Il n'y a qu'à admirer. Si tous les fiords de Norvège ressemblent à
celui-là, nous ne regretterons pas notre voyage. Mais comment en donner
une idée? Supposez que, dans une chaîne de montagnes très vertes, très
rapprochées, la mer ait fait invasion. Nous naviguons dans le dédale des
couloirs ainsi créés. C'est superbe. Il n'y a peut-être pas deux cents
mètres de ligne droite, de telle sorte qu'à chaque cinq minutes le lac,
le bassin, le fleuve vert où nous venons de passer se referme derrière
nous et que, sans cesse, se découvrent de nouveaux horizons. Le soleil
apparaît, disparaît, se tamise derrière les nuages, fait briller au
sommet des collines les taches blanches de la neige que l'été n'a pas
encore fondue, donne aux arbres et à la mer des tons verts
inimaginables, non encore vus. Les nuages parfois, comme de légers
voiles, laissent voir en grisailles les découpures des crêtes, ou
emplissent d'ouate une fissure, une excavation, là-haut. Tout à l'heure,
pendant cinq minutes, nous avons vu la colline à travers un arc-en-ciel.
Ai-je dit que toutes ces montagnes sont à pic, comme des murailles
vertes à peine inclinées, ou tout à fait verticales et noires, et
qu'elles ont six, sept ou huit cents mètres de hauteur?
Laissez votre imagination travailler là-dessus...
_Samedi soir._--Après le dîner, au moment du départ pour le glacier de
Stalheim, le temps se gâte. Tout le monde revêt les harnachements
achetés la veille à Bergen: jambières en toile cirée, caoutchoucs,
suroîts, casques de cuir; des jeunes filles trouvent encore le moyen
d'être charmantes là-dessous. Au milieu de ces costumes noirs, des
taches jaunes animées: ce sont les manteaux en toile jaune huilée. Le
phoque a eu raison, mais il a eu raison trop tôt; c'est pourquoi on
s'est moqué de lui. Dans cette lumière bizarre de la nuit norvégienne,
on a l'impression d'une sortie de bal masqué au petit jour.
Courageusement, on s'embarque sous la pluie. Une partie des touristes
trouvent à terre des voitures qui vont les conduire au glacier, le plus
grand du monde, ma chère. Mais les voitures manquent pour le second
convoi. Que faire? Il faudra attendre une heure et demie, sous la pluie,
le retour des voitures de la première excursion. Que de gens se seraient
emportés contre l'organisateur, contre les habitants, contre le ciel!
Les nôtres sont de meilleure composition. On envoie une barque à bord
chercher toute la musique, les partitions, on entre dans un hôtel et
l'on improvise gentiment, de bonne humeur, une soirée musicale qui fut
très gaie. L'organisateur du voyage offre le thé, une tombola et fait
ainsi gracieusement pardonner une faute imputable à une agence de
Bergen. A minuit, les voitures reviennent (il pleut toujours), quelques
intrépides partent tout de même--une heure et demie de carriole--et vont
ainsi jusqu'au pied du glacier qu'ils ont le plaisir et l'orgueil de
contempler à une heure du matin, en plein jour. A minuit dix, à bord, on
a dit la messe. Il n'y a jamais eu autant de monde. Un profane demande
pourquoi.
--Pour s'en débarrasser, dit une dame pieuse, demain matin on pourra
dormir aussi tard qu'on voudra. A trois heures de la nuit, le dernier
excursionniste rentrait...
Il y a des sages qui dormaient depuis dix heures du soir...