«Mon cher ami,
«Je continue à t'entretenir de moi. Aimable confident, placé à deux
mille lieues de son ami et qu'il me semble voir si souvent, et qui
m'écoute et qui me répond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos
Parisiens. C'est une fête que j'ai à te raconter, figure-toi. Encore un
réveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle
étrange chose, un plaisir officiel! Être contraint à la gaieté parce que
finit le mois de décembre, et que l'on célèbre quelque part la messe de
Noël! Gontran m'avait écrit. Je lui avais envoyé le matin deux mots de
réponse; on m'attendait. Je suis allé au théâtre d'abord; il y avait, çà
et là, à travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se
promettaient de s'amuser beaucoup, en sortant; j'ai entendu ce bout de
dialogue:
«--Berlurette y sera-t-elle?
«--Je ne sais pas, mais il y aura des truffes!
«Cher esprit français!--Gontran m'avait annoncé des _femmes
ravissantes_! C'est le mot d'usage. J'avais ordonné à Jean de bourrer ma
voiture de bouquets de violettes. Me voilà parti. J'arrive chez Gontran,
je passe devant la loge du concierge, toute bruyante et encombrée de
voisins. Je remarque sur la table l'oie proverbiale, doublée de marrons.
Et je fais mon entrée chez Gaston, suivi de Jean, qui portait
majestueusement les bouquets.
«Gontran avait décoré son appartement d'une façon charmante, à la
chinoise, avec des lampes d'opale, projetant sur la table de
très-agréables demi-clartés. Les faïences détrônées de leur dressoir,
s'étalaient sur la nappe avec leurs garnitures de bananes et de figues
de Barbarie. On était assis déjà. A mon arrivée, grande clameur.
Gontran, Paul et Gérard s'écrient:
«--C'est Léon! ce cher Léon! Bravo, Léon! L'exactitude est la royauté
des hommes polis!
«Jean déverse ses monceaux de violettes.
«--Oh! oh! Léon a dévalisé un parterre. Quelle est cette idée d'empereur
de la décadence? Et ces violettes du pôle? C'est gai comme un
enterrement!
«--Pourquoi ces fleurs... et pour qui?
«En effet, je regarde de tous côtés, je cherche un visage féminin,
partout des favoris ou des moustaches.
«--Mon cher ami, pardonnez-moi, dit Gontran. Ces dames se sont excusées.
«--Par lettre, ajoute Gérard.
«--Je demande les lettres!
_Cliché nº_ 1:
«Mon petit chat,
«Tu sais combien mon pas du deuxième acte est fatigant. Je serai rompue
ce soir. Avec cela que le directeur nous fait répéter toute la journée
et que le régisseur est à giffler. Je ne pourrai pas vraiment me rendre
à ce réveillon. Et puis mon bottier m'attend pour m'essayer des
bottines.
«Je t'embrasse sur le nez.
«ANGÈLE.»
--L'excuse du bottier est valable, étant absurde.
_Cliché nº_ 2:
«Je suis ennuyée comme tout, mon cher Paul, mais vrai, je ne peux pas
aller chez M. Gontran. Je n'aurais qu'à y rencontrer Mathilde; vous
savez combien je la déteste. J'aime mieux rester à la maison. Peut-être
que je jetterais un froid, voyez-vous, je suis franche. Les femmes qui
posent, et moi, ça fait deux.
«Mes excuses à M. Gontran et à Angèle.
«LOUISE.
«_P.S._--Venez donc prendre le thé chez moi demain. Je vous en conterai
de Mathilde!»
_Cliché nº_ 3:
--Non, non! Passez-le! dit Paul, c'est convenu, les absentes n'ont pas
tort!
--A table!
--A table, dit Gontran, et tâchons d'avoir de l'esprit!
--Moi, qui n'en ai jamais que devant les femmes!
--Quelles femmes? Celles qui ne savent pas l'orthographe?
--Eh! ma foi, messieurs, interrompt Gontran, faut-il vous l'avouer? Je
suis très-satisfait de ce qui arrive. Un réveillon entre hommes. Pas de
prétention. Soyons Gaulois. Puis que diraient nos maîtresses si elles
apprenaient que nous avons soupé avec des créatures?
--Un joli mot, créatures... Vous l'avez bien dit, Gontran!
--Madame de... serait furieuse, dit Gérard en essuyant son lorgnon.
--Ce Gérard, savez-vous pourquoi il ne la nomme pas; c'est pour qu'on
lui demande son nom?
--Hélas! je n'en suis plus là...
--Amusons-nous, messieurs!
Amusons-nous! amusons-nous! le mot d'ordre éternel! _Le plaisir à la
rescousse!_
On croit généralement qu'il est facile de s'amuser. Pourtant, à peine
connaissons-nous par le temps qui court, non pas la gaieté, mais le
sourire, cette mélancolie de la gaieté. Quant au bon gros et gras rire
d'autrefois, où est-il? Qui l'a entendu? On dit le rire de nos pères. De
nos pères! On a bien raison!
Amusons-nous! Et nous voilà, nous efforçant, nous surmenant, nous
excitant, comme si nous avions pris quelque haschich.
--Savez-vous le dernier mot de Raoul?
--S'il n'est pas méchant, ne le dites pas!
--Il est très-méchant!
--Tant mieux pour nous!
--On lui parlait de William. William, a-t-il dit, ce n'est pas un sot,
c'est le Sot!
--Oh! oh! un peu vieillot! Ce diable de Raoul... Il a donc lu
Royer-Collard? Excellent vin, Gontran!
--Le vin de mes aïeux, mon cher Léon! le cru m'appartient!
--Vous êtes vigneron à présent?
--Non, mais Bourguignon, tout pâle que je suis!
--Et la pièce d'Augier nous n'en parlons pas?
--Je n'aime guère le dernier acte!
--C'est comme notre réveillon, ça manque de femmes!
--Ne parlons ni des femmes ni de l'amour... cela porte malheur!
--Au jeu...
--L'amour? Une forêt de Bondy... au temps de Cartouche!
--Joli! Ah! à propos, Gérard, reconnaissez-vous ce portrait-carte?
--Elle vous l'a donné?
--Lisez la dédicace!
--Diable! Et vous gardez cela dans votre portefeuille?
--Le fait est que sa place est dans un porte-monnaie.
--Messieurs, pardon, vous savez, à propos de Céleste, j'ai des nouvelles
de Robert!
--Tiens, tiens!
--Il a été tué en Kabylie!
--Bah! et l'on disait que le pays était si bien gardé?
--Ce Gérard est d'un flegme féroce!
--Dame, vous savez, je l'ai peu connu, Robert. Et vous, Paul?
--Moi, beaucoup. J'ai encore une paire de fleurets à lui!
--Un brave garçon, Robert.
--Et malheureux!
--Parbleu!
--Messieurs, messieurs, et le mot d'ordre?
--Ah! oui, le mot d'ordre, amusons-nous!
--J'ai eu tort de renvoyer les domestiques. Le service laisse à désirer.
Lucien, vous ne versez pas!
--Allons donc! j'ai déjà mal à la tête.
--Une femme dirait: j'ai mal au coeur! Menteuse!
--Excellent, ce champagne.
--Oui, mais pourquoi des coupes, c'est ennuyeux.
--Je vous avoue que, sur ce chapitre, je suis horriblement rétrograde.
Je préfère les flûtes pour boire le champagne!
--Les flûtes? Un grand verre bête et bourgeois! Quand on le tient à la
main on a toujours envie d'improviser des couplets de baptême! Une
coupe, à la bonne heure! cela rajeunit de cinq cents ans!
--Gaston rêve toujours l'Italie des Médicis et la maîtresse du Titien!
--Ambitieux, ce Gaston!
--Non, mais je trouve l'habit noir stupide, que voulez-vous? Et vous
êtes de mon avis aussi! Quant aux soirées, il faut être maigre comme je
le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'être
regardé comme un gibier par toutes les jeunes filles à marier. Un bal me
fait toujours l'effet d'une chasse à courre.
--A court d'esprit!
--A l'ordre, Gontran! Gontran abuse de son titre d'amphytrion,
messieurs!
--J'ai décrété la liberté de la tribune! Pourquoi exiler le calembour?
--Le calembour? il n'y a plus que cela au monde!
--Le calembour et le souper: la bêtise et l'appétit! Quand on s'est bien
ennuyé dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a causé
trois pour cent avec le père, idéal avec la mère et beau temps avec la
fille, rien n'est bon comme d'ôter ses gants dans un cabinet de
restaurant et de causer librement...
--Avec des filles d'Ève!
--Filles d'Ève?... mauvaise désignation! Dites filles de Rabelais!
--Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant à Mathilde?
--Affaire de commerce!
--Vous savez que Léon a été amoureux fou de cette petite Louise?
--Moi? Je jure que non!
--Il renie ses déesses! Mon cher, vous vous êtes compromis avec elle,
d'avant-scène en avant-scène!
--Messieurs! messieurs! On voit que vous n'êtes pas du secret! Louise
n'était pas une passion... c'était un éventail!
--Un éventail?
--Relisez le _Chandelier_, de Musset.
--Un éventail qui lui permettait de feuilleter tout à son aise son roman
avec madame...
--Pas de noms propres!
--Parbleu, nous parlons de Louise!
--Discrétion! discrétion! Vous ne buvez pas, Urbain?
--Je suis dyspeptique, vous savez!...
--Passer du _Chandelier_ au _Malade imaginaire_! ce n'est pas sortir de
la comédie!
--Il n'y a point là d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficulté de
digérer ou digestion dépravée.
--Au diable les définitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs!
Et s'amusait-on?...
Tu es bien indiscret, mon cher ami! On riait un peu, on criait
beaucoup, le champagne pétillait et le parfait fondait en même temps que
les bougies. De temps à autre le cliquetement d'une bobèche qui se
fendillait jetait sa petite note grêle dans cette symphonie. On ouvrait
les fenêtres par intervalles et une bouffée de vent piquant, nous
apportait quelques notes du _Noël_ d'Adam qu'on exécutait à tue-tête
dans la loge du portier. Ou bien, c'était une bourrée limousine qui se
dansait, là-bas, à coups de pieds, chez le charbonnier maître chez lui.
La fenêtre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait
originaux, qu'on arrosait de champagne et qui ne poussaient pas.
--Vous savez, dit Gaston, que ces gens-là s'amusent plus que nous?
Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mélancolique
approbation.
--Il faut bien nous l'avouer, dit Gérard, il n'y a plus que les portiers
qui aient l'esprit de se divertir.
--Le fait est que nous avons été bêtes comme des acrobates.
--Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le réveillon soit
terminé. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amusé?
«--Comme des fous, répondis-je.
«Au même moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est
Pauline, une petite actrice de la banlieue, fort jolie, et qu'on vient
d'engager au Vaudeville; l'autre, une jeune fille charmante, brune,
l'oeil intelligent et voluptueux, la toilette encore modeste, des
mains de reine, un joli sourire.
«Pauline nous la présente.
«--Mademoiselle Cachemire!
«Retiens ce nom, il sera célèbre dans le _high-life_ du plaisir. A
partir de ce moment, j'ai pris intérêt à ce souper absurde. Cette jeune
fille, qui dans un an sera terriblement blasée, regardait de tous ses
yeux, mais sans étonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle.
Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a été évidemment une
beauté célèbre, au temps d'Alcibiade. Elle éclatait de joie, elle
n'était pas habituée à ces meubles et à ces lumières. C'était évident.
On ne se trompe pas à ces choses-là. Pourtant elle avait assez d'art
pour qu'un plus clairvoyant se fût mépris et se fût persuadé qu'elle
n'est pas née, comme cela doit être, dans la loge d'un concierge.
«J'ai pris intérêt à l'étudier. Jusqu'à trente ans, on est poëte; à
trente ans, on est philosophe, et j'ai trente-deux ans. De plus, j'aime
la médecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire pour _sujet_.
Il serait assez intéressant de savoir où arrivera cette enfant de vingt
ans qui débute maintenant et qui rêve toutes les splendeurs des
courtisanes en renom. J'ai du temps à perdre, et bien des choses à
oublier, j'ai grande envie de me donner ce spectacle et de servir de
premier échelon à Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette
façon un rôle dans l'éternelle comédie de la rédemption que tous les
hommes de coeur ont tentée?
«Sottise! L'ère des rédemptions est close. Je le sais. Mais la vie
parisienne est si plate et si niaise...
«Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle
Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harassé.
«Je n'aime pas ces fêtes périodiques, dont la fatalité même est banale
et qui vous obligent--pourquoi?--à pourchasser la gaieté, alors que
souvent c'est le repos, le calme, la quiétude que vous souhaitez. Puis,
ces plaisirs qui portent avec eux leur date--comme les forçats leurs
numéros--ont quelque chose de particulièrement attristant, et le matin,
quand on se met au lit, la tête lourde et les membres las, un petit
spectre malin vient ricaner tout près de vous:--_Tu as un an de plus!_
«Un an de plus! A mon âge qu'est-ce que cela? Rien. Et cependant, je me
souviens que, l'an passé, pas plus tard, j'avais fait réveillon avec
Robert. Pauvre Robert! Quelle gaieté, quel entrain, quel esprit! Il
avait eu de la bonne humeur pour tous, lui! _Poor Yorick!_
«Mais conçois-tu, ce réveillon qui aboutit à un sermon, comme un
chapitre de Paul de Kock qui finirait par le monologue d'Hamlet? Au
fait, et pourquoi pas?
«Tout à l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je
regardais ces rues encore sombres, le gaz tremblotant, le ciel blafard,
les pavés humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs
boutiques où les lampes éclairaient des monceaux de chair rose, les
balayeuses nettoyant les trottoirs avec des mouvements d'automates, les
ouvriers, le pain de la journée sous le bras, se rendant à l'ouvrage...
Tout à coup, un homme est venu, qui a brusquement éteint le gaz à
demi-mourant. La rue n'était plus éclairée que par une lueur pâle. Cette
lueur, c'est le jour.
«Le jour!... On s'éveille, on va parler, on va penser, on va vivre!
Maudit réveillon! je vais me coucher.»