IV

Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une

sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours

plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un

inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une

malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à

toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir

de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait

le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put

léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en

consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint

professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à

quelques marmots mal débarbouillés.

Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique,

enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux

bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de

son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville,

regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises,

déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de

Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait

quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers,

fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de

la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait.

Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles

attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile.

Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta

comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur

rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le

succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y

végéter, en attendant qu'il y mourût.

Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il

s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou

devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de

rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et

la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit

des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels

technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis

dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de

l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur

en chef d'un journal philosophique, _La vraie Morale_, écrivain public,

et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui

paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna--en

riant--à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon

le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des

leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires

improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux.

Sa tête était un pandoemonium littéraire et scientifique. Toute la

bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes,

ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs

bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien--c'est lui qui

appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»--un peu

swedenborgiste, babouviste, connaissait par coeur le _Moniteur de la

Révolution_, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait

curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à

la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux,

et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;--prêt à donner un

jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur

l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou

telle revue.

Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait

gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des

trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté

d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire

écouter des habitués du _Café Athalie_.

Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait

l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs

avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues

heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit

ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit

faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau,

au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait

souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs

de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant

toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les

appétits.

C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint

s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de

l'absinthe.

On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut

rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait

distrait. Sa main manoeuvrait les pièces du jeu avec fièvre, son

oeil noir regardait devant lui, presque sans voir.

--Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre.

Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à

songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou.

Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs,

très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les

joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à

la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse

et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même

temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même

temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de

promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le

bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine,

aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes.

Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses

vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un

«premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec

quelque chose de méprisant qui lui allait bien.

Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là,

songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire.

Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade

et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux

sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays

d'Espérance--prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux.

--Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les

échecs vous importent peu aujourd'hui.

--Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me

tient au coeur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à

désespérer.

--Allons donc! si cela était vrai, vous ne le diriez pas.

--C'est possible. Et j'ai pourtant comme une appréhension de défaite. Il

y a longtemps déjà que je lutte à Paris.

--Un an peut-être?

--Deux ans!

--Oh! oh! dit Fargeau en riant. Il y a trente ans pour le moins, moi, et

je me suis résigné à ne plus vaincre.

--Oui, vous êtes né heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage!

--Joli titre! Pourquoi pas Socrate tout de suite!

--Quant à moi, je m'irrite à la fin, je désespère. Je ne vois rien

venir, rien éclore. Toutes mes espérances crèvent comme des bulles de

savon. Je deviens haineux, j'attends, et j'attends depuis trop

longtemps. Je suis de ceux à qui le succès prompt, le luxe, la vie

large,--la seule vie!--doivent arriver aussitôt, sous peine de rejeter

parmi les classés un affamé de plus et des dents féroces.

--Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tête, et voilà une

excellente façon de prendre patience. Mais, que diable espériez-vous

rencontrer à Paris, en quittant votre province? La poule aux oeufs

d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise à la broche. Le plat est épuisé.

On n'en fait plus. Or, comme ce rôti fantastique me fait songer au repas

du soir, laissons la partie et allons dîner. Nous causerons _inter

pocula_.

Ils sortirent.

Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavés, sans mot dire, et

Fargeau, passant son bras sous celui du jeune homme, l'examinait en

dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'à

l'escalier qui mène à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils

escaladèrent les marches, et se trouvèrent presque aussitôt à l'entrée

d'une sorte de boutique sans enseigne, dans laquelle on apercevait du

dehors deux longues tables pouvant donner place chacune à trente

convives.

--Table d'hôte habituelle, dit Fargeau. On dîne fort mal; mais il n'est

pas question de plaisir; c'est un devoir strict que la nature nous

impose, et que nous accomplissons en faisant la grimace.

Quelques dîneurs avaient déjà pris place. Devant eux on venait de placer

leurs bouteilles à moitié pleines, cravatées de serviettes avec des

ronds par-dessus les goulots. L'un avalait un potage tandis qu'un autre

dépêchait un roastbeef et que le voisin mâchait une salade. La nappe

portait des taches variées, dont l'analyse aurait exercé la sagacité des

chimistes. Autour de la table circulait une jeune fille maigre et brune,

d'une beauté douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lèvres

d'un rouge vif paraissaient exercer une magnétique influence. Les

intonations des habitués prenaient une douceur évidente quand ils

adressaient à mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On

n'entendait point d'ordres impératifs comme: Garçon, mon

veau!--Sacrebleu! garçon, vous vous moquez du monde? il me semble que

vous ne pressez guère ma saucisse! Mais:--Auriez-vous l'extrême

obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot braisé? Et,

visiblement, il y avait une caresse dans la simple demande qu'on faisait

d'un fromage de gruyère. Bien des espérances voletaient autour du

tablier sale et des mains rouges de mademoiselle Julie.

Une femme d'un âge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine à

qualifier de raisonnable alors qu'il est un défi jeté à l'anatomie

remplissait le comptoir. Son oeil d'aigle veillait à tout. Elle tenait

le livre où étaient inscrits les comptes des clients. Et, à sa façon de

saluer chaque nouvel arrivant, il était aisé de mesurer exactement le

crédit dont chacun jouissait dans la maison.

Généralement, les tables d'hôte du quartier Latin offrent cette

particularité, qu'elles sont hantées presque exclusivement par des

jeunes gens appartenant à une même province. Telle n'est remplie que de

Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgré ce lien apparent, il

est bien rare que les habitués se traitent entre eux comme des

camarades. On remarque des groupes de cinq ou six personnes, le plus

souvent amis de collége, quelquefois réunis par cette communauté de

plaisirs que créent des budgets identiques, mais la conversation ne se

généralise guère. Après le repas, chacun tire de son côté. On se

rencontre, on ne se lie pas. Il faudrait forcer les couleurs, si l'on

voulait donner à ce détail de moeurs une physionomie plus accentuée.

En face de Terral trois étudiants parlaient examen, boules blanches,

Colmet d'Aage, Oudot, Bugnet et Machelard. Le sujet paraissait

inépuisable.

A côté on dissertait sur la célébrité du bal Bullier; le sujet

paraissait bien plus inépuisable encore.

--Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral à

Fargeau qui mangeait lentement, selon le précepte de l'école de Salerne.

--Voyons, fit l'autre.

--C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants éclaboussés, les

grands lévriers suivant la voiture que l'on conduit soi-même, la vie des

eaux, le jeu, la table, la femme, la femme surtout...

--Quelle femme? dit Fargeau froidement. Nous en avons de plusieurs

espèces. Il s'agirait de s'entendre.

Il vit l'occasion de placer là un de ses systèmes, posa sur la nappe

maculée sa fourchette et s'essuyant la barbe:

--Écoutez-moi une minute, une seule, voulez-vous?

--J'écoute.

--C'est toute une théorie. Sans avoir eu beaucoup de maîtresses, dit

Fargeau, j'ai appris, je crois, à connaître la femme. J'ai bâti pour

l'espèce un tableau de classificateur. Je divise les femmes en _femmes

de basse-cour_, comprenez-vous? et en _femmes de proie_. Il y a bien

encore les oiseaux à plumage doré et charmant; inutiles ceux-là! Je n'en

dirai rien. Les femmes de basse-cour, saintes femmes très-inconnues dont

on ne parle point, les mères, les soeurs, les poules qui couvent les

oeufs, élèvent leurs petits, et se contentent d'être dévouées,

compatissantes, utiles, et qui traduisent le mot séduction par

dévouement. Puis, les _femmes de proie_, celles-ci fort répandues et que

mon amour de l'histoire naturelle m'a fait particulièrement étudier. Il

en est des femmes de proie comme des oiseaux rapaces, et les livres de

fauconnerie vous en apprendront tout autant sur les moeurs de ces

créatures que les travaux des moralistes. D'ailleurs, sans être

matérialiste, il faut avouer que l'anatomie peut expliquer bien des

choses. En fait d'oiseaux de proie, il y a les rapaces superbes et les

oiseaux de la haute et de la basse volerie. Cherchez bien, cette

division vous la trouverez non-seulement dans l'ornithologie, mais

ailleurs. Chez les oiseaux, à côté des gerfauts, des sacres et des

faucons, oiseaux rameurs aux doigts déliés, aux serres élégantes dans

leur longueur féroce, il y a les voiliers, griffes ramassées, doigts

gros et courts, les _voiliers saillants_, comme on dit. Les premiers

font partie de la haute, les seconds de la basse volerie. Il y a encore

les voiliers communs, dits ignobles, et que les fauconniers

n'employaient pas, les vautours, les milans, les orfraies, les

balbazards... toute une race sanguinaire qui s'affirme à coups de becs

et de griffes. Eh bien! regardez la ménagerie parisienne et dans la

serre des femmes, ne trouvez-vous pas tout d'abord cette haute volerie

qui porte un plumage soyeux, des ongles rosés et des mains fines? Race

d'oiseaux de proie qui dissimule sa férocité sous son élégance et se

promène au bois, richement parée comme le faucon couronné d'une aigrette

sur le poing du fauconnier. Puis, à côté, la famille nombreuse des

éperviers, famille intermédiaire, aussi avide, moins civilisée, ne

dissimulant rien de ses appétits, dévorant au grand jour la proie

convoitée, le butin volé, moins dangereuse quoique plus gourmande,

puisqu'elle est moins hypocrite et qu'elle garde dans ses mains liantes,

les lambeaux de chair qu'elle a déchirés. Enfin, tout au bas de

l'échelle, la tourbe au vol circulaire des buses et des harpies, toute

fangeuse de boue, toute souillée de carnage, troupeau terrible qui

rongerait encore plus que le foie de Prométhée, qui lui déchirerait le

coeur, engloutirait son cerveau et fouillerait du bec jusqu'à son âme.

Notez que je ne parle que des oiseaux diurnes; les chauves-souris et les

hiboux, je ne m'en inquiète guère. C'est l'affaire de la police et du

garde-champêtre, homme charitable qui les tient de l'oeil et du bâton.

Je me contente de ce qui se voit, de ce qui nous menace. Les oiseaux

nocturnes ne sont pas les plus dangereux et je les plains de n'être pas

faits pour la lumière. Mais ces oiseaux de proie qui dépèceraient tout

un troupeau si on les laissait faire, que n'ai-je des ciseaux pour

rogner comme il faut leurs griffes! Tiens! ajouta Fargeau, j'allais

oublier l'aigle, l'oiseau royal des naturalistes, le plus redoutable, le

plus majestueux et aussi le plus féroce des oiseaux de proie, au

demeurant assez lâche et vivant de charognes souvent, lorsque la proie

vivante est dangereuse à conquérir. Eh bien! ne trouvez-vous pas que nos

femmes de proie ont aussi leurs aigles? De grande taille, l'envergure

surprenante, le regard embrassant des lieues entières de terrain,

examinant la proie de là-haut, tombant tout à coup et comme la foudre

sur le mouton bêlant, puis, les ailes en éventail, toute grandes,

regagnant son aire. Voilà dona Aquilina. J'imagine que les courtisanes

de grande race appartiennent à cette famille. Pour moi, qui n'ai regardé

mademoiselle Cachemire qu'avec les yeux du physionomiste, je puis vous

affirmer qu'elle a--en petit modèle, réduction Collas,--de l'aigle le

regard implacable, perçant, la serre puissante et l'appétit farouche.

Avis au berger. Ici il fera bien de prendre sa fronde s'il veut

conserver ses moutons. Et pourtant qui sait? vous trouverez peut-être

des philosophes qui proclameront la nécessité de ces vampires! Le doux

Joseph de Maistre plaiderait leur cause comme il a plaidé celle du

bourreau, lui qui veut que tous les êtres soient _in mutua funera_...

Souvenez-vous de ces fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_: «Il y a

des insectes de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et

des quadrupèdes de proie!» Il n'oublie que les bipèdes,--les femmes de

proie,--le Savoisien!

--Et maintenant, dit Fargeau en reprenant sa fourchette, il s'agirait de

savoir si c'est la femme de proie que vous appelez la femme!...

--Pardon, demanda Terral comme s'il n'eût entendu et retenu qu'un nom de

toute cette tirade... vous avez dit que vous connaissez Cachemire?

--Oui, Cachemire.

--Cachemire, du Vaudeville?

--Cachemire, du Vaudeville.

--La maîtresse de M. de Bruand?

--M. de Bruand est mon ancien élève, et c'est chez lui que j'ai vu

mademoiselle Cachemire.

--Ah! dit Terral, votre élève?

--Mon seul élève, je peux dire, et j'en suis fier.

--Cachemire! murmurait Terral, devenu tout à coup silencieux. Il

entrevoyait, derrière ce nom, tout un monde de voluptés ignorées, de

surprises et de fièvres. Il lui venait à l'esprit d'âpres tentations.

Dominer cette femme, qui dominait Paris, et--par cette femme,--Paris

lui-même, car il allait aussi vite, l'impatient!

--Et la reverrez-vous? demanda-t-il à Fargeau.

--Cachemire?

--Oui.

--Demain peut-être, si elle revient au chevet de Victoire Herbaut.

--Victoire Herbaut?

--Une pauvre femme qui se meurt dans ma maison et que M. de Bruand et sa

maîtresse sont venus secourir aujourd'hui.

--Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux résolus, ne

pourrais-je aussi secourir cette femme?

--Quelle idée, fit Célestin. Au contraire!

--J'irai donc demain! dit Terral.

--Demain?

--Demain.

--Va pour demain! fit Célestin Fargeau.

Jusqu'à la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au

théâtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant,

l'enviant, ne songea qu'à celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M.

de Bruand, comme tout le monde, mademoiselle Cachemire.

La famille de Fernand Terral était une famille de petite bourgeoisie; le

père avait été huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forcé au repos.

Il vivait de peu à Saint-Mesmin, près de Mussidan, plantant ses choux,

mais très-hargneux, très-irrité contre la destinée. Veuf d'ailleurs, ce

qui le consolait un peu, il avait obtenu pour son fils une bourse au

collége de Bergerac. C'est là que Fernand avait grandi, enfermé

toujours, en butte aux attaques, car ce titre de _boursier_ est comme un

point de mire de railleries. De bonne heure pris entre l'humeur

acariâtre d'un père vieux et n'entendant rien aux premiers élans de la

jeunesse et la méchanceté de ses condisciples, Fernand s'était posé ce

hardi problème, qui est celui de la vie même: _vaincre!_ Vaincre les

concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fossés, culbuter les

ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gênantes amitiés. On

appelle cela jeter son lest.

Mais au lieu de marcher à cette victoire par les routes droites et

larges, Fernand, peu instruit, assoiffé de jouissances, comprimé et

aspirant à la libre satisfaction de ses besoins, se dicta dès son entrée

dans le monde, ce programme net, farouche, absolu: _Arriver, coûte que

coûte et quand même!_

C'est l'idéal, c'est la règle de bien des gens.

Fernand Terral était de cette race de combattants acharnés qui

disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mêlée humaine. Il

lui fallait sa place à tous les soleils, une place large qu'il entendait

conquérir, sinon par le mérite, du moins par la force. La nature l'avait

fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donné l'audace, la grande

vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui était permis de

beaucoup oser: il avait les épaules assez larges pour supporter bien des

espoirs écroulés, bien des châteaux en Espagne tombant tout à coup en

ruines. Mais il voulait arriver vite, aller droit au but, sans se

demander où et sur qui il marchait.

Il avait soif, il avait faim. Soif de toute liqueur, faim de la vie

parisienne, des mets recherchés, de ce je ne sais quoi de pimenté que la

grande ville, inépuisable, donne en détail et vend en gros. Avec de

telles idées on ne peut rester longtemps en province, à regarder les

canards barboter dans le ruisseau de la rue. Fernand quitta

Saint-Mesmin. Le jour même partait pour Paris, par le même train, un

compatriote de Terral, un peintre, Charles Bourdenois, qui allait

tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient été amis d'enfance, et, à

Coutras, pendant la longue attente du train qui vient de Bordeaux, ils

échangèrent bien des rêves. On se quitta à Paris. Bourdenois allait

loger à Saint-Denis, chez un parent, contre-maître dans une usine,

«s'enterrer,» songeait Fernand. On s'était promis de se revoir. Deux

heures après, Fernand ne songeait pas plus à Charles Bourdenois qu'il ne

songeait au vieux père Terral, enfoncé dans sa vieille maison de

province, seul à présent, comme dans une tanière.

Et qu'allait-il faire à Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire?

Attendre le hasard et, au passage, le harponner. Fernand n'avait pas

d'état. Le père Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de

droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas à s'enfermer encore dans

l'école. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni métier. Mais

il était sûr d'avoir tout cela un jour, ou plutôt de s'en passer. Un

instant, il songea à se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui

remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu réussir. Il laissa

passer le temps, il ne commença pas, il prit bientôt en dégoût toute

carrière, vécut d'expédients; un été, à Baden, par hasard, il gagna

quelques mille francs, et, souriant à cette chance palpable, rentra à

Paris, joua à la Bourse, mangea tout.

Mais le temps avait marché et Fernand avait vécu,--c'était quelque

chose,--de plus, quelques-uns commençaient à le connaître à Paris.

Être connu! C'était là son rêve! Non pas qu'il aimât la célébrité! Cela

ne se monnaye pas. Mais la réputation, c'était le premier échelon de la

fortune. Un homme connu est plus qu'à demi arrivé. Il trouve des

protecteurs à revendre, et des amis, et des commanditaires, et des

prêteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait être _connu_.

Connu par quelque action d'éclat, par quelque excentricité, par quelque

scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pensée se fixait

sur quelqu'un des privilégiés de Paris, des illustres du boulevard, et

il se disait: «Si je me mêlais à cette vie, si je me trouvais sur son

chemin!»--Ou encore, songeant à telle héroïne de la vie facile:--«Si on

la voyait à mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumière le

lendemain.» Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Célestin Fargeau lui

proposa de le présenter à Cachemire.

C'était peut-être l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en

marge de ce monde parisien où régnait Cachemire, mais il en connaissait

tous les secrets et toutes les misères. Riche, il aurait pu s'y

introduire brusquement, de par le droit du plus offrant; artiste ou

écrivain, il aurait eu là comme les autres, ses grandes ou ses petites

entrées. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque

violence. Il avait vu Cachemire, elle était déjà de celles qui, folles,

vivent selon le principe du sage, dans une maison de verre. Paris tout

entier est dans le secret de la vie de ses héros. La Chronique, cette

Renommée aux cent plumes, s'était emparée de Cachemire, de ses

vêtements, de ses appartements, de sa façon d'être. On la

pourctraiturait à l'envi, on retrouvait sa photographie dans les

Courriers de Paris aussi fréquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne.

Sa jolie tête brune était célèbre, son sourire,--elle souriait de ses

lèvres rouges et de toutes ses dents blanches--était banal. On

retrouvait partout ses beaux cheveux, légèrement ébouriffés sur son

front mat, son nez un peu gros et spirituel, ses yeux de feu. Ces

yeux-là avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de rusées façons

de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant

leur éclat. Sa tête penchait gracieusement sur son cou estompé à la

nuque de cheveux fins, comme ceux qui se jouaient sur ses tempes. Elle

avait des mains d'enfant, des mouvements de créole. Sa pâleur qu'elle

affectait, qu'elle préparait, ajoutait à sa séduction. Sous la poudre et

les pâtes on eût retrouvé le ton brun et savoureux de sa peau de

paysanne.

Un journal parisien avait publié--par le menu, comme un

commissaire-priseur--l'inventaire de l'appartement que lui avait meublé,

rue Saint-Georges, M. Léon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle

à manger, en vieux chêne authentique avec d'horribles magots, et des

coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, là le boudoir, à

droite la chambre à coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un

plafond peint par Voillemot--par Voillemot ou par Chaplin--des

jardinières garnies de bruyères rosées, de cathaléas et de fusains du

Japon teintés de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un

portrait de Cachemire avec une dédicace, une coupe craquelée pour les

cartes!--une chiffonnière de laque, pour les billets doux. Deux

hécatombes! Que de tendresses ignorées, de dévouement dédaigné, d'amour

méconnu. Puis on entrait dans la chambre où le lit blanc, couvert de

dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus.

C'était le rêve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui

avait parlé, avait regardé les fenêtres de cette chambre où dormait

Cachemire, les volets encore fermés à midi.

Elle avait une façon à elle de se vêtir qu'elle avait trouvée

d'intuition. Mise, avant toutes, à la mode du premier empire, elle

portait la taille haute, les cheveux à la grecque et les jupes unies.

Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux, aux

bras et au cou des cercles d'or, et la voilà charmante. Elle avait

surtout la manie des chapeaux; elle en changeait chaque jour. Certain

chapeau orné de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté une

semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter ceux qu'elle entassait dans

un coin. Cent vingt chapeaux! Et tous frais et tout neufs. M. de Bruand

la trouva les jetant en riant à sa femme de chambre qui les recevait à

la volée.

Terral savait tout cela. Et il allait voir cette femme! Fargeau le prit

par le bras; ils montèrent en causant de Montparnasse à la rue des

Dames. Toujours les longs espoirs échangés en chemin!

--Quelle ville, disait Terral, et quels hommes ceux qui la tiennent dans

leurs mains ou sous leur genou.

--Ah! çà, mais, s'écria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'être

un cerveau chauffé à trente-six atmosphères. Dominer Paris, diriger les

foules! C'est un joli état parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver?

Ayez du génie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquiétez

de rien, c'est fait! Eh! vraiment oui, c'est la grande ville! Que de

gens ont la soif de Paris, l'hystérie de Paris! que de gens partent pour

Lutèce, un beau soir, à pied, comme les grands hommes marchent aux

conquêtes futures, comme Fabert a emboîté le pas vers le bâton de

maréchal de France, comme Amyot s'est lancé par les chemins, pour ce

Paris qui était aussi l'intelligence et la lumière de son temps. Il n'y

a qu'une ville comme celle-là au monde. A Paris, du jour au lendemain,

du matin au soir, du soir au matin, un homme est célèbre, une femme est

illustre, pour un héroïsme, pour une infamie, pour un chef-d'oeuvre,

pour un bon mot, pour un dévouement, pour une méchanceté, pour rien.

L'ébulition est à l'ordre du jour; cette ville, chauffée à blanc, lance

des bouillons, et l'écume blanche paraît à la surface. Et c'est cette

écume qui en est en même temps la gloire et le fléau. Il y a de tout, en

ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de génie et des sots, des

pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honnêteté. Le sublimé de

Paris,--un _sublimé corrosif_, celui-là--c'est Paris, le Paris qui vit,

qui chante, qui pleure, qui caresse, qui menace, qui jette au monde en

pâture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa

part de drame; Paris le grand acteur que tous regardent et qui chaque

soir, devant tous, joue un rôle nouveau, souvent sublime, parfois

terrible, étonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux,

passionner cette ville de passion, et la dominer tout entière. La grande

Catherine se fût faite courtisane, si elle n'avait pu être impératrice,

pour avoir cette capitale à ses pieds. On devient infâme à vouloir

régner sur ces tas de maisons qui pensent. Voilà pourquoi tant de

chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombées, dès le

premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavés vous

donnent le vertige. Il y a des tentations de toutes parts, dans les

boutiques qui flamboient, dans les fenêtres qui rayonnent, dans les

regards qui étincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long

des rues. La chute est partout, le succès n'est qu'en un seul endroit:

un oasis de luxe, dans un désert de fange. Règle générale, donc:--prenez

garde à vous crotter! Gare à vos pantalons et à vos consciences!

--Mais chut, maintenant, dit Fargeau! Nous allons voir une malade.

Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le médecin désespérait.

Bien souvent elle avait fait demander Cachemire. Elle voulait se

rattacher à elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-être la

ramener à Joseph. Joseph était là. Mais lorsque Cachemire entrait, il

prenait sa casquette et gagnait l'escalier;--toujours doucement, avec

son honnête sourire.

--Tu ne l'aimes donc plus? lui demandait sa soeur parfois.

--Je n'aime pas ses robes.

--Mais tu souffres peut-être?

--Moi, petite soeur, j'ai mal à ton bras, voilà tout.

--Bien vrai?

--Quand on te le dit. La petite bête est morte ou envolée, comme on

voudra. Au choix: _de Profundis_--ou bon voyage!

Cachemire venait là par distraction peut-être. Puis, cette douleur était

un spectacle aussi. Ensuite, cela la changeait, et la rue des Dames

était, au surplus, un but de promenade.

Fernand Terral la vit enfin. Il se campa devant elle comme un général

devant une citadelle, l'étudiant, interrogeant ses grands yeux noirs,

voulant deviner et dompter cette femme qu'on ne domptait pas. Il y

réussit. Dès l'abord, il étonna Cachemire. Ses regards avaient quelque

chose d'assez dédaigneux et de fier qui intriguèrent et irritèrent un

peu Suzanne. Elle se sentit piquée. Fernand, avec ses cheveux noirs,

insolemment épais, son teint mat, sa moustache relevée, sa mâle stature,

n'était pas un cavalier de médiocre suffrage. Elle le retrouva le

lendemain encore au chevet de Victoire Herbaut, et le surlendemain, il

l'attendait encore. Il la séduisit par une froideur profondément jouée,

car la beauté et le charme de cette femme le séduisaient. Il l'attira à

lui, et Cachemire en vint à aller visiter Victoire, non pour Victoire,

mais pour ce jeune homme dont les grands yeux brillants la troublaient.

Fargeau ne se montrait que rarement. Quelquefois M. de Bruand venait

chercher Cachemire au chevet de Victoire. Il la trouvait, causant avec

Terral, et ne paraissait pas s'en apercevoir.

Il essayait de donner du courage à la malade, saluait le jeune homme et

s'éloignait.

Fernand avait envie de le poursuivre dans l'escalier et de le frapper au

visage.

Quand Joseph rentrait, bien souvent il rencontrait Terral près du lit,

avec Suzanne. Il le regardait et ne le saluait pas, ne disait rien à

cause de sa soeur, mais devinait tout. Quand Terral s'éloignait,

Suzanne lui donnait la main.

Les forces de Victoire diminuaient de plus en plus. Elle le sentait,

souriait, disait à son frère:

--Allons, cette fois, c'est fini!

--Mais non, mais non... courage!

--Ah! du courage! J'en ai eu assez, hein? Ce n'est pas maintenant que

j'en ai besoin! Toujours piocher, c'est dur! Il m'en a pris des envies

de flâner des fois! Mais comment faire?

Joseph s'asseyait au pied du lit, regardait sa soeur avec des yeux qui

caressaient, et voulait causer. Mais elle l'interrompait:

--Tu sais, mon Joseph, il ne faut pas lui en vouloir à _lui_. Ce n'est

pas un mauvais homme au fond. Quand je ne serai plus là, mon pauvre

petit, il faudra le faire relâcher. Tu me le promets? Je ne veux pas le

voir. Ça ferait encore des histoires. Mais quand il saura que je n'y

suis plus, je parie qu'il réfléchira, tout fou qu'il est. Et puis, voilà

une chose que je voudrais... Sa montre est au Mont-de-Piété,--sa montre

en argent. Il y a joliment longtemps. Ce qu'elle me coûte, je ne le

sais même pas. J'ai toujours renouvelé les reconnaissances. Cette pauvre

montre! Il l'avait le jour de nos noces. Le soir, aux _Barreaux Verts_,

pendant le repas, il la regardait, il la regardait... Après ça, qui te

répond qu'il ne m'aimait pas? Je n'ai peut-être pas su le prendre. Je me

suis toujours dit: Rien ne serait arrivé, rien, si nous avions eu un

enfant.

Elle revenait toujours à cette idée:--Tu dégageras la montre?

Joseph promettait.

--Tu la lui porteras, quand tu auras retiré la plainte, tu lui diras

bien que je ne lui en veux pas, que je suis partie en oubliant tout.

N'est-ce pas, Joseph? Ou, si ça ne peut pas s'arrêter, ne le charge pas

trop, va. Il ne me fera plus de mal.

Et Joseph, suffoqué, se levait et allait fumer une cigarette sur le

palier, pendant que les larmes lui coulaient sur les joues. Il savait

bien, il voyait bien qu'elle allait mourir.

--C'est le premier chagrin, songeait-il, qu'elle aura fait à ceux

qu'elle aime!

Un soir, Cachemire rentrait du théâtre, au bras de M. Léon de Bruand.

On lui remit une lettre.

Elle n'était pas signée. Mais c'était Joseph qui l'avait écrite. Elle

reconnut l'écriture.

--Ah! parbleu! dit-elle simplement, je l'avais condamnée, moi aussi.

--Qui donc? fit M. de Bruand.

Cachemire lui tendit la lettre.

«_Victoire est morte. Elle vous aimait bien. On l'enterrera

après-demain, à l'église des Batignolles; dix heures._»

--Pauvre femme! dit M. de Bruand.

Cachemire, devant la glace, arrangeait ses cheveux pour la nuit.

Elle se souvint, pourtant, le surlendemain, en prenant son chocolat dans

le lit, que, ce jour-là, on enterrait Victoire Herbaut. Elle appela sa

femme de chambre.

--Je m'habille!

--Et quelle robe prendra madame?

--Attendez... Ah! en sortant de l'église, je vais à Asnières, chez

Coralie. Donnez-moi ma robe mauve!

La messe était dite dans une chapelle basse. La bière, couverte du drap

noir, attendait, au milieu, entre les cierges. Joseph avait payé les

frais de l'église. Il était là, blanc comme un linge, avec les yeux

rouges. A côté de lui les amis d'atelier, de pauvres gens, de vieilles

femmes. Le prêtre disait la messe vivement et récitait les prières avec

des borborygmes. Fernand Terral était venu. Il regardait, en curieux,

ces gens qui priaient ou pleuraient.

Tout à coup on entendit un bruit de chaises remuées sur les dalles.

On se retourna.

C'était Cachemire qui entrait, avec des frous-frous, un livre de messe

en velours bleu dans ses mains gantées.

Elle s'agenouilla près de la bière.

Les yeux fatigués de Joseph la regardaient.

Quand on bénit le corps, elle prit le goupillon des mains de Fernand,

qui s'était avancé, et le remercia d'un sourire.

Puis elle fit le signe de la croix avec l'eau bénite.

Au moment de partir, elle dit à Fernand:

--Votre bras jusqu'à ma voiture, monsieur Terral?

Intérieurement Fernand sourit.

--Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'église. Monsieur Terral,

venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours après la

répétition et jusqu'au dîner, de quatre à cinq heures.

Fernand s'inclina.

Cachemire, à Asnières, montait en canot avec les amis de Coralie,

pendant que Joseph demeurait encore, accablé, devant la tombe à peine

fermée de madame Herbaut.

Terral arrivait, à l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle

s'ennuyait. M. de Bruand lui offrait un luxe trop uniforme; il y avait

un nuage dans son bonheur. Ce n'était pas cela, c'était une autre vie,

plus heurtée, qu'elle avait désirée, qu'elle rêvait, au bord de l'eau,

là-bas, dans ses songeries malsaines, que berçaient les frissons des

peupliers. Joseph Guérin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand,

les rencontres de coulisses, c'était bien, mais il n'y avait point là

encore l'homme fait pour elle, _son maître_. M. de Bruand était trop

poli, Joseph avait été trop aimant. Elle rêvait d'être battue. Elle se

jeta à la tête de Fernand. Avant même qu'il fût son amant, il la

dominait, la pliait à ses volontés. C'était bien ce qu'il avait espéré.

Une fois à lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'être tout-à-fait,

briser sa chaîne, laisser là M. de Bruand, laisser le théâtre, aller

vivre de pain et d'oeufs à la coque quelque part, dans un

grenier.--Allons donc, fit Terral. Il la voulait en évidence, aimée,

enviée. Ce n'était pas une maîtresse pour lui, mais un instrument. Il

n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais. «--La mansarde, le grenier de

Béranger, dit-il: Tu es folle!» C'était ce grenier qu'il voulait

fuir,--«Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que

tu m'aimes, cela me suffit. D'ailleurs tu es chez toi, il te laisse

libre. Laisse-moi faire mon oeuvre, j'ai le levier. Le pavé cédera!--»

--Tiens, tu es un ange, toi, disait Cachemire qui ne comprenait pas.

Elle était satisfaite, elle vivait. C'était, du matin au soir, un

mouvement, une correspondance, des petits mots, des lettres de Fernand

qu'elle recevait, qu'elle embrassait, qu'elle portait sur elle, qu'elle

relisait. Ils couraient ensemble dans des fiacres, Terral baissant les

stores pour qu'on ne le vît pas, car ce n'était pas l'heure, il fallait

attendre, il s'afficherait quand il faudrait.--Tu as donc honte de moi?

disait-elle en l'embrassant. C'était des bavardages sans fin. On allait

dans les coins de Paris où le _tout Paris_ ne va pas, dans les théâtres

de banlieue, à Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait

comme elle pouvait auprès de M. de Bruand, mentait comme un diplomate

pour expliquer ses absences, et retrouvait tous les fils de sa toile

avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'échapper de

ce boudoir qu'elle avait voulu et qui lui pesait, d'aller manger du pain

de seigle quelque part, grignoter des goujons, redescendre, se

rapprocher du ruisseau. Ces écoles buissonnières étaient rares. On

pouvait être découvert. Terral se savait mieux caché à Paris que partout

ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultère. L'amour volé!

Je crois justement qu'il a sa punition, à Paris, dans ceci, que, pour se

satisfaire, il lui faut courir les hôtels, se blottir dans les fiacres,

se dissimuler vulgairement, se faire bas. Les promenades au grand

soleil, les journées où l'on part le matin, joyeux, et d'où l'on revient

le soir, baigné d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a

les ruelles!

V

La fuite de Suzanne avait porté un coup terrible au père Labarbade. Il

n'avait plus le coeur à l'ouvrage, vieillissait et chaque jour

devenait plus sombre. On le voyait bien, à Samoreau. Les commères en

caquetaient sur le pas de leurs portes. Les amis de l'aubergiste lui

disaient de _faire attention_, qu'on doit se soigner si l'on veut ne pas

tomber malade, et qu'il faut parfois secouer le chagrin pour qu'il

s'envole. A tout cela, Labarbade répondait par des haussements

d'épaule, allait s'asseoir sur le banc, devant l'auberge, et regardait

couler la Marne, comme un homme qui a envie de se noyer.

Sa femme lui disait quelquefois:

--Tu deviens maussade, sais-tu, et tes pratiques déserteront l'auberge

si tu continues à leur présenter ce visage de mauvaise humeur.

--A leur aise, disait-il.

Il ajoutait quelquefois:

--L'auberge peut bien tomber si elle veut. Nous en aurons bien assez

pour nous, n'est-ce pas?

--Pour nous, oui, parbleu! Pour toi surtout.

Tu t'habilles comme un paysan et tu vis comme un ours. Mais pour le

petit?

Et Labarbade avait alors un amer sourire.

--Ah! parlons-en du petit!... Je m'en moque pas mal. Il a des bras, il

travaillera. J'ai bûché dur, moi, il me semble. A chacun son tour. Se

sacrifier pour ses enfants, à présent? Une bêtise.

La plupart du temps, madame Labarbade regardait alors son mari, et le

bravant du regard et du geste:

--Est-ce la faute d'Adolphe, disait-elle, si ta fille est allée faire à

Paris les cent dix-neuf coups? Pauvre petit amour. Il faut bien que sa

mère l'aime, puisque tu le détestes...

--Moi?

Et bien souvent encore, Labarbade quittait la place, sortait par la

porte de la cuisine, allait s'asseoir dans le jardin, sous le grand

cerisier où, toute petite, il avait fait jouer Suzanne, et quand il se

sentait bien seul, il pleurait.

Madame Labarbade le voyait, un matin, pâle, les yeux rouges, très-agité,

qui marchait dans la maison, comme un automate, au hasard. Il était venu

des peintres de Barbison qui avaient commandé un repas, de la friture,

des côtelettes, et qui attendaient, dans la salle, en chantant.

--Eh bien! dit-elle, t'occupes-tu du déjeuner? On réclame. Ils

appellent.

--Le déjeuner? fit Labarbade machinalement. C'est vrai, ils ont commandé

un déjeuner. Où est le poisson?

--Dans le bateau; veux-tu que j'aille le chercher?

--Quel bateau? dit-il.

Madame Labarbade le regarda d'un air effrayé.

--Ah çà! qu'as-tu donc, dit-elle... Tu deviens fou?

--Le diable m'emporte, ma tête se perd... Ils crient, ces gens-là à

présent?

On entendait chanter, à tue-tête, le grand morceau du _Nouveau_, paroles

et musique célèbres dans les ateliers:

Voici les apprêts du supplice

_Nouveau_, tu vas mourir!

Ton père et toute sa famille

Versent sur toi des larmes de sang!

Une, deux, trois!

--Voyons, dit madame Labarbade, veux-tu les servir, oui ou non?

--A quoi bon? fit-il. Je suis fatigué. Je suis malade.

--Malade?

--Je ne me tiens plus. Tu ne vois donc pas que j'ai la fièvre? Qu'ils

s'en aillent!

Dans la salle à manger, les couteaux accompagnaient sur les verres la

vieille complainte de Barbison:

Les peintres de Barbison

Ont des barbes de bison!

--Décidément, tu veux perdre ton auberge, tiens! dit madame Labarbade.

La porte de la cuisine s'ouvrit et un jeune homme aux cheveux roux

s'écria:

--Quand vous serez satisfait de notre _pose_, père Labarbade, nous vous

saurons gré d'apporter le goujon?

--Il n'y a pas de poisson ici, dit Labarbade brusquement.

--Comment?

--Inutile d'attendre. Vous ne déjeuneriez pas.

--Vous dites?

--Allez au pont de Valvins, on vous servira.

--Ah çà! dit le jeune homme, mais c'est insensé, cela!

--Vous ne voyez donc pas qu'il est fou, dit madame Labarbade. Je vais

vous servir, moi!

Elle mit bravement la main à la pâte et quand ils furent partis, elle

s'approcha de Labarbade, courbé en deux sur une chaise.

--Quand on est malade, dit-elle, on se couche. Je ferai bien aller les

fourneaux sans toi, tu sais. Je n'ai pas peur de me salir les mains,

après tout. Nous avons Adolphe à élever, et je veux qu'il ait de quoi

s'établir à sa majorité.

--Nous ne sommes pas des mendiants, dit Labarbade.

--Il ne manquerait plus que cela. Mais si tu peux doubler les quatre

sous que nous avons, pourquoi ne pas le faire? Tu étais plus courageux

que cela quand tu travaillais pour mademoiselle ta fille!

--Ah! pour Dieu, s'écria brusquement Labarbade, ne parle pas de ma

fille!

--Et pourquoi? dit-elle. Elle est donc sacrée à présent, mademoiselle

Cachemire!

--Cachemire! dit-il en se levant. Pourquoi l'appelles-tu Cachemire? Tu

es une mauvaise femme! Je te défends de l'appeler Cachemire. Ce n'est

pas son nom, n'est-ce pas? Je sais bien, je sais bien. Tu ne l'as jamais

aimée. Était-elle assez malheureuse ici! C'est peut-être toi qui es

cause... Et moi, bête brute, qui la battais... Donne-moi de l'eau,

ajouta-t-il en retombant assis... Oh! ma tête!... Quand je te dis de me

donner de l'eau!

Madame Labarbade haussa les épaules, remplit un bol à la fontaine et

l'apporta à Labarbade, qui y trempa son mouchoir.

Il se rafraîchissait le front, les tempes, les lèvres qui le brûlaient.

Ses yeux semblaient de feu. Il regardait avec une expression souffrante

et fixe.

Il voulut se lever encore, ses jambes plièrent.

--Mais qu'est-ce que j'ai donc? dit-il.

--Eh! parbleu, fit-elle. Tu as que tu t'emportes pour une ingrate qui ne

se moque pas mal de toi et de nous, et que tu vas te donner la migraine!

--Qui t'a dit qu'elle ne pensait pas à moi? Je l'ai maudite, c'est comme

si je l'avais chassée. Elle n'ose plus revenir. Elle m'aime encore.

J'irai à Paris, j'irai. Je la verrai. A quelle heure part le train?...

Il faut une demi-heure d'ici à Fontainebleau. Je serai ce soir à Paris.

Où est mon chapeau?... Je ne peux pas avoir mon chapeau à présent? Tu me

regardes là comme une oie. Je suis bien libre d'aller embrasser Suzanne,

n'est-ce pas?... A moins qu'elle ne me fasse mettre à la porte. C'est

possible. Tout est possible. Elle a des chevaux, des robes de soie. Je

te les déchirerai, ses robes! Tu dis?... Je te demande ce que tu dis?

--Rien, fit madame Labarbade, qui commençait à avoir peur.

--J'étouffe, continuait-il... Un bain de pieds... Ça ferait descendre le

sang... Je serais mieux. Oh! je suis malade, je le sens bien. Il me

semble qu'on me scie la tête... Je veux me coucher!

--Et s'il vient du monde encore?

Labarbade éclata de rire.

--A la porte, le monde, à la porte!

Madame Labarbade fut effrayée de ce rire nerveux, Elle courut chez le

médecin,--qui, en arrivant, trouva Labarbade couché, lui tâta le pouls,

l'interrogea et partit, hochant la tête, disant à madame Labarbade:

--C'est fort grave. Attaque foudroyante. Il y a longtemps que couvait

fort l'encéphalagie hématogène. Votre mari est tombé comme frappé par un

coup de feu.

--Mais qu'est-ce donc? Il est fou?

--C'est la fièvre chaude. Je le saignerai tout à l'heure. Je vais

chercher ma trousse. En attendant, de la glace autour de la tête.

--La fièvre chaude! dit madame Labarbade.

Et cette fois elle fut atterrée.

Le délire gagnait déjà Labarbade. Il se remuait dans son lit par

brusques soubresauts. Tantôt il se tenait sur son séant, roulant des

yeux hagards, tantôt il se couchait de tout son long, cherchant dans ses

draps un peu de fraîcheur. Il n'entendait et ne voyait rien, ne

comprenait plus. Toutes ses souffrances refoulées, ses amertumes, ses

douleurs lui venaient aux lèvres. Il appelait sa fille et la repoussait,

il la maudissait, voulait l'embrasser et parlait de la tuer. Il criait,

râlait et pleurait. Ses mains désignaient parfois quelque chose ou

quelqu'un dans le vide; elles s'étendaient, pleines de caresses, puis,

tout d'un coup presque au même instant, se roidissaient et se

crispaient, chargées de menaces. Le visage était ravagé, déjà presque

méconnaissable. Madame Labarbade tremblait. Elle était toute seule dans

cette auberge avec le mourant, qu'elle prenait pour un fou. Elle se

sentit saisie de terreur, et, laissant le malade là, elle voulut

s'enfuir, aller chercher Adolphe à la pension, une voisine,

quelqu'un... Comme elle ouvrait la porte, le docteur rentrait. Il

voulait saigner Labarbade. Mais il se débattit et lutta; il fallut

appeler des maçons qui travaillaient à côté pour maintenir le pauvre

homme en délire. Ensuite, madame Labarbade leur versa la goutte.

Cette saignée fit du bien à Labarbade; elle l'affaiblit. Il put

s'assoupir et dormit jusqu'au soir.

--Je reviendrai, dit le docteur, demain matin. J'espère que la nuit sera

tranquille.

Vers neuf heures, Madame Labarbade veillait auprès de son mari, à la

chandelle, en compagnie d'une vieille femme de Samoreau, qui se vantait

de connaître des _simples_ pour les guérisons.--Labarbade s'éveilla. Il

se redressa brusquement, regarda la lumière avec deux yeux fixes, et

dit, d'une voix creuse et brusque:

--Qui est là?

--Moi! dit madame Labarbade.

--Qui, vous?... Suzanne! Où est Suzanne? L'avez-vous vue? C'est elle que

je cherche. Pourquoi m'a-t-on attaché dans ce lit? Est-ce que je suis un

coquin, moi? Qu'est-ce que j'ai fait? Où est-elle?

Les deux femmes se regardèrent. C'était le délire qui continuait.

Labarbade rejeta loin de lui sa couverture et sortit du lit. Ses pieds

brûlants s'appuyaient sur le carrelage de la chambre. Il marchait,

gesticulant, devant ces femmes effarées qui tremblaient de terreur.

--Je la leur enlèverai, parbleu, ma fille! Ils me la rendront. Adolphe!

qui a parlé d'Adolphe? Ah! les enfants! Des ingrats... des ingrats...

J'espère que je l'aimais, celle-là! Plus que le petit, tu as dit? Oui,

eh bien, après?... Il se moque pas mal de moi, lui... J'ai faim... A

manger! Je veux manger, sacrebleu!... Certainement, je la reverrai,

Suzanne! Ah! qu'il fait chaud!... Anaïs!

--Quoi? dit madame Labarbade toute surprise de ce nom ainsi jeté dans ce

chaos et qui était le sien.

--Je t'avais dit de me donner mes habits d'été. Tu ne l'as pas fait...

Je sais, si je pouvais étouffer, cela t'irait... N'aie pas peur, tout te

reviendra, tout. Nos pauvres rentes sont à ton nom. Mais, vois-tu, ce

n'est pas une raison; il fallait me donner mes habits d'été!

--Oh! dit madame Labarbade effrayée, ne le croyez pas, madame Germain...

Il est fou!...

--Voulez-vous que je lui fasse une tisanne? dit madame Germain.

--Oui.

La bonne femme tira des herbes de sa poche, les jeta dans une cafetière

et y versa de l'eau mélangée de vin blanc, puis elle mit la cafetière

sur le feu.

--Et vous croyez?

--Vous verrez.

Labarbade, épuisé, s'était rejeté instinctivement sur son lit. Ses

cheveux, presque blancs, roulaient, pleins de sueur, sur l'oreiller. Sa

poitrine, découverte par l'ouverture de la chemise, se soulevait par

brusques secousses, et la gorge se contractait sous des pressions

douloureuses. Ses yeux, fiévreux, élargis, égarés, regardaient le

plafond. Il ne jetait plus que des mots sans suite, des soupirs:

--Ah! mon Dieu!... Suzanne!... Maudite la mort!

Lorsque la mixture de madame Germain fut prête, on essaya de la faire

prendre au malade. Mais il saisit la tasse qu'on lui tendait, et la

brisa contre la muraille.

--Du poison! dit-il, du poison!

Madame Labarbade devint rouge, puis verte de colère.

--Ah! s'écria-t-elle, c'est trop à la fin. Je ne suis pas ta fille,

moi!...

Elle sortit et laissa Labarbade délirer toute la nuit. Madame Germain,

profondément vexée du peu de succès de sa _panacée_, s'était retirée

aussi. Le malade était seul dans sa chambre, éclairée par une veilleuse.

Il criait, il menaçait, il geignait; il parlait à des êtres invisibles.

La fièvre l'envahissait de plus en plus, et l'étreignait à présent tout

entier. Quelquefois il riait d'un rire strident, et terrifiait madame

Labarbade, qui l'entendait, assise sur une chaise, dans la pièce du bas.

Elle n'osait plus bouger. Il lui semblait que ces cris et cette fureur

s'adressaient à elle. Elle eût tremblé que, passant la nuit au chevet de

Labarbade, il ne se jetât sur elle comme un insensé. Elle restait donc

là, devant le feu, écoutant ces plaintes et ces exclamations qui

déchiraient la nuit et la faisaient tressaillir comme autant de

secousses électriques. Les ombres des meubles qui dansaient, mises en

mouvement par la flamme remuante du foyer, l'effrayaient encore

davantage. Elle se levait parfois, soulevait les rideaux de la fenêtre

et regardait, dans la campagne, si le jour ne venait pas.

Les étoiles brillaient sur le ciel clair, et se reflétaient dans l'eau

calme; les silhouettes des maisons se détachaient nettement sur l'autre

rive. C'était la nuit.

Madame Labarbade revenait à sa chaise, s'asseyait, poussait un soupir et

songeait.

Elle songeait à cette Cachemire que Labarbade aimait encore, et au petit

Adolphe, à son fils, qui dormait, à cette heure, dans son lit de fer, à

la pension Desvignes, de Fontainebleau. Elle savait que Suzanne avait

fait fortune à Paris et trouvé la pie au nid dans les quartiers neufs.

Elle avait lu les journaux; elle y avait vu, signalés l'un après

l'autre, les succès de Cachemire.

Son imagination grandissait ces petits faits divers de la chronique et

en faisait des événements. Elle pensait que Cachemire devait être riche,

et bien souvent déjà elle avait regretté, comme elle disait, de l'avoir

_tarabustée_. Elle se disait cela à elle-même. D'ailleurs, elle haïssait

toujours autant Suzanne,--davantage peut-être--depuis qu'elle était

devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'être fait une

ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait être une puissante

alliée.

--Car elle doit m'en vouloir, se disait-elle. Quel dommage! Quel appui

Adolphe eût trouvé chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurément elle

m'en veut encore. Puis elle se disait qu'après tout Suzanne était

faible, capable d'une violence et d'un coup de tête, incapable d'une

longue rancune et d'une haine profonde. Elle se répétait que la soeur

pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frère, et souriant alors,

elle bâtissait d'ambitieux châteaux en Espagne...

Le matin venait. La lumière blafarde entrait dans la salle où madame

Labarbade avait passé la nuit. Là-haut, dans la chambre du malade, plus

de cris, plus rien. Le feu s'éteignait. Frissonnante, madame Labarbade

se leva, et monta l'escalier en bâillant.

A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrêta, tendit l'oreille

et écouta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et

regarda le lit.

Personne. Au même instant, en une seconde, elle aperçut, dans un coin de

la chambre, couché roide, les jambes croisées, les bras étendus, la face

contre le carreau, Labarbade, les pieds encore enveloppés, et comme

empêtrés dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux,

n'avait pas suivi tout entière le corps. Il s'était, en voulant

s'élancer hors de son lit sans doute, ouvert le crâne à la tempe droite,

contre le marbre de la commode, et déjà le froid de la mort était venu.

Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacés.

Le médecin, qui arriva bientôt, déclara que le décès remontait à trois

ou quatre heures.

--Madame, ajouta-t-il un peu sévèrement, on ne laisse jamais seuls des

malades attaqués de fièvre chaude.

Il hocha la tête et ajouta:

--Au surplus, le cas était foudroyant et tout à fait désespéré.

C'était une consolation.

Madame Labarbade, le jour même, alla chercher son fils à la pension.

--Ton père est mort, lui dit-elle.

--Ah!

Il baissa un moment la tête, puis, tout à coup:

--Aussi, cela m'étonnait de te voir. Je me disais: Ce n'est pourtant pas

un jour de sortie!

On enterra Labarbade sans grands frais. Le petit Adolphe portait une

grosse couronne. Quand on descendit la bière dans la fosse, il jeta sa

couronne, et, curieusement, se pencha pour juger de l'effet qu'elle

faisait sur le cercueil.

Le soir, madame Labarbade le prit entre ses bras, le caressa et lui dit

en l'embrassant:

--Tu n'as plus que moi maintenant, mais tu n'as pas perdu celui des deux

qui t'aimait le mieux.

--Est-ce que tu me remettras en pension, toi! dit l'enfant.

--Nous verrons. Peut-être. Je ne sais pas.

Elle songeait à Cachemire.

--On s'y _embête_ tellement, dit Adolphe.

--Pauvre chéri, va, fit la mère. Tu es tout pâlot, c'est vrai. Tiens, va

prendre la clef de la grande armoire dans le paletot gris de ton père,

que je te fasse une _trempette_ dans un petit verre.

Le jour même de la mort de Labarbade, elle avait écrit à Cachemire.

Cachemire n'était pas à Paris. Léon de Bruand l'avait emmenée passer une

huitaine de jours à Arcachon. La lettre traîna dans la loge du

concierge. Lorsque Cachemire revint, elle la découvrit dans un tas de

billets, la prit et la lut avant les autres, devint un peu pâle et resta

absorbée dans un fauteuil.

Presque au même instant sa femme de chambre entrait.

--Madame, c'est le coiffeur.

--Bien. Tout à l'heure. Tu ne sais pas, Constance?

--Madame?

--Mon chapeau de crêpe rose, impossible de le mettre! Je suis en deuil à

présent.

--En deuil?

--Papa est mort!

--Ah! madame!

--Oh! ça me contrarie. Si tu crois qu'on n'aime pas ses parents. C'est

vrai ça, me voilà _toute chose_. Eh bien! où est-il ce coiffeur?

Le coiffeur entra.

--Il y a longtemps que vous ne m'avez coiffée, M. Anatole? A Arcachon,

pas un bon perruquier. Je suis peut-être trop difficile. Vous savez,

vous me lirez toujours le _Moniteur de la Coiffure_. Je voudrais y

trouver un _type_ nouveau... Ah! que je suis contrariée!... Avez-vous

déjà perdu votre père, vous?

--Il y a joliment longtemps!

--Ça vaut mieux. Quand on est petit, on ne s'en aperçoit pas! Oh! c'est

assez de frisure, allez. Je suis bien comme cela. Aujourd'hui, je reste

ici, d'ailleurs. Au fait, avez-vous des nouvelles de la pièce de

Meilhac? Qu'est-ce qu'on en dit? Je voulais revenir d'Arcachon deux

jours plus tôt pour être à la _première_! Ah! bien oui!... Mon _époux_

était enchanté des sapins, de l'odeur de résine, des promenades en

canot, de la mer... Et moi _je me faisais vieille_! Ah! Dieu!

--C'est un succès, cette pièce.

--Et Camille?

--Hum! hum! vous savez. Je rasais ce matin M. Olivier Renaud. Il prétend

qu'elle est actrice comme le serait une tulipe. Jolie, rien de plus.

--Gentillette, oui! Encore si c'était elle qui eût perdu son père! Elle

est blonde. Qu'est-ce que cela lui ferait, le deuil?

--Eh bien, à demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un

petit mouvement de main, à l'espagnole.

Elle s'étendit sur une causeuse, les bras nus et repliés sous sa tête

brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'était sa sieste. Mais le

sommeil ne vint pas. Elle se releva, et sonna sa femme de chambre. Elle

voulait avoir des nouvelles de Fernand Terral.

--Il est venu hier encore, dit Constance. Je l'ai averti du prochain

retour de madame. Assurément, il reviendra aujourd'hui.

--J'y serai pour lui. Si _Monsieur_ vient, tu lui diras que je suis au

Bois. Dis à Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux où

il voudra.

Les huit jours qu'elle avait passés à Arcachon avaient semblé bien longs

à Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-être croyait-elle l'aimer:

en tout cas, il s'était imposé à elle, il l'avait conquise, la subissait

et l'adorait à la fois. Il avait bien visé; il avait attaqué ce coeur

de femme par toutes ses vanités et par tous ses vices. Il avait su, tout

en lui montrant son amour, lui faire entrevoir quelque chose comme un

mépris. Elle se sentait dominée par cette volonté de fer, transportée,

enivrée et rapetissée aussi sous un regard ardent, impuissante devant

cet implacable jeune homme qui semblait se livrer et qui se gardait tout

entier. Si Léon de Bruand l'eût aimée ainsi, d'un amour où la raillerie

succédait brusquement aux caresses, Cachemire eût adoré Léon de Bruand.

Mais Léon, plus froid et plus dédaigneux en réalité, quoiqu'il

n'affichât point son dédain, se contentait de sourire, de traiter

Cachemire en enfant gâté et de céder poliment à tous les caprices qui ne

pouvaient l'entraîner trop loin. Fernand, au contraire, s'étudiant à

pénétrer chaque jour plus avant dans le coeur de cette femme, à la

dompter, à l'étonner, à se poser devant elle comme un problème, à la

fasciner par le contraste de ses élans et de ses froideurs, s'emparait

peu à peu de Cachemire, la séduisait par ses railleries et ses

amertumes, par sa gaieté feinte, par ses regards hardis, par la

conscience de sa force et de sa beauté. Léon de Bruand avait voulu

emmener Cachemire à Arcachon. Mais elle ne fût point partie si Fernand

ne lui eût pas dit de partir. Elle eût tout risqué pour lui, tout brisé.

Elles croient peut-être, ces vierges folles, se rattacher ainsi à la

pitié, à la vertu, au pardon, à tous les soleils purs et réchauffants,

en se livrant, sans lutter, au courant passionné qui les emporte, comme

si ce nouvel amour, comme si cette âpre volupté pouvaient «refaire une

virginité» à ces Marions qui prennent le désir pour le repentir.

Mais Fernand Terral trouvait peut-être que l'heure n'était pas venue de

regarder en face Paris,--le Paris presque fantastique des rêves,--avec

Cachemire à son bras. Il voulait être sûr de cette femme, et l'éprouver,

il voulait surtout frapper un coup de Maître Ambitieux; par exemple,

ajouter un autre titre à celui qu'on ne manquerait pas de lui donner.

Être _Fernand Terral, celui qui a enlevé Cachemire à M. de Bruand_, ne

lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Mais quoi? Il attendait,

comptant sur son étoile.

Fernand croisa, un soir, dans le Luxembourg, un jeune homme qu'il

reconnut, Charles Bourdenois, son camarade d'enfance, son compagnon de

voyage qu'il n'avait plus revu, qu'il croyait mort. On causa. Bourdenois

n'était pas riche. Il avait été nommé pensionnaire du département, avec

un subside de 600 francs par an.

--Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me félicitait de mon

bonheur et se plaisait à faire ressortir la générosité intelligente de

mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est-à-dire la liberté,

Paris, les Musées, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie,

puis un nom, la gloire, la fortune, peut-être... Hélas! mon ami, tu le

sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en réalité

l'atroce misère: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie,

dénigrement et haine, en sorte qu'aux difficultés matérielles viennent

se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accepté

la lutte, je travaille opiniâtrement, je ne dîne pas tous les jours, je

vis à peu près seul, mais je veux arriver, et les progrès que je fais

soutiennent et avivent incessamment ma foi.

«Je ne viserai jamais à l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas

un atelier assez grand pour travailler, et de ne pouvoir payer des

modèles. Je suis obligé, quand je veux faire des études d'après nature,

d'aller, comme aujourd'hui, chez un de mes amis qui a un vaste atelier,

boulevard Pigale, et qui a toujours des modèles. C'est une grande

course, car je demeure faubourg Saint-Jacques, et qui me fait perdre

beaucoup de temps. Le soir, je vais faire une promenade en fumant ma

pipe le long des grands boulevards déserts qui vont du chemin de fer de

Sceaux à la barrière Fontainebleau. Cela, les jours où j'ai dîné.

--Et les jours où tu n'as pas dîné?

--Ah! dans ce cas, je supprime la promenade et je la remplace par le

lit, conformément au proverbe.

--Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutôt que de mener une vie aussi

plate et morne, je déchirerais ma dernière chemise pour m'en faire une

corde de pendu.

--Tu mènes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait

fortune? Moi, mon cher Fernand, je n'ai pas un sou, je vis dans un

grenier, je mange à la fortune du pot et je suis le plus heureux des

hommes!

--Ah bah! Eh bien, moi, je suis complétement agacé, mécontent, et

pourtant le ciel parisien s'ouvre, j'ai ma part d'amour au festin et

j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de même.

--Tant pis. Tu es donc amoureux, toi aussi?

--Je suis aimé, voilà tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et

toi?

--Moi? mon cher, je ne sais pas la première lettre du nom d'une

charmante fille qui vient, tous les jours, au Luxembourg, se promener

avec son père; je la suis comme une bête, échangeant avec

elle,--quelquefois,--un regard, par-ci par-là, un petit signe, un rien;

je ne lui ai jamais parlé, elle ne soupçonne pas qui je suis ni comment

je m'appelle. Malgré tout, je suis fortuné comme un roi, Louis XVI

excepté.

--Alors, c'est une idylle?

--Une pure idylle! L'idylle d'un _réaliste_! J'ai un camarade qui

prétend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les

jolis rêves de Gleyre valent bien les cabarets de François Bonvin!

--C'est ce qu'on aime le mieux qui vaut le plus.

--Mon cher, dit Bourdenois, c'est un ange. L'autre jour, là, dans

cette allée, son père passait, marchant lentement,--l'air d'un savant,

cet homme-là,--je parie qu'il est bibliothécaire à la Sorbonne! Tu

sais, on s'imagine des choses comme cela! Bref, il avait son pantalon

retroussé, on voyait ses bas bleus. Pauvre bonhomme! J'avais envie

de rire. Mais _elle_ était-là. _Elle_ se pencha, mon cher ami, et si

gracieusement!--tu ne l'as pas vue, il fallait la voir,--elle remit le

pantalon en ordre, lui donnant des petits coups avec ses petites mains,

comme pour lui dire: Allons, voyons, voulez-vous tout de suite couvrir

les bas bleus de mon père!... J'en ferai un tableau... Le tableau y

est!... Ah! cette femme!

--Antigone et OEdipe.

--Le diable t'emporte avec ta mythologie. Non pas Antigone. Un ange, je

t'ai dit. Un ange! Adieu, sceptique. Va à celles qui t'aiment. Moi, je

rêve à celle qui ne me connaît pas. Au fait, tu sais, puisque tu es reçu

chez Dame-Fortune, si cette dame peut me fournir une commande, cela

mettrait du beurre dans les épinards. Au revoir!

Fernand Terral allait justement engager Cachemire à suivre M. de Bruand

à Arcachon. Elle était partie à contre-coeur. Huit jours sans voir

Terral! S'il allait ne plus l'aimer, l'oublier? Elle en avait peur. Elle

fut maussade pendant tout le voyage.

--Vous trouvez donc Arcachon horrible, ma chère? disait Léon de Bruand.

--Horrible, oui!

--Bah! Cela vous fera un bien énorme. L'air résineux des sapins est

excellent pour les poumons.

--Oui, moquez-vous! Et si j'allais engraisser?

--Vous boiriez du vinaigre. C'est souverain.

Il allumait un cigare, quittait Cachemire, et allait se promener et

rêver sur la plage.

Elle revit Paris avec une joie de prisonnier délivré. Paris! Le bruit,

les lumières, les théâtres, les chevaux, les coulisses. C'était tout

cela. C'était Terral surtout. Après avoir congédié son coiffeur, et

demandé des nouvelles de Fernand à sa femme de chambre, elle sonna

encore Constance.

--Madame, j'allais justement venir. Il y a là une dame qui vous demande.

--Une dame?... Dis-moi. Si M. Terral ne devait pas venir aujourd'hui, je

lui écrirais...

--Oh! madame, soyez-en sûre, il viendra.

--Tu crois? Et qui est cette dame?

--Madame Labarbade, madame.

Cachemire devint rouge.

--Ah!... une dame en deuil?

--Oui, madame.

--Fais-la entrer!...

Au fond, Cachemire était enchantée de revoir la belle-mère et de se

présenter à elle dans tout son luxe. Aussi elle lui tendit les mains,

mais cela ne suffit pas à madame Labarbade qui lui prit le front,

l'embrassa et dit, avec des larmes dans la voix:

--Crois-tu, ma pauvre enfant? quel malheur!

--Oui, dit Cachemire... Assieds-toi, tiens, là...

--Il est mort mercredi dans la nuit, ma pauvre enfant... Conçois-tu

cela? Je l'ai bien soigné, va! Et puis j'ai tant fait qu'il t'a

pardonné... Et te pardonner, quoi, je te le demande? Parce que tu as su

faire ton chemin et devenir une actrice, une bonne actrice, je le

sais,--au lieu de faire frire des goujons dans notre auberge. Un joli

métier, aubergiste! Ton père aura travaillé trente ans,--trente ans, ni

plus ni moins,--et il a laissé à ton pauvre petit frère et à moi

personnellement, (moi, cela m'est égal), juste de quoi grignoter un

morceau de pain... Ah! il faut encore que je t'embrasse de la part

d'Adolphe... Là, sur les deux joues... Il t'aime bien, va. Cher enfant!

Et intelligent! Oh! Il ne te fera pas honte, ma bonne Suzanne...

Laisse-moi t'appeler Cachemire, veux-tu? Un joli nom que tu as choisi

là. On te connaît, tu sais, à Samoreau. Ah! si tu allais jamais dans ta

calèche, tu en trouverais des gens pour te tenir le marche-pied. Car tu

as une calèche?

--Un coupé.

--Un coupé!... Ah! un coupé? Tiens, oui, c'est juste, un coupé! Ah! il

t'aimait bien, ton père, va! Quel malheur qu'il ne t'aie pas vu ici,

avec tes meubles... C'est superbe, sais-tu? je n'ai vu que

l'antichambre, fichtre! Il faut te rendre cette justice de dire que,

toute petite, tu as toujours été intelligente. Ça m'ennuyait

quelquefois--j'étais si bête--tes airs de supériorité, mais je disais

comme cela à ton père,--plus de mille fois je l'ai dit:--Ta fille? Elle

a l'air d'une petite reine.

Cachemire se sentait doucement caressée par ces compliments. Elle était

vaine. Madame Labarbade visait et frappait juste. Elle fit si bien

qu'elle convertit Cachemire à elle, qu'elle l'endoctrina, et, peu à

peu, à force de cajolerie, lui fit adopter le plan qu'elle avait mûri à

Samoreau et qui était celui-ci: Entrer chez Cachemire en qualité de

majordome féminin, surveiller les gens, la cuisinière, le cocher, le

groom, la femme de chambre, vérifier les comptes des fournisseurs, tenir

la maison en ordre, dépouiller la correspondance et parfois répondre à

de certaines lettres qu'il était inutile de jeter au feu.

--Écoute, ma chère petite, tu es riche et tu es jolie, tu es lancée à

toute vapeur, c'est très-bien--disait-elle--mais on peut s'arrêter,

enlaidir et se ruiner. Cela n'arrivera pas, j'en suis sûre. Mais cela

peut arriver. Laisse donc ta belle-maman prendre soin de te garder une

pomme pour la soif. D'autant plus qu'une femme de mon âge donne du poids

à une femme du tien, tu le sais. L'union fait la force. Tu verras que tu

t'en trouveras mieux. Je ne te demande en retour que de faire élever ton

petit frère; c'est peu de chose et tu dois bien cela à un brave enfant

qui est si gentil et qui t'aime tant.

--Puisque tu le veux, dit Cachemire...

Elle avait souvent rêvé la dame de compagnie, et la surveillante.

Il ne lui déplaisait pas de la trouver dans madame Labarbade, ainsi

amendée et convertie.

--Soit, dit-elle.

--Ah! tu es fille d'esprit! dit madame Labarbade. Mais songe bien qu'il

ne faut plus se tutoyer à présent. C'est plus digne. Je t'appellerai

Cachemire.--C'est un joli nom décidément, tu as du goût,--et tu

m'appelleras tout court Anaïs.

L'installation de la belle-mère demanda peu de temps. Madame Labarbade,

subitement transplantée à Paris, prit terre avec rapidité et marqua son

_coin_ dans l'appartement de Cachemire. M. de Bruand s'informa à peine

de la nouvelle venue. Il lui déplaisait, assurément, de voir aller et

venir cette mouche du coche, mais il ne laissa rien voir de son

déplaisir.

--Vous ne m'aviez jamais parlé de votre belle-mère, dit-il à Cachemire.

--Non. J'étais assez mal avec elle. Je ne comptais jamais la revoir.

Madame Labarbade s'était mise au fait de toutes choses. Cachemire lui

avait donné les clefs des armoires et la laissait libre. Chaque matin,

_maman Anaïs_ faisait les comptes, distribuait l'argent, établissait le

bilan de la maison. Les domestiques la détestaient; elle leur pesait

horriblement. Jusqu'à présent, ils avaient été maîtres de leurs actions

dans cette maison, où la surveillance était inconnue. Il leur semblait

dur à présent d'avoir un Cerbère aux côtés, toujours en éveil, et dont

l'oeil ne se fermait jamais.

--Il vaut bien la peine de servir chez une _demoiselle_, disait le

cocher un soir à la femme de chambre. Alors, _vaut autant_ soigner les

chevaux de gens honnêtes!

Ils avaient envie de se plaindre à M. de Bruand. Ils eussent été bien

reçus! Léon ne s'occupait point de ce qui se passait chez Cachemire, et

se laissait diriger par elle absolument comme s'il n'eût pas eu de

volonté. Et que lui importait? Cachemire, par exemple, obéissant en cela

aux obsessions de madame Labarbade, avait demandé que son frère fût

élevé auprès d'elle par un précepteur. Aussi bien M. de Bruand avait

consenti à se heurter, à chaque visite, contre le petit Adolphe, qui

emplissait l'appartement de ses criailleries. Il avait même trouvé le

précepteur.

--Voilà votre affaire, dit-il un jour à Fargeau. Une nature torse à

redresser, qu'est-ce que vous en dites?

--J'y tâcherai, répondit Fargeau.

Il venait chez Cachemire tous les jours, et, dans le salon ou le

boudoir--n'importe où--en présence de madame Labarbade quelquefois, il

enseignait le latin au petit Adolphe, qui bâillait, se mettait à grimper

sur les fauteuils au milieu de la leçon, ou fredonnait quelque couplet

de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essayé de

dompter ce caractère d'enfant mutin, tapageur, méchant et mauvais. Peine

perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait déclaré qu'elle entendait

qu'on ne causât pas le moindre chagrin à son fils.

--Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle à Fargeau. Il est faible

comme un poulet, pâlot et les yeux cernés.... le travail le fatiguerait.

Laissez-le tranquille, allez. Une promenade au Luxembourg lui vaut tout

autant qu'une leçon de votre satanée grammaire. Et puis, à quoi ça

sert-il, le latin?

--Dites-le-moi? faisait Fargeau.

Il se tournait vers son élève et tout en haussant les épaules:

--Va-t'en jouer, mon ami, va. Tu n'as pas besoin de te tailler un avenir

dans le marbre. Tu as une maman qui songe pour toi au solide.

Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Célestin Fargeau avait du

bon.

Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escorté d'un

sergent de ville, qui le tenait par le bras. L'enfant pleurait. Madame

Labarbade poussa les hauts cris. Elle eût volontiers fait sur-le-champ

une barricade contre l'arbitraire. On s'expliqua. Le jeune Adolphe,

d'après le rapport du sergent de ville, avait trouvé fort ingénieux de

faire tremper des grains de mil et de chenevis dans du rhum,--il avait

lu la recette dans quelque almanach--de les y laisser macérer, puis de

jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibées

d'alcool. Aussitôt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre

en l'air, comme morts, dans leurs bassins. Ç'avait été un grand

scandale. Les habitués du jardin croyaient à un empoisonnement des eaux.

Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espièglerie. Un sergent de

ville l'emmena aussitôt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez

ses parents.

A ce récit, madame Labarbade faillit étouffer d'un accès de fou rire.

Quand le sergent de ville fut parti, elle prit son fils sur ses genoux

et le couvrit de baisers, tout en disant à Cachemire et à Fargeau, qui

étaient là:

--Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-là! Qu'en

dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chéri, tu as bien fait...

Concevez-vous cela, Suzanne, griser des poissons rouges... Embrasse-moi,

mon petit, tu ne seras pas un imbécile, va, toi, quand tu seras grand!

Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le théâtre tenait, comme

on dit, un de ces succès de saison qui devait le mener jusqu'à l'hiver,

une _pièce d'été_. Le mois de Juillet finissait à peine, et Cachemire ne

devait _rentrer_ qu'en octobre. Elle avait, d'ailleurs, besoin de repos.

Elle était fatiguée. Elle passait quelquefois des heures entières,

étendue sur une chaise longue, bâillant, prenant un livre, le laissant

tomber, regardant le plafond, lasse, ennuyée, paresseuse. Bien souvent

M. de Bruand la trouvait ainsi, un peu maussade. Il n'insistait pas, et

se retirait. Cachemire en était satisfaite, et pourtant, au fond du

coeur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanité.

Elle eût voulu faire un peu souffrir--légèrement, d'ailleurs, et comme

en passant--ce M. de Bruand, si froid et si dédaigneux.

Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant à Terral. C'est de ce

côté-là qu'était sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait

quelque part, l'heure du rendez-vous venue elle quittait tout, se jetait

dans un fiacre et allait vers lui. Elle montait bien souvent, en

courant, les cinq étages qui menaient chez Terral. Elle arrivait

essoufflée, poussait la porte et se précipitait dans ses bras, se

pendait à son cou et l'enlaçait en lui répétant qu'elle l'aimait.

Il la laissait dire.

Cet amour, qui l'avait un moment enveloppé lui-même, commençait à

s'affaiblir et disparaissait. Il avait cru trouver d'autres jouissances,

jouissances d'orgueil, dans une liaison avec une femme comme Cachemire.

Tout d'abord, il s'était senti fier de tenir sous sa main celle que tous

enviaient et qui se jouait de tous. Il avait comparé cette vie

enivrante, cet amour plein de griserie à cette vie calme et froide qu'il

avait failli trouver à Saint-Mesmin et qu'il avait évitée. Il s'était

dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris à qui il enlevait

une de ses sirènes. Mais Paris s'était bien inquiété de lui! A peine

l'avait-il regardé passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se

cacher pour aimer Cachemire. Elle n'était pas à lui tout entière, et cet

amour, il le volait. Son impuissance le rendait furieux. Quand il disait

qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui était

impossible de la faire vivre, quand il s'avouait--et il fallait bien, à

toute heure, qu'il se l'avouât--qu'un autre le payait, cet amour, il lui

prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un éclat.

Repousser Cachemire? Il y avait songé. Mais c'était briser peut-être le

balancier qui devait lui permettre d'arriver à son but. L'afficher

bravement aux yeux de tous, la forcer à rompre tout à coup avec M. de

Bruand? Mais c'était aller droit à l'aventure! Que deviendraient-ils,

l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la première mise de

fonds, l'argent qui lui eût permis de faire des dettes, de vivre de la

_haute vie_, en attendant le hasard, ce compère des ambitieux.

Mais Fernand était pauvre; il avait atteint, sans en être satisfait, un

de ses premiers rêves,--il devenait amer parfois--rarement,--il avait

peur que l'avenir ne tînt pas plus que le présent. Sans cette foi

robuste en lui-même qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre,

il eût renoncé à tout assaut. Il avait pourtant la patience en même

temps que l'audace. Aussi bien, après quelques pensées défaillantes, se

redressait-il plus impétueux que jamais dans sa course à la fortune.

Il ne voyait plus Fargeau. Ses visées s'étaient tournées d'un autre

côté. Il s'était fait présenter, par un ami qu'il connaissait à peine,

dans un cercle où l'on jouait. Quelque crédit chez un tailleur, et

Terral, élégant des pieds à la tête, avait fait son entrée un soir. Au

lansquenet, il risquait peu de chose,--quelques louis empruntés çà et

là,--mais si bien, si à propos que, limitant son gain, il ne sortait pas

sans avoir grossi son maigre capital. Il savait calculer le nombre des

séries, et juger si la _main_ s'épuisait, comme si pendant dix ans il

eût _piqué le carton_ dans une maison de jeu. Quelle que fût son audace,

il ne risquait pas les coups énormes. Une perte brusque eût pu le

ruiner. Une fois décavé, plus de ressources. Il avait trouvé, grâce à

des tentations comprimées et à une terrible force de volonté,

l'introuvable moyen de vivre du jeu à Paris, dans un cercle--et il

s'était juré de vivre ainsi, dépensant le lendemain ce qu'il avait gagné

la veille, jusqu'au jour où, un capital en main, il pourrait se mesurer

face à face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance.

Cette vie de privations relatives, d'envies inassouvies, de rages

sourdes, de bouillantes ambitions, comme elle lui pesait cependant! Il

était temps qu'il trouvât, n'importe où, de n'importe quelle façon, une

occasion d'employer ses forces inactives, et de dépenser ce trésor de

combinaisons, de projets et de machinations, entassé le jour dans ses

courses à travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits,

si haut, près des étoiles qu'il dédaignait; si haut, loin de cette rue

où il voulait passer, tête levée, en ouvrant la foule comme le boulet.

Un soir, au cercle, Gontran de Rives prit à part M. de Bruand, et le

conduisit jusqu'au boulevard tout en fumant.

--Mon cher ami, lui dit-il, savez-vous ce qui m'a été dit, ce matin?

Vous vous en moquez sans doute parfaitement. Mais on m'a assuré que

mademoiselle Cachemire s'est montrée, l'autre soir, avec un créole

quelconque,--cheveux de jais, moustaches noires,--dans une avant-scène

des Délassements.

--Ah bah? fit Léon en souriant.

--Charmante, mademoiselle Cachemire, mais si elle goûte à l'avant-scène

des Délassements-Comiques...

--On s'est trompé, mon cher Gontran, répondit Léon. Je n'ai pas quitté

Cachemire durant une seule soirée depuis quinze jours.

--Je retire donc ce que j'ai dit. Quant à moi, vous savez bien,

Géraldine?

--Parfaitement.

--Je l'entraîne à la campagne. Elle m'adore. Je me construis un Eden à

quelques dix lieues d'ici, et, jusqu'à ce que le caprice soit passé, je

mène une vie de berger d'Arcadie, en mangeant du raisin, de l'amour et

du fromage à la crème! Je vous enverrai mon adresse campagnarde. Adieu!

M. de Bruand n'avait pas mis en doute une minute qu'on se fût trompé.

Mais il tenait à ne point parler plus longtemps de Cachemire avec M. de

Rives.

--Qu'est-ce que ce créole? se dit-il une fois seul. Le diable m'emporte

s'il parviendra à me rendre jaloux. Mais il est désagréable de savoir

qu'un monsieur qu'on ne connaît pas se plaît à marcher sur vos brisées!

Cachemire avait voulu déménager. Elle habitait à présent, dans l'avenue

des Champs-Élysées, un petit hôtel qui appartenait à M. de Bruand, et

qu'il avait loué jusqu'ici à la comtesse Simpson. Lady Simpson étant

retournée en Angleterre, il avait mis l'hôtel à la disposition de

Cachemire. Suzanne quitta son appartement avec une joie d'enfant. Elle

n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chère et peuple le

chemin que l'on suit d'ombres souriantes qui doucement vous

accompagnent, tout bas vous parlent et rendent la route et moins longue

et moins dure. Elle ne savait pas ce que l'homme laisse de joies

accrochées aux angles des maisons, repliées dans les recoins des

murailles, et comme assises encore ou endormies sur les vieux meubles,

joies qu'il retrouve, bien changées quelquefois à la première visite

faite au passé. S'éveiller dans la dentelle, sous un plafond peint par

Chaplin, après s'être endormie dans des draps jaunes, sous des poutres

de chêne noir, luisantes et tarotées par les vers, loger ici, puis là,

puis ailleurs, ne tenir à rien, ne s'arrêter nulle part, ne rien laisser

de soi-même aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de

tout, comme en courant, et tout oublier, en une nuit, en une seconde,

c'est leur existence! Elles portent tout avec elles, comme un voyageur

qui n'est sûr ni du gîte, ni du pain. Elles ne connaissent que le

Présent. Et qu'elles ont raison! Le Passé? Fi, l'horreur! Et l'Avenir?

Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vérité, elles font bien de ne pas le

regarder!

C'était un hôtel élégant, situé entre cour et jardin, avec un perron en

pierre, une grille Louis XV et des murailles de hauteur moyenne toutes

couronnées de lierres. Deux étages seulement, une bonbonnière. Au

premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges à cadran bleu

incrustées dans les cheminées de marbre blanc veiné de jaune. Un boudoir

à gauche, à droite un petit salon de lecture. Du côté du jardin, un

fumoir avec divan et canapés de soie jaune. Au second, la chambre de

Cachemire, un nid de soie et de dentelles, candide, virginal, du duvet

de cygne ou de l'hermine. Un cabinet de toilette, une autre chambre, et,

au-dessus du fumoir du premier étage, un autre boudoir dominant les

jardins environnants, un boudoir plein de parfums et plein de fleurs.

Les écuries et le logis des gens étaient au fond du jardin, cachés par

des catalpas énormes et des arbres de Judée. Madame Labarbade habitait

la chambre parallèle à celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux

cabinet de toilette qui y attenait, l'_appartement_ du petit Adolphe.

Elle vivait là, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenant

_l'air du bureau_ et se faisant les ongles tout comme une autre. Elle

ressemblait à ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens,

appétissantes, hautes en couleur; et, se comparant à cette petite

Cachemire, blanche et délicate,--elle se disait, souriant de ses lèvres

rouges:

--Ma foi... dame... le hasard... qui sait?

Lorsqu'elle voulait voir Fernand Terral, Cachemire allait le plus

souvent chez lui. Ou bien ils se donnaient un rendez-vous au pied de

quelque monument, à l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et

se promenaient à travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores

baissés, une saveur de fruit défendu qui plaisait à Cachemire. Elle

était née pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d'Ève se

sentait à l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives,

d'intrigues embrouillées et de perfidies.

Quand madame Labarbade, qui avait surpris la plus grande partie des

secrets de Suzanne et qui s'était fait confier les autres, lui disait:

--Prenez garde! M. de Bruand n'a pas l'air bien patient. S'il apprend ce

qui est, il se fâchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher

la maison lorsque nous serons sur le pavé.

--Ah bah! répondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il

arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'_autre_ m'ennuie, voilà!

Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand était parti dans le

Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invité Fernand à venir

prendre le thé à son hôtel. Fernand était venu, par hasard, l'air

ennuyé. Il était las décidément de cette liaison, il s'était trompé de

route. Il songeait à rompre. Et pourtant il vint.

C'était le soir; madame Labarbade était sortie; elle avait emmené son

Adolphe au théâtre. Cachemire n'avait gardé que sa femme de chambre,

Constance, pour faire le thé.

--Vilain, dit-elle à Fernand dès qu'il arriva, tu t'es fait attendre.

Regarde-moi. D'où viens-tu?

--Qu'importe? fit-il.

--Il importe beaucoup... C'est vrai, ça... On n'aime qu'un être au

monde, et quand on l'appelle, il ne vient pas. Assieds-toi là!

--Voyons, dit-elle, car Fernand ne répondait pas, qu'y a-t-il? Tu es

triste? Es-tu _tracassé_? Qu'as-tu donc?

--Rien.

--Rien, c'est toujours quelque chose. Est-ce que je ne t'aime pas assez?

Est-ce que tu es jaloux? Est-ce que tu as joué... perdu de l'argent?...

Quoi?... Il y a toujours moyen de tout réparer.

--Ce n'est pas cela, dit Fernand. Encore une fois, ce n'est rien.

Tiens, tu es charmante, dit-il en lui prenant les mains... Tu es une

bonne fille... Mais...

--Mais quoi?... Dis donc.... Oh! certainement, tu as quelque chose.

Dis-le tout de suite.

Il n'avait rien à dire. Toutes ses lassitudes, Cachemire ne les eût pas

comprises. Puis, en la regardant, il se reprenait à cette séduction

qu'elle distillait de ses grands yeux noirs, et qui courait par tout

son corps comme un fluide. A quoi bon lui conter ses dégoûts et ses

colères contre la lenteur du sort? N'était-elle point la plus enviable

des maîtresses et ces trésors de beauté ne lui suffisaient-ils pas? Il

se leva avec vivacité comme pour secouer plus facilement ses pensées, et

d'un geste prompt:

--Bah! dit-il, comme se parlant à lui-même. Laissons cela. Le vent

propice viendra tôt ou tard. Il ne s'agit que d'avoir un solide

vaisseau.

Il se frappa la poitrine, qui rendit un son mat, et ajouta, riant à

demi;--La carcasse est bonne!

Cachemire, toujours assise, lui avait pris les mains et les couvrait de

baisers.

--Je t'aime, va! disait-elle. Aie confiance!

Au même moment, la porte s'ouvrit et laissa passer M. de Bruand. Léon

parut un peu surpris; ses lèvres effleurèrent un sourire. Il resta un

moment immobile, regardant Cachemire et étudiant Terral. Puis, au bout

d'un moment:

--Je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur, dit-il. Je vous saurais

gré de me le nommer, ma chère amie.

Mais Fernand releva la tête avec hauteur, et répondit, à son tour, de sa

voix vibrante:

--Je vous demande pardon, monsieur. Je ne tiens à être présenté qu'aux

gens qui me plaisent!

Une idée brusque,--une de celles qu'il avait caressées aussi durant ses

ambitieuses songeries,--lui était revenue, invincible.

--J'ai sans doute mal entendu, répliqua M. de Bruand. Je suis ici chez

moi!

Cachemire, assise encore, pâle, tremblant un peu, suppliait Fernand du

regard.

--Je me retire donc, dit Terral. Mais je croyais me trouver ici sur un

terrain neutre où un homme de coeur est l'égal d'un gentilhomme.

--Ah! pardieu, fit M. de Bruand en s'asseyant avec un petit éclat de

rire, je vous vois venir, monsieur... Vous êtes, je le conçois, fâché de

me rencontrer. Oui, j'ai trouvé Pougues-les-Eaux assez maussade et je

suis revenu. Je vous en demande pardon. Je vous prie encore de m'excuser

d'avoir consacré ma première visite à ma maîtresse, dont je ne vous

savais pas l'ami...

Fernand était pâle comme un mort, et ses mains tremblaient un peu. Il

avait envie de souffleter cet homme qui le tenait à distance, et le

cravachait de sa raillerie.

--Pardon, ma chère amie, continua M. de Bruand. N'étiez-vous pas avec

monsieur dans une avant-scène d'un petit théâtre, l'autre jour? J'avais

fait louer la loge par Jean, l'après-midi, si j'ai bonne mémoire...

--Monsieur, s'écria Terral, devenu livide, c'est assez! Ceci est une

grossièreté, vous venez de m'insulter, et vous m'en rendrez raison!

--Ah bah!

--Je me nomme Fernand Terral; et n'ai jamais laissé passer, sans la

relever, une allusion ou une injure.

--Méthode excellente, dit M. de Bruand en regardant le bout de ses

bottes. Au surplus, si vous vous croyez insulté, vous êtes libre de

m'envoyer vos témoins. Mais je vous préviens que je ne ferai pas une

seconde largesse. C'est assez de la loge en question. Je ne fournirai ni

les épées ni les pistolets!

Cachemire s'était levée; elle se jeta sur Terral qui, poussant un cri de

rage sourde, la main levée, allait se précipiter sur M. de Bruand.

--Allons donc! dit Léon. Voilà un geste inutile!

Il ouvrit son portefeuille, y prit une carte, la jeta sur un guéridon,

et dit, rallumant son cigare:

--Vos amis me trouveront chez moi le matin!

Il se tourna vers Cachemire, la salua et dit, en riant:

--Surtout ne croyez pas qu'il y ait guet-apens. Ah! si j'avais su être

importun, comme je serais demeuré là-bas. Mais il pleuvait. Je hais la

pluie. Au revoir!

Il salua Cachemire interdite et les laissa l'un et l'autre pâles, elle

tremblante, prête à pleurer, perdant la tête, lui se disant:--Cette

fois, c'est la fortune, peut-être!

--Quelle sottise! se dit M. de Bruand en rentrant chez lui. Je ne

connais pas ce monsieur!... Terrin, Terreau, Terral! Bah! je n'ai jamais

reculé devant un coup d'épée..... mes témoins?

Il se mit à écrire, puis sonna son domestique.

--Vous porterez ces deux lettres, l'une à M. de Handa-Machado, l'autre à

M. de Rives. De suite.

Jean sortit.

--Un duel, fit Léon une fois seul, cela est bon pour un désoeuvré

comme moi. Au fond, c'est stupide!

Il rencontra, du regard, une lettre sur son bureau et reconnut

l'écriture.

--Une lettre de Gontran de Rives... et datée de Bade. Gontran n'est pas

à Paris!

--C'est dommage, dit M. de Bruand.

Il songeait, et pendant ce temps on sonnait à sa porte, on sonnait

toujours. Le timbre de M. de Bruand sonnait à se rompre.

Le cocher promenait les chevaux; Jean était sorti. M. de Bruand alla

ouvrir lui-même.

--Ah! c'est vous, dit-il. Je suis heureux, je suis bien heureux de vous

voir!

C'était Célestin Fargeau.

--Et vous arrivez bien, dit M. de Bruand à Fargeau. Je ne serais pas

fâché de philosopher avec vous sur le chapitre du duel. Je me bats

demain!

--Vous?

--Avec un monsieur Fernand Terral, que vous connaissez....

--Terral! Ah! mon Dieu, dit Fargeau, se souvenant de la présentation

qu'il avait faite de Terral à Cachemire, comme c'est étrange!...

--Voulez-vous me servir de témoin? dit M. de Bruand.

--Moi?... Une bizarre idée, celle-là! Que dira-t-on à votre club? Bast!

vous avez raison, on dira ce qu'on voudra... Je suis tout à vous,

fit-il, et cela me rappellera ma jeunesse. En ce temps-là, nous étions

des têtes brûlées et nous soutenions, le sabre au poing, les idées qui

étaient les nôtres. C'était absurde. Et comment est survenu ce duel?

--M. Terral est l'amant de Cachemire.

--Bah!.... Et c'est pour cela que vous vous battez?

--C'est pour cela. Je sais bien qu'il y a du ridicule en tout ceci. Il

faut être un champignon comme moi, sans parents et sans affections, pour

risquer sa vie à propos de vétilles... Mais je m'ennuie tant!

--Je conçois cela, dit Fargeau. Moi aussi j'ai mes moments où je calcule

si la véritable sagesse ne consisterait pas à enjamber le parapet du

Pont-Neuf, mais j'ai mes raisons. A quoi suis-je bon? Notez que je me

trouve bon à quelque chose, puisque la Seine est encore vierge de mon

paletot. Mais vous!...

--Moi? Je suis las, las de tout, las de vivre!

--Las de vivre! C'est folie. A votre âge! avec votre fortune. Nous

déraisonnons. Voyons, quel est votre second témoin?

--M. Handa-Machado.

--Ignoré pour moi.

--Voici son adresse. Je vous saurais gré de vous entendre avec lui pour

régler avec les témoins de M. Terral, les conditions du combat. Pas de

transactions. Rien. Tout ce que ces messieurs voudront sera accepté.

--Tout?

--Tout!

--Le diable m'emporte si je croyais vous servir de témoin, mon cher

Léon. Le duel? Usage vieux et bête!... Mais vous le voulez! Je conçois,

c'est une distraction. Au surplus, vous devez être merveilleux sur le

terrain. Et voulez-vous que je dise tout?

--Dites, fit M. de Bruand.

--C'est votre réputation qui vous vaut ce duel. Je le vois bien à

présent. La peste soit des ambitieux qui pataugent dans les bas-fonds,

avec toutes les envies dans le coeur!

--Je ne vous comprends pas.

--Ce Terral, vous ne le savez peut-être pas, c'est moi qui l'ai présenté

à Cachemire. Il avait l'air curieux de voir de près une étoile: j'ai

fourni le télescope. Mais, en vérité, je ne me doutais guères qu'il

nourrissait le projet de se mesurer avec vous!...

--Comment? vous croyez?...

--J'en suis sûr. Ce Machiavel périgourdin a toutes les colères de la

médiocrité qui rampe et qui voudrait des ailes. Nos provinces sont

pleines de ces jeunes gens-là, vivant les yeux fixés sur Paris, comme

sur la Ville Promise, dédaigneux du bonheur qu'ils ont la plupart du

temps sous la main, avides de cet Inconnu vers lequel ils tendent leurs

lèvres altérées, et qui viennent traîner leurs souliers dans nos rues,

avec l'espoir d'être raccrochés aussitôt par la Fortune. Ah! qu'il

serait temps de décentraliser toutes choses pour rejeter dans leur

milieu où ils auraient été de braves gens, des notaires de campagne ou

des conseillers municipaux, tous ces Fernand Terral, que Paris change

subitement en chevaliers d'aventures.

--Est-ce pour m'empêcher de me battre avec lui, que vous me dites ceci!

--Pas le moins du monde. Je ne serais pas fâché, d'ailleurs que ce

muguet reçût de vous une leçon profitable. Ne le tuez pas surtout! J'ai

peur que ce Terral ne s'emporte et ne s'enferre comme un poulet.

--Qui sait? fit M. de Bruand.

Au bout d'un moment, M. Handa-Machado fit passer sa carte à Léon. M. de

Bruand lui présenta Fargeau. M. Handa-Machado eut la politesse de ne pas

arrêter son regard sur les vêtements de Célestin, et lui offrit aussitôt

sa voiture pour rejoindre les témoins de Fernand Terral.

L'affaire fut bientôt arrangée. Terral avait choisi pour ses témoins un

officier de spahis, son compatriote qu'il avait rencontré le matin même

dans la rue, et une de ses connaissances de table d'hôte. Il avait un

moment songé à Charles Bourdenois. Mais l'officier lui plaisait mieux,

et le second témoin avait, dans le quartier latin, une excellente

réputation de duelliste.

Les témoins de Terral vinrent le trouver chez lui.

--C'est pour demain, dit l'officier. Bois de Boulogne, Auteuil, où l'on

pourra. Le rendez-vous est à Courbevoie.

--Bien, dit Fernand.

--Veux-tu que je t'enseigne un coup excellent, dit le spahi.

--Merci. Je réponds de moi.

--C'est votre premier duel, monsieur? demanda le second témoin.

--Mon premier duel.

--Ah!

Au bout d'un moment de silence, l'officier demanda des fleurets.

--Je n'ai pas de fleurets, dit Terral.

--Bon. En ce cas, vite à la salle d'armes. Il faut se dérouiller la

main.

--C'est juste, dit Fernand.

Il fit des armes jusqu'à l'heure du dîner. Son jeu, très-serré et

très-fin, était à la fois élégant et sûr. Le prévôt avec lequel il

faisait assaut paraissait un peu étonné et lui demandait de qui il était

élève.

--D'un gendarme, dit Terral.

--Ancien soldat? vieux, sans doute? continua le prévôt tout en

continuant l'assaut. Ce _coupé de couronnement_ sent l'ancienne méthode.

Mais votre jeu est excellent. Avec cela, classique. Ah! pardon,

mauvaise; cette parade de quarte basse est mauvaise. Remarquez-le. Elle

se prend sur un coup porté dans la ligne basse en frappant

vigoureusement le fer de l'adversaire par un coup sec,--là!

bien,--parfait! La main en tierce, l'épée horizontale. Excellent! Et

vous vous battez demain, monsieur?

--Je me bats demain.

--Bonne chance, dit le prévôt.

--J'en aurai, répondit Fernand.

Il emmena ses témoins dîner avec lui au restaurant, près de la barrière.

On les servit dans le jardin, sous les acacias. Il y avait autour d'eux

des familles d'ouvriers qui, au dessert, chantaient en s'accompagnant

sur leurs verres. Terral paraissait extrêmement gai. Il ressemblait à un

homme qui, sentant approcher l'heure décisive de sa vie, se

contraindrait à sourire pour faire bon visage à la fortune.

Ce n'était pas, d'ailleurs, le duel en lui-même qui lui importait, mais

les conséquences du duel. M. de Bruand était assez connu dans le monde

parisien pour que sur son adversaire, heureux ou malheureux, rejaillît

une bonne partie de sa renommée.

--Que je le blesse ou qu'il me blesse, songeait Fernand, le résultat

sera le même pour moi, et tout aussi profitable. Il se peut faire

pourtant que je succombe... il peut me tuer.

Mais rapidement la réflexion succédait à la réflexion, et il ajoutait

bien vite:

--Bast! les morts sont _arrivés_, et je n'aurai pas à me préoccuper de

l'avenir.

Il quitta ses témoins assez tard, leur donnant rendez-vous pour le

lendemain. Il rentra chez lui, seul. Il entendit du bruit dans sa

chambre. C'était Cachemire qui était venue.

--Ah! mon pauvre Fernand, dit-elle en se jetant à son cou, il y a

longtemps que je t'attends là. Tu te bats, dis?... n'est-ce pas que tu

te bats? Je ne veux pas que tu te battes, moi!

--Ma chère amie, fit Terral, à cette heure il me faut tout mon

sang-froid. Ce que j'ai résolu se fera, vous le concevez bien.

Laissez-moi.

--Mais s'il allait te tuer, songe donc! Qu'est-ce que je deviendrais,

moi?

--Tu es folle. C'est pour me dire cela que tu es venue ici? J'ai besoin

d'être seul.

--Ah! voilà que tu me chasses, à présent? Tu ne m'aimes plus, tiens!

--C'est pour vous que je me bats, ma chère enfant, vous l'oubliez!

--Oui, dit Suzanne en lui prenant les mains, tu as raison... Je suis une

ingrate... Mais, vois-tu, j'ai tellement peur de te perdre... Ah! ce

monsieur de Bruand, si tu savais comme je le déteste. On dit qu'il est

très-fort aux armes?... le sais-tu?... A quoi vous battez-vous?

--A l'épée.

--Voilà. J'ai peur, moi. Rassure-moi, dis-moi quelque chose. Tu te

défendras bien, mon Fernand?

--Je me défendrai, dit-il brusquement. Écoute, ajouta-t-il un moment

après, mais laisse-moi: ma première visite sera pour toi, demain, après

le duel.

--Oh! tu me trouveras debout, va. Je ne dormirai pas. Seulement tu as

raison, je m'en vais. Je te laisse là. Mon pauvre Fernand, je ne t'ai

jamais autant aimé!

Elle lui prit le front, pencha jusqu'à ses lèvres la tête robuste de

Terral, et lui donna un long baiser. Puis elle descendit, et regarda sa

montre sous le premier réverbère.

--Huit heures, dit-elle. J'ai le temps d'aller retrouver Antonia.

Elle fit signe à un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher.

--Tu as une place dans ta loge? dit-elle à Antonia en arrivant chez son

amie.

--Oui.

--Je vais avec toi. Je ne suis pas fâchée de revoir le ballet, moi. Et

puis, ce Colbrun, est-il drôle au quatrième acte!

Resté seul, Fernand Terral, accoudé à sa fenêtre, regardait tour à tour

la rue pleine de passants, les boutiques éclairées, la brume lumineuse

au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'étoiles, mais

surtout cette fourmillière bruyante, où, se disait-il, demain il allait

s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-être!

M. de Bruand était seul, chez lui, dans son cabinet de travail,

songeant. Il était assis devant son secrétaire encombré de papiers,

relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amèrement dans ce

passé qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des

lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barré, de quelques

autres. Combien parmi ceux-là, qui n'écriraient jamais plus! Que de

morts, de séparations, d'éternels adieux!

--Et l'on veut que le monde soit gai, songeait M. de Bruand. Il s'agite

pour oublier, voilà tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les

lèvres de roses des enfants. Passé quinze ans, la grimace commence!

Il ne savait pourquoi il s'était assis de la sorte devant les tiroirs où

dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le résultat de la

rencontre du lendemain l'inquiétait peu. Il était sûr de lui. Mais un

secret instinct le poussait. Il s'était senti le besoin de jeter un

regard en arrière; la pente des souvenirs est glissante et le coup

d'oeil était devenu une contemplation.

Les années écoulées revivaient dans ces papiers ensevelis côte à côte.

Ses premiers espoirs, ses ivresses premières lui revenaient comme des

parfums mal évanouis. Il les respirait avec une volupté attendrie,

passant en revue, et sans amertume, toutes ses déceptions et toutes ses

souffrances.

Parfois il prenait une lettre au hasard, la relisait, se trouvait

subitement transporté vers un temps qu'il avait oublié, et il revivait,

en une minute, parfois toute une année de bonheur.

--Ah! le souvenir, dit-il tout haut, tout à coup, comme si on l'eût

écouté, il n'y a décidément que cela au monde.

Il entendit, en ce moment, qu'on frappait à sa porte.

Il eut un geste de mauvaise humeur. Ne pouvoir demeurer seul un moment!

--Qui est là?

Peut-être un importun!

--C'est moi, dit la voix de Fargeau.

--Vous, mon ami? Entrez.

Fargeau paraissait grave, ennuyé. Il y avait une ride profonde entre ses

deux gros sourcils.

--Je comptais vous trouver seul, dit-il. Je viens causer un peu.

--Et vous arrivez bien, dit Léon de Bruand. Je mets en règle mes

affaires.

--Allons donc! fit Célestin. Cela en vaut-il la peine?

--Non. Aussi bien n'est-ce pas à cause de ce duel. Mais, insensiblement,

songeant à tous les heurts de la vie, j'ai été amené à ressentir comme

une soif de souvenirs... J'ai ouvert ces lettres... Cela m'a soulagé.

--Les bains de passé, dit Fargeau, c'est souverain pour ceux qui ont le

moindre bonheur derrière eux. Pour moi, je retournerais bien cinq cents

fois la tête que je ne verrais rien, pas un sourire.

--Vous voilà triste, fit Léon avec étonnement.

--Oui... On a des moments comme cela... C'est ce maudit duel!... Le

diable soit de ce M. Terral... J'ai donc encore un fonds d'illusions?

L'ambition de cet homme m'avait un moment séduit. J'y voyais la légitime

impatience d'une âme qui sent sa force. L'âme? Imbécile! Il ne

s'agissait que d'appétit! Ah! depuis ce matin, j'ai beaucoup songé, tout

en fumant ma pipe... Vous évoquez votre passé? Ce n'est pas le Fargeau

d'à-présent qui vient de vous parler, mais le Fargeau d'autrefois...

celui qui vous a connu tout enfant et qui a fait de vous un homme.

--Vous êtes un brave garçon, tenez, dit Léon.

--Un peu bien bohême!... Mais si l'on creusait... Ah! que cette nuit va

me sembler longue!

--Passez-la ici.

--Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! çà, voyons, dit Fargeau, vous

êtes bien décidé à ce duel?

--Décidé, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases

faites là-dessus. Rousseau _dixit_. Désertion, lâcheté, suicide à deux.

Et l'on a bien d'autres choses à faire en ce monde qu'à se lever à 5

heures du matin, à se mettre en bras de chemise comme un garçon

tapissier et à déranger quatre hommes de bonne volonté. Mais empêchez

les malapris de vous marcher sur le pied ou de salir de leurs talons

les tapis de vos maîtresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mélodrame

finit la plupart du temps par un vaudeville, et que la grande dame des

champs de bataille et des guerres civiles vous fait neuf fois sur dix

l'affront de vous mépriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant

son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltères.

--Tout cela est triste et vous riez, dit Fargeau.

--Croyez-vous? fit M. de Bruand.

--Au fait, reprit-il, voilà comme la force des choses fait qu'on se mêle

de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rôle de

spectateur indifférent est des plus difficiles, et bien fort qui

résisterait à l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de

rouler des yeux d'Othello devant Cachemire et son amant? Se battre,

c'est du temps à perdre et les désoeuvrés comme moi n'en ont pas trop

pour mener leur existence inutile!

Fargeau dans un fauteuil, les jambes croisées et la tête renversée sur

le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond où

pendait une lanterne japonaise.

--Bah! donnez une leçon à ce Terral et le temps ne sera point perdu.

Mais du diable s'il était utile de dégainer pour mademoiselle Cachemire.

Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversité, est encore une

des meilleures que l'on puisse rencontrer, j'en ai froid dans le dos. On

est fort indulgent, à mon avis, pour ces créatures qui ont la

circonstance atténuante de la beauté. Que la Vénus de Milo soit une

scélérate, elle trouvera demain des défenseurs qui prouveront par A plus

B que tant de perversité ne peut entrer dans une telle poitrine. A la

vérité, la plupart de ces filles ne valent que le mépris, mais j'en sais

qui méritent aussi la colère des honnêtes gens. Passe pour Cachemire!

Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obéissant aux sollicitations de

ses appétits et de ses sens, elle se laisse aller à la dérive, à la

garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la côte où

le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pût lui

en vouloir beaucoup, à peu près comme l'enfant casse en deux son

joujou,--pour tuer le temps. Ce n'est point là la grande courtisane.

Celle-ci, il faut la voir de près pour la bien juger et, tel que je

suis, je connais bien des choses. Le monde ébloui qui les voit passer au

Bois, je ne sais où, partout,--puisqu'on ne peut entrer nulle part sans

se cogner à l'une d'elles,--se laisse prendre encore à leur luxe, à leur

grâce, à leur beauté composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui,

qui sait? ce sont peut-être les grandes calomniées. Qu'elle daigne

saluer Héraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Héraclite

avouera qu'elles valent mieux que leur réputation. Pauvre de moi! J'ai

le crâne assez dépourvu de cheveux, et le coeur assez chauve

d'illusions pour les considérer sous leur jour véritable. Vivent les

sceptiques; ils voient juste! Souvenez-vous de Montaigne et

rappelez-vous ce qu'il dit de ces fameuses courtisanes italiennes si

vantées, si chantées. Il n'en eût point donné, je parie, un fétu même à

l'heure où la _libéralité du temps_ ne l'avait pas doté de sa gravelle.

Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,--mais plus désintéressé que

vous,--j'aperçois le vrai et je le dis tout cru. Le coeur me saute à

voir la France, cette pauvre diablesse de nation qui est encore la

meilleure de toutes, ainsi livrée à ce sérail. La courtisane a tout

envahi, elle est à toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle

dirige toutes les consciences. C'est la courtisane qui prend par la main

la jeunesse et la traîne dans le monde,--tiers, quart ou fraction de

monde,--pendue à sa jupe, étiolée, pâlie. Le jeune homme passe

brusquement du salon de sa mère au boudoir de Cora. Là, dans ce milieu

bizarre, capiteux, troublant, il apprend à douter de sa foi, à railler

ses croyances, à tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par

dessus les moulins. Et vous le savez bien, parbleu, que le Mentor de nos

Télémaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le

dos des _suivez-moi jeune homme_! Encore si c'était Ninon de Lenclos.

Mais les Ninons du jour n'offriraient à Voltaire d'autre bibliothèque

que les mémoires d'Anonyma ou les Parnasses, édition belge. Jeunes gens

où êtes-vous? Demandez aux avant-scènes! Le gilet échancré jusqu'à

l'abdomen--qui naîtra plus tard,--le camélia blanc à la boutonnière, les

cheveux en deux, ils sont autour d'elles, autour d'Anna qui sourit, ou

de la vieille Esther qui fronce les lèvres. On joue du George Sand sur

la scène et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, là-bas, le

programme du souper prochain, l'on s'associe pour le lansquenet, et,

pour passer le temps, on se fiance. La Marceline décrépite épouse

Chérubin qui paye les cornettes, et si Chérubin réclame, parle d'oiseau

bleu, ou, par hasard, de la romance à madame, Marceline dit:--Eh bien!

_et ta soeur?_ Voilà les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher

Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence même. Vous voyez cette

comédie et vous haussez les épaules. Mais c'est un drame aussi cela.

Songez que, par leurs amants, vieux ou jeunes, ces femmes ont un oeil

dans toutes les familles, une oreille à la chambre de vos épouses,

qu'elles ont le secret de vos fautes et le dernier mot de vos

défaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles

tiennent la moitié de Paris par le coeur, par les sens ou par la

gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont deviné de

secrets de familles, de plaies cicatrisées qu'elles rouvriront, de

blessures qu'elles essaieront de faire saigner. Elles sont inoffensives,

dit-on, naissent et passent, emportées comme elles sont venues--par un

souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosité qui fait leur

force. Inoffensive? Et dans combien de drames bourgeois n'ont-elles pas

joué le premier rôle? Que de foyers déserts! Par elles, que de faibles

gens déshonorés, de coeurs flétris! Elles peuvent tout. Et si toutes

elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lâches. Ah! que de haines dans

ces âmes fangeuses contre vos mères, contre vos femmes, contre vos

soeurs! Que de vengeances méditées, quelle âpre soif de prendre leur

revanche sur ces honnêtetés qui les éblouissent! Elles tremblent et

reculent, soit. Leur main défaille. Mais supposons-les aussi courageuses

qu'elles sont haineuses, avec la force dont elles disposent (et quelle

force la faiblesse des autres!) l'équilibre est rompu. Elles règnent et

vous mettent vos fautes sous le menton comme on y mettrait un couteau.

Les exemples ne manquent pas,--ni les scandales, Paris a vu de ces

_chantages à l'amour_ organisés comme un plan de bataille. Vous avez été

trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-être n'a qu'à attendre pour

devenir mauvaise. Les femmes, c'est le contraire du vin. Elles

s'aigrissent en vieillissant.

Peu après, ils se séparèrent. Il y eut, dans la poignée de main que

Fargeau donna à Léon, quelque chose de l'embrassement d'un père.

Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'éveillait,

un vent un peu frais passait à travers les branches. Il y avait, dans le

ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l'été.

On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frémissements

d'ailes sous des frémissements de feuilles, et parfois dans cette

matinée de septembre, comme des bouffées de printemps.

Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les épées,

enveloppées de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tête baissée,

semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, à

la portière, contemplait les arbres déjà jaunes et le ciel toujours

bleu.

--Nous ne serons pas les premiers, dit M. Handa-Machado en apercevant

une voiture à l'entrée du pont de Courbevoie.

--Ah!

Lorsqu'ils furent près d'elle, Fargeau jeta un coup d'oeil sur cette

voiture, et vit justement la tête de M. Fernand Terral, un peu pâle.

On donna le mot aux cochers qui touchèrent vers le bois de Boulogne.

Puis on choisit le terrain.

Le spahi jetait feu et flammes et semblait diriger le duel.

M. Handa-Machado, assez froid, le laissait dire, puis discutait

doucement.

--C'est bête, songeait Fargeau.

Le second témoin de Terral devait servir, au besoin, de médecin.

Terral, adossé contre un chêne, les bras croisés, attendait en se

mordillant la moustache. M. de Bruand, comme s'il n'eût pas eu de rôle

dans le drame qui se préparait, étudiait les colorations que donne

l'automne au feuillage.

Il fallut tirer les armes au sort. Le spahi avait apporté de longues

épées à coquilles, d'apparence brutale comparées aux fines aiguilles que

tenait M. Handa-Machado.

Le sort choisit les lourdes épées du soldat.

On se mit en garde.

Fargeau, le sourcil froncé, regardait Terral avec une certaine

expression de menace.

Blanc et l'oeil étincelant, Fernand s'était déjà précipité sur M. de

Bruand avec l'impétuosité d'un duelliste habitué au terrain. Quoique ce

fût sa première affaire, il se sentait sûr de lui. Mais, souriant, M. de

Bruand écarta son fer.

Fernand, par un brusque mouvement de moulinet, cherchait à envelopper

l'arme de M. de Bruand. Le poignet de Léon tenait son épée immobile.

M. de Bruand n'avait qu'à se fendre pour percer Terral en pleine

poitrine.

--Allons donc! murmura Fargeau dans sa barbe.

Mais M. de Bruand, dédaigneux, demeurait en garde, les yeux sur les yeux

de Terral.

Tout à coup, Fernand recula, rompit, puis bondit en avant avec une

terrible brusquerie, et son épée disparut dans la poitrine de M. de

Bruand.

--Tonnerre! dit Fargeau.

Fernand Terral, appuyé sur la coquille de son épée, regardait M. de

Bruand couché sur l'herbe.

Le docteur pansait déjà la blessure. Célestin Fargeau, agenouillé,

soutenait le corps entre ses bras.

M. de Bruand n'avait pas perdu connaissance. Il était livide, les lèvres

blêmes, mais son oeil conservait la même vivacité.

--Eh bien! murmura-t-il. C'est fini!

Fernand Terral s'approcha alors et lui tendit la main.

--Inutile, dit Léon. Je vous ai accordé le droit de croiser l'épée avec

moi, c'est assez!

Une rougeur de colère teignit les joues de Fernand qui s'en alla, poussé

par le spahi.

--Voilà le duel, songeait Fargeau, et la justice!

On amena la voiture.

Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire · 第 13 / 23 题