Concours du Conservatoire. La vraie «grande semaine» de l'été parisien.
Mais on a voulu l'entourer de plus de faste qu'autrefois, cette «grande
semaine», et c'est dans un vrai théâtre, ouvert aux curiosités de mille
intrus, que les rites en sont à présent célébrés. «Ce n'est plus ça.»
J'entends tout le monde répéter cette phrase, autour de moi, car j'ai la
passion de ces concours et, depuis la contrebasse et l'alto qui en
ouvrent la série jusqu'au trombone qui en sonnera tout à l'heure la
clôture, je n'en manque pas un. C'est pour moi comme un bain d'émotion
joyeuse et je ne me soucie guère, égoïste que je suis, de savoir s'il
est bon ou mauvais qu'il y ait des concours du Conservatoire et ce que
valent les jugements qu'on y rend, ou à quoi auront servi, dans trente
ans, les victoires qui s'y remportent aujourd'hui. J'y vois s'agiter de
la jeunesse; j'assiste à des batailles dont le bruit n'est fait que de
musique... je jouis des gentils spectacles que donnent l'espérance, la
grâce, l'ardeur de vaincre; je vois (ou je crois voir), çà et là,
poindre les grandes renommées de demain et ma vanité s'en réjouit. On
est toujours flatté (pourquoi? je n'en sais rien, vraiment) d'avoir été
témoin de ces débuts-là, de pouvoir dire de l'artiste qu'on acclame: «Je
l'ai vu remporter (ou rater) son second prix, il y a quinze ans.»
Mais ils ont raison. «Ce n'est plus ça.» Leur Opéra-Comique est un
monument trop vaste et trop pompeux pour de tels exercices. Il est
ouvert à trop de gens qu'une badauderie purement mondaine amène là et
qui raillent ou bâillent à la vue des choses qu'on leur montre; il y a
trop de loges, il y a trop de lustres; il y a trop d'escaliers, surtout,
parmi lesquels on se cherche sans se rattraper.
On ne sait plus où se donner rendez-vous pour potiner, pour s'embrasser,
pour s'évanouir... Leur vieux Conservatoire était idéalement approprié à
tout cela et il n'y a pas de maison où j'aie passé, à Paris, de plus
intéressantes minutes. On y étouffait, mais on y étouffait «entre soi»;
un même fanatisme puéril y rassemblait de braves gens que les mêmes
petites douleurs, les mêmes petites joies, les mêmes ambitions, les
mêmes espoirs faisaient vibrer, pleurer et rire ensemble. On
reconnaissait l'appariteur; on disait bonjour aux huissiers et les
ouvreuses composaient une petite famille parmi laquelle on se sentait
attendu. Et il y avait aussi, au vestibule du rez-de-chaussée, ce décor
familier du buffet où il semblait que, chaque année, on retrouvât les
babas et les orangeades de l'année d'avant. Une vaste cour bien close
nous isolait des indiscrétions de la rue; c'était le parloir en plein
air, la «potinière» où, pendant les entr'actes, s'assemblaient, pour
bavarder, les spectateurs, les concurrents en habit noir, les
concurrentes en robes claires, presque toutes jolies, toutes coquettes,
et si gentiment bouleversées par l'émotion de la bataille!
Je repassais là tout à l'heure. Les grilles étaient closes. L'horloge
sonnait dans la cour vide, pleine de soleil. Et j'eus pitié de la
vieille maison désertée, comme de quelqu'un à qui une injustice a été
faite...
La vieille Université aussi avait des habitudes charmantes, dont la
disparition m'étonne. Elle aimait à célébrer par des fêtes pompeuses la
clôture annuelle des classes. Il paraît que cette pompe a paru vaine à
quelques pédagogues et qu'on est en train de simplifier tout cela. Le
Concours général est aboli et la grande fête qui devait remplacer
celle-là--on en parlait beaucoup l'année dernière--n'est point décrétée
encore. Il y a bien les distributions de prix, dont la coutume subsiste;
mais il me semble que l'éclat de ces solennités n'est plus le même
qu'autrefois.
C'était, dans mon enfance, au pensionnat de banlieue où je fus élevée,
une grave affaire que la distribution des prix. Pour rien au monde, les
familles n'eussent manqué à ce rendez-vous-là. Pour celles d'entre nous
qui avaient le mieux travaillé, c'était une joie--et un devoir--que de
venir recevoir les prix qu'on avait gagnés; et pour les autres, c'était
un devoir aussi, et comme un petit châtiment respectueusement accepté,
que d'assister, les mains vides, au triomphe des laborieuses...
On ajoutait à chaque prix une couronne en papier vert--en papier doré,
quelquefois--et nous tendions le front, très émues, aux deux mains
gantées de blanc qui nous coiffaient de ces auréoles. Nous ne trouvions
pas cela comique du tout. Mais tout change, même l'âme des écoliers. Il
paraît qu'à présent les couronnes en papier les font rire; ils ne
veulent plus être coiffés de ce papier-là et, dans la plupart des lycées
et des écoles de Paris, on a cessé de donner aux enfants des couronnes.
On me dit même que beaucoup de parents dédaignent de se déranger pour
assister à ces cérémonies. A quoi bon? «Des discours fastidieux à
entendre; deux heures d'étuve à subir...» On aime mieux boucler ses
malles et gagner au plus tôt la montagne ou la mer. Ainsi, d'année en
année, cette «lecture du palmarès», qui était, aux yeux des petites
filles de ma génération, la plus prestigieuse des cérémonies de l'année,
apparaît comme une formalité risible et très vieux jeu, dont il y a
quelque élégance à ne plus tenir compte. On a supprimé les couronnes, on
supprimera les prix. Les médecins démontreront (ils démontrent déjà) que
l'inintelligence, la paresse, l'inattention, sont des maladies et qu'il
est inhumain d'humilier un enfant «malade» en glorifiant, à côté de lui,
l'écolier qu'un hasard heureux de santé a fait intelligent, laborieux,
attentif aux leçons de ses maîtres; les philosophes ajouteront (ils
disent déjà) que la distribution de prix est une tradition
antidémocratique et immorale, en ce qu'elle excite chez l'enfant la
jalousie des supériorités, l'amour des honneurs, le goût de vaincre...
Ces hygiénistes, ces moralistes, ces logiciens, m'assomment. Ils nous
préparent une humanité sans défauts où il me semble qu'on s'ennuiera
terriblement.
SONIA.