Sakhaline est une île beaucoup plus importante qu'on ne le croit
généralement. Sa longueur atteint 965 kilomètres, c'est-à-dire dépasse
sensiblement la distance de Bayonne à Calais.
Sa population, il est vrai, n'est que de 40.000 habitants indigènes,
auxquels il faut ajouter 15.000 forçats et déportés, ainsi que le
personnel pénitentiaire.
[Illustration: L'île Sakhaline.]
Il y a, en outre, quelques milliers de colons dont un tiers est
japonais.
Topographiquement, cette île est une longue bande constituée par une
chaîne de montagnes presque rectiligne.
Leurs hauteurs atteignent 800 à 1.000 mètres, quelques sommets dépassent
1.600 mètres. Les parties basses sont très boisées; d'immenses forêts
vierges s'étendent sur des centaines de kilomètres sans interruption.
Bien que la latitude soit celle de l'Europe centrale (Korsakowsk est à
la hauteur de Venise), le climat est très rigoureux, ce qui est dû
surtout à une prédominance des vents du nord. La température, l'hiver,
descend à 50 degrés au-dessous de zéro. Sakhaline renferme d'inestimables
richesses minérales, encore à peu près complètement inexploitées.
On a seulement reconnu l'existence de mines abondantes de naphte et de
pétrole, de fer et divers autres métaux, et surtout de gisements de
houille étendus, presque à fleur de terre et d'excellente qualité.
[Illustration Un couloir dans un bagne de Sakhaline]
[Illustration: Entrée du port de Nicolaïewsk (Sibérie orientale), sur
l'embouchure de l'Amour.]
Les côtes sont extraordinairement poissonneuses, en particulier dans la
partie sud-ouest. Rien que dans l'année 1903, les revenus des pêcheries
ont dépassé 150.000 roubles. Or, on sait que le poisson constitue, avec
le riz, la base de l'alimentation du paysan au Japon; les côtes
japonaises ne donnant que des ressources insuffisantes, on a dû avoir
recours aux pêcheries de Sakhaline. La suppression du droit de pêche,
depuis le début des hostilités, a donc entraîné pour les Japonais une
gêne à laquelle ils n'ont pu remédier qu'en allant pêcher, sur les côtes
de Formose et d'Indo-Chine, un poisson de qualité inférieure.
[Illustration: Le général Liapounov, gouverneur russe de l'île
Sakhaline.]
Au point de vue stratégique, cette île a, pour les Japonais, une valeur
au moins aussi grande que sur le terrain économique. En effet, la mer du
Japon est une véritable mer fermée, ouverte seulement par quatre portes:
les détroits de Corée, de Tsougarou, de la Pérouse et de Tartarie. Les
deux premiers sont, dès maintenant, aux mains des Japonais, la conquête
de Sakhaline leur assurera les deux autres. Il s'ensuit que, même si la
guerre actuelle ne met pas le Japon en possession de Vladivostok, la
valeur de ce grand port russe, bloqué à perpétuité, sera bien diminuée.
Il en est, d'ailleurs, de même de Nicolaïewsk, le port de l'embouchure
de l'Amour, où l'on signale même un débarquement de troupes japonaises.
L'histoire de Sakhaline n'est qu'une suite d'efforts concurrents des
Japonais et des Russes. En 1613, ce sont les premiers qui l'explorent;
en 1648, c'est le tour des Russes; à partir de ce moment, les
explorateurs des deux pays se succèdent; c'est en 1805 seulement que le
Russe Krusenstern planta le drapeau russe à Alexandrowsk. En 1853, les
Russes, après avoir progressé peu à peu, parvenaient au sud de l'île;
ils pouvaient donc, à la convention internationale de 1867, se faire
attribuer Sakhaline.
Toutefois les Japonais, ne reconnaissant pas cette convention,
continuèrent à considérer la main-mise de leurs concurrents sur la
grande île comme une usurpation. Ce n'est qu'en 1875 qu'ils renoncèrent
à leurs prétentions, moyennant la cession des îles Kouriles, chapelet de
petites îles sans valeur, qui s'étend d'Yéso vers le Kamtchatka. Ils
avaient fait là, déclarait ces derniers temps la presse nippone, un
«marché de dupes» qu'il importait de réviser.
[Illustration: Le Japon, l'île Sakhaline et la côte orientale de la
Chine et de la Sibérie.]
Ce voeu, depuis quelques jours, est entré en voie d'exécution. On ne
connaît pas la force du corps de débarquement que les Japonais ont jeté,
le 7 juillet, dans le sud de l'île et qui s'est saisi sans grande
difficulté de Korsakowsk et de tous les points importants de la région,
mais il est certain qu'il comprend au moins 20.000 hommes. Déjà on parle
de la prise d'Alexandrowsk.
Pour s'opposer à cette invasion, que possèdent les Russes? Une unique
division d'une douzaine de mille hommes comprenant une forte proportion
de volontaires recrutés parmi les forçats, avec promesse de libération
après la guerre. Le général Liapounov qui la commande a dû la disperser
dans l'incertitude où il était du point où pourraient débarquer les
Japonais, et il est douteux que ceux-ci lui laissent maintenant le temps
de la réunir.
On peut donc, suivant l'expression favorite des Nippons, considérer
Sakhaline comme «virtuellement» à eux. L. DE SAINT-FÉGOR.
[Illustration: Groupe de forçats russes de Sakhaline.]