A JULES LEVALLOIS

Voilà plusieurs jours déjà que je suis à Florence. C'est loin de Paris,

mon ami! Il n'y a pas seulement les Alpes et les Apennins entre les

boulevards et les Cascine, il y a un monde. Monde d'idées, monde de

faits. Tout s'agite ici; là-bas, dirait-on, tout est calme. J'entends

passer sous mes fenêtres des chants de joie, des hymnes de guerre. Le

mot de liberté traverse l'air du matin au soir, et c'est le premier nom

qui m'éveille. Ah! ce n'est plus _la Femme à barbe_! Ces Italiens sont

en retard.

Ils vont se battre, paraît-il, ils partent. Je vois passer les

volontaires avec leurs soeurs qui pleurent et leurs pauvres mères qui

ont les yeux rouges. Ils marquent le pas, ne disent rien, mais ils

savent où ils vont. On pourra les vaincre--la guerre a ses destins--mais

ils sauront mourir. Ce sont là d'étranges spectacles et je n'y suis pas

habitué. Quelle antithèse! Et--pour la première fois peut-être--en

voyage je ne regrette point Paris. C'est à lui pourtant que je pense et

c'est lui que j'ai voulu peindre--une de ses mille faces tout au

moins--dans un livre que je suis heureux de vous dédier et que je

souhaiterais plus digne de vous. Paris? Il est là-bas, avec ses

tournoiements, ses mugissements, sa perpétuelle agitation, sa fièvre

éternelle. Il va et vient, s'agite, se démène, vit à grands guides, rit

à grosse voix, s'excite, s'irrite, s'éperonne et s'époumonne. Il y a,

dirait-on, un peu de tétanos dans son cas. Je le vois ainsi, du moins,

épileptique et fou, et c'est de la sorte que je l'ai présenté. L'image

ne séduira pas tout le monde. Il est évident qu'un pastel est plus

aimable et beaucoup plus poli qu'un miroir. Mais je réponds de la

plupart des traits.

Qui sait? Vous m'accuserez peut-être, mon cher ami, d'avoir à plaisir

broyé le bitume et poussé au noir, vous qui regardez les choses de loin

et qui de Paris ne voyez plus que l'immense figure, couchée là-bas, sous

le vaste ciel, toute de marbre, dirait-on, éclatante et fière, blanche

par les jours de soleil. C'est de Montretout que vous contemplez le

spectacle. Les cris de forcenés lorsqu'il vous parviennent à Saint-Cloud

ont eu le temps de s'adoucir; l'âcre senteur de boudoirs et d'usines, de

restaurants et d'écuries, s'est saturée des parfums sains des arbres, de

l'eau, de la terre retournée. Puis, à deux pas, la forêt vous console.

Vous avez vos livres et vos fourmis, Goëthe qui vous parle de la nature

et la nature qui vous parle de tout. Vous avez bien le temps quand

frissonnent les marronniers, quand les feuilles s'ouvrent au printemps

ou se dorent à l'automne, quand l'herbe vous tend ses tapis et le bon

livre ses pages fraîches, vous avez bien le temps d'écouter le récit de

la ruelle, le scandale qui court, ou le boursier qui vole!--Ou si vous

le faites, ô philosophe, c'est pour en rire.

Mais on ne peut pas toujours rire. Voilà pourquoi j'ai écrit ce

livre--moral, vous le verrez, de la morale brûlante--et malheureusement

encore actuel. Il fait bien pourtant de se presser, car un temps

viendra--qui n'est pas loin, je l'espère--où il ne sera plus possible.

Il arrivera une heure où le roman, où le drame--sur lesquels elle règne

depuis quinze ans--n'appartiendront plus à la femme de proie. Celui qui

croirait alors écrire une oeuvre d'art sur ce sujet ne composerait

plus qu'une façon de mémoire historique. La saison sera finie parce que

la femme de proie sera vaincue. On s'en occupe déjà beaucoup moins, ce

me semble. Il faut à nos appétits une autre nourriture, d'autres

inspirations à nos écrivains.--Il est temps de remplacer cette matière

par un idéal.

Non pas, à mon avis, qu'on ait abusé du sujet. Il fallait bien peindre

ce qu'on avait sous les yeux. Le prosecteur ne peut disséquer, dans son

amphithéâtre, que les cas atteints par maladie régnante. Que si

l'épidémie persiste ne vous en prenez pas à lui, dites-vous:

l'atmosphère est mauvaise, et laissez faire le scalpel du chirurgien. Je

sais bien; des _études_ pareilles ne sont pas du goût de tout le monde.

Le lecteur, quoiqu'en dise cet autre, veut encore moins être respecté

que flatté! Tout écrivain qui respecte quelque peu l'hypocrisie doit

s'attacher à faire style de velours. Devant Saint-Simon assurément

Dangeau fût devenu blême, disant: Quel est ce duc mal léché? Mais la

bile de Saint-Simon avait raison de passer dans son encre et l'encre est

restée. Voilà le fait.

Nous écrivons un roman, il est vrai. Vous allez me dire: «Ne

pouviez-vous pas justement laisser loin de vous cette réalité

douloureuse, regarder plus haut que la terre, chercher autre part et

vous échapper, à votre gré, vers les grands horizons, les lignes pures,

les régions consolantes!» Certes. Vous avez deviné, mon ami, lorsque

parut _Robert Burat_ et vous avez bien voulu dire que la tristesse des

oeuvres de notre génération venait seulement des obstacles que nous

avions rencontrés à nos débuts,--obstacles moraux, j'entends,--manque

d'air et d'espace et que, dépouillés de ces sources vivifiantes et

libres nous nous étions réfugiés dans le doute ou dans l'ironie. Et vous

nous indiquiez le remède et vous ressuscitiez nos espoirs. En effet,

vous aviez raison. Il y a encore des espérances de par le monde. Il y a

encore des souffles puissants et des courants invincibles, le droit

n'est point frappé à mort, la liberté n'est point à jamais vaincue.

Ne la croyait-on pas au tombeau cette Italie, qui tressaille et se

redresse à cette heure? Soupçonnait-on que cette _poussière de morts_

pût se retrouver aussi vivante? Ne la regardait-on pas depuis longtemps

comme un Musée, _campo-santo_ de l'art où l'on venait admirer des

cadavres? Eh bien! la patrie des Donatello et des Ghirlandajo, la terre

des Brunelleschi et des Michel-Ange, le pays des artistes allait devenir

le pays des citoyens. Ils sont debout, ils marchent. Mal armés, faibles

et chétifs, ces paysans nourris de riz vont se mesurer avec les robustes

soldats de l'Autriche. Ce qui les attend, peu leur importe. S'ils

tombent, ils tomberont joyeux. Ils ne doutent pas du succès. Ceci est le

secret. Mais ils ont la justice. C'est quelque chose. Ils réclament le

_droit à la patrie_, rien de plus: Les canons ennemis qui les

mitrailleront ne pourront les priver du moins d'une tombe dans la terre

natale.

Et voilà comment renaissent les nations.

Mon cher ami, je ne crois pas avoir assombri les tableaux parisiens que

je vous présente. Cela est ainsi. Mademoiselle Cachemire me paraît même,

si je dois l'avouer, un peu bien modeste auprès de certaines de ses

rivales qui courent non pas le roman mais le monde. Mais, tout en se

piquant de faire vrai, on est encore forcé de se contenter

d'indications. Que voulez-vous? J'ai tâché aussi de relever les côtés

sombres d'un tel sujet par des coins assez consolants. Il faut tout

prévoir. M. Tartufe pourrait se fâcher:

Comment! couvrez ce sein....

Puis je ne suis point pessimiste, diable! Je m'arrête volontiers devant

un marais aux eaux croupissantes--surtout quand le marais va jusqu'à ma

porte. Je vois ces taches verdâtres, cette eau stagnante, ces herbes

mauvaises, fauves et perfides, luisantes comme des glaives, ces façons

de terre ferme qui sollicitent et qui engloutissent, ces squammes et ces

moisissures, mais vienne un rayon de soleil, un oiseau qui chante, une

libellule qui passe, et, je vous en réponds, mon cher Levallois, c'est

le rayon qui m'attire, c'est la libellule au corselet bleu que je

regarde, que je suis des yeux et c'est l'oiseau que j'écoute.

Tenez, quelque plaisir que j'aie à causer avec vous, je laisse ma plume

et je vous quitte. Je vais à deux pas, dans ces jardins de Boboli où

passa Montaigne, où se promena Pétrarque sans doute, et Masaccio et

Marcile Ficin, et les artistes et les poètes; où les arbres en berceaux,

les oliviers, les citronniers font de l'ombre avec du soleil et

réalisent un vers de Virgile:

Est iter in sylvis ubi coelum condidit umbra.

J'y vais rêver, j'y vais songer, j'y vais oublier Paris et penser à

vous.

Florence, 31 mai 1866.

* * * * *

Paris.

Je n'ai rien changé, mon cher ami, à cette dédicace écrite, là-bas,

entre deux dépêches, entre deux journaux lus en hâte, entre deux

nouvelles dont l'une apportait la paix, l'autre la guerre. Recevez ce

livre comme un faible témoignage d'un vif et profond attachement.

Encore une fois, j'aurais dû le revoir davantage avant de vous

l'adresser, avant de le présenter au public. Un autre jour je ferai

mieux. Je ferai du moins autre chose. Il est temps d'aborder les

questions hautes et palpitantes, et de laisser aller où elles vont

toutes les reines d'une nuit ou d'un jour.

Bref, j'ai peint ici _Paris qui dépense_. J'eusse préféré vous présenter

_Paris qui pense_. C'est un autre travail. Croyez-moi, mon bien cher

ami, votre affectueusement dévoué,

Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire · 第 5 / 23 题