprit, et ce que j'en dirais ne
serait peut-être pas sans utilité; mais qu'il me suffise de rappeler la
description de l'alouette, par Dubartas, qui est le prototype de toutes
les sottises qu'on a faites dès-lors en ce genre.
Je ferai la même observation sur les mots purement factices que des
auteurs peu délicats dans le choix des termes, ont cru pouvoir créer
pour exprimer des sons qu'ils ne savaient pas imiter autrement. Si une
pareille fantaisie était de nature à devenir contagieuse, la langue
serait bientôt inondée d'onomatopées barbares, et n'offrirait plus
qu'une suite de cacophonies intolérables. Le vers macaronique, qui peint
les éclats de l'escopette, et le _taratantara_ d'Ennius sont de cette
espèce; mais il n'y a rien de comparable, parmi les abus de l'harmonie
imitative et du langage factice, au _breke ke koax_ de J.-B. Rousseau.
Il est d'ailleurs important de remarquer qu'il n'est donné qu'aux poëtes
d'un grand talent d'employer heureusement les effets d'une harmonie
rauque et pénible. On ne choque impunément l'oreille, qu'autant qu'il le
fallait pour ajouter à la force et à l'éclat de la pensée. Ce sont de
ces licences qui veulent être justifiées par le succès, et qu'on ne
pardonne qu'en faveur de l'impression qu'elles produisent.
Je parlerai maintenant du plan que je me suis tracé pour la composition
de ce Dictionnaire. Mon premier projet était de recueillir les
Onomatopées de tous les peuples, et de faire ainsi un espèce de lexicon
polyglote de tous les sons naturels qui restent dans les langues, de
manière à remonter, en quelque sorte, à une langue commune et primitive,
indépendante des conventions particulières, et universellement
intelligible. Mais, sans compter les difficultés essentielles que mon
impuissance aurait opposées à l'exécution de cet ouvrage, ainsi conçu,
et les circonstances qui ont restreint mes recherches, il m'a semblé
qu'une énumération raisonnée des Onomatopées françaises remplirait assez
bien le dessein le plus important que je me sois proposé, qui est
d'épargner un soin incommode et futile, et de présenter, sous un cadre
étroit, une série de rapprochemens curieux à ceux que ce genre
d'observations intéresse, et qui peuvent en tirer parti pour leurs
études.
J'ai cru cependant ne pas devoir négliger les principales Onomatopées
que les langues mortes ou étrangères ont consacrées; mais je ne les ai
recueillies qu'autant qu'elles avaient rapport à des Onomatopées
françaises, et qu'il résultait de leur analogie une comparaison
instructive et piquante.
Je ne me suis point attaché à rassembler tous les mots dont un son
naturel a pu être la racine. Je crois ces mots très-nombreux, mais
inutiles à mon plan. Je crois même qu'il n'y en a presque point qu'on ne
dérive au besoin de cette espèce d'origine, soit immédiatement, soit par
extension. On pourra voir quelques-unes de leurs immenses générations,
dans le systême de M. Court de Gébelin, systême spirituel et séduisant,
mais encore un peu conjectural, comme tous les systêmes, et dans
l'ouvrage non moins docte et non moins ingénieux que prépare un écrivain
de l'amitié duquel j'aime à m'honorer, M. David de Saint-Georges. Je
répète que si l'avenir me laisse quelques loisirs, et que ce faible
essai m'obtienne un seul encouragement de l'indulgence, j'entreprendrai
sans doute un jour de jeter quelque lumière sur cette partie importante
de la grammaire générale, et d'appliquer d'une manière plus complète ma
théorie des étymologies naturelles. En attendant, il n'y aura ici que
des Onomatopées incontestables et frappantes, et qu'il sera aisé de
ramener à leur racine, sans le secours d'une analyse laborieuse.
Je n'ai pas cherché non plus à rapporter à chaque Onomatopée spécifique
toutes les expressions qui en sont composées dans notre langue, et tous
les modes qu'elle a subis, si ce n'est quand il a pu sortir de cette
aride énumération des observations de quelque intérêt. Ceux à qui ces
dérivations ne paraîtraient pas si superflues, les retrouveront sans
peine en partant du mot typique.
Enfin, j'ai rangé sous le même titre, et à leur rang alphabétique, un
certain nombre d'Onomatopées que notre langue n'a point encore admises,
mais qui sont comme naturalisées par l'usage que d'excellens écrivains
en ont fait. Les Onomatopées anciennes qui sont tombées en désuétude
avec une partie de notre langue, trouveront place dans cet ouvrage
toutes les fois qu'elles me sembleront bonnes à conserver, et que je
n'en verrai pas l'équivalent dans les vocabulaires modernes; mais pour
éviter les méprises qui proviendraient d'une telle confusion, je
distinguerai ces deux familles de mots inusités, par l'astérisque en
tête de l'article.
Qu'on me permette d'ajouter à ce propos que si la manie du néologisme
est extrêmement déplorable pour les lettres, et tend insensiblement à
dénaturer les idiomes dans lesquels elle se glisse, il n'en serait pas
moins injuste de repousser sous ce prétexte, un grand nombre de ces
expressions vives, caractéristiques, indispensables, dont le génie fait
de temps en temps présent aux langues. Il n'appartient à personne
d'arrêter irrévocablement les limites d'une langue, et de marquer le
point où il devient impossible de rien ajouter à ses richesses.
Voltaire, pour qui la nôtre était si opulente et si féconde, l'accuse
d'être une _gueuse_ fière à qui il faut faire l'aumône malgré elle.
J'avoue que je me suis souvent étonné de la voir exclure tel mot qu'elle
ne peut remplacer que par une périphrase languissante, et le
dictionnaire que je soumets au public en renferme quelques-uns de ce
genre. C'est une témérité qui avait besoin d'apologie.
Au reste, on insistera moins sur le reproche qu'elle devrait me mériter,
si on daigne se rappeler que la classe de littérature de l'Institut fait
espérer un dictionnaire qui ne laissera plus de doute sur la valeur des
mots que notre langue a acquis ou qu'elle a tenté de ressusciter dans
ces derniers temps. En attendant le monument que cette savante compagnie
se propose d'élever, l'homme de lettres peut lui apporter des matériaux,
et le Lexicographe peut essayer d'en réunir quelques-uns, en
subordonnant son jugement prématuré à celui de ses maîtres.
Je ne finirai point cette préface sans payer de justes tributs de
reconnaissance à ceux qui ont bien voulu protéger ou éclairer mes
études. Il en est un à qui j'en ai offert les premiers fruits. Il m'est
doux de joindre à son nom celui d'un ami que l'élévation de son
caractère et de ses talents doit porter à de grandes destinées, sous un
gouvernement qui apprécie et qui récompense, M. de Roujoux, sous-préfet
de Dôle; si jamais j'ai osé desirer que cet écrit fût accueilli de
quelque estime, c'était pour le voir plus digne d'eux.