J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et cela m'a valu
plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit
très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise aussitôt et se
familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard
échangé, tout est dit; il sait jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire
jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en
omnibus, cette familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances
qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et
encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux ou sur la
manche de mon vêtement!
Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également entre les
petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de préférences;
mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, non pas qu'elles
fussent plus faciles à suivre, au contraire, mais précisément parce
qu'avec leurs détours et leurs mystères, elles étaient plus attrayantes.
L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire
dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler avec la petite fille, se
trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages
après pages sans y comprendre un traître mot.
Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains
de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la
civilisation. S'il était né avec cette perfection, l'homme des cavernes
n'aurait pas triomphe de ses premières luttes pour la vie, dans
lesquelles comptaient seules certaines forces que développe la nature,
mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la férocité,
l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du
tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident qu'aujourd'hui,
l'homme policé, avec son éducation, ses relations, son milieu, s'est
éloigné,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant
qu'il subisse les leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel
enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si
parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les
domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles
l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez
elles une conséquence de leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse
satisfaction pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait
qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le même
refrain:--«J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi
avez-vous menti?--Je ne sais pas.»--Et c'est la vérité qu'elles ne
savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles
ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une
jouissance dont elles se grisent.
Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, en
suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes
romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au
moins en cela que c'est seulement arrivé au bout de ma tâche que je me
suis rendu compte de l'importance exagérée peut-être de cette place.
En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier
roman où j'ai mis des enfants en scène,--c'était le quatrième que je
publiais,--je lui ai donné pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part
égale entre le garçon et la fille.
Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue d'être lu par
eux, un roman: _Romain Kalbris_, où un garçon tient le premier rôle,
mais en ayant près de lui une petite fille qui lui donne la réplique.
Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe de l'enfance
dans mes romans; une fille m'est née et, à la regarder grandir,
ma curiosité trouve suffisamment à s'employer sans chercher des
combinaisons de roman; puisque j'ai la réalité sous les yeux, je ne
vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le
développement et l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent
les faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle
n'en fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours
affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et l'enregistrer.
L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris _Sans
famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail
de la journée.
Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons et des petites
filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garçons, les
petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur,
Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir
par _En famille_.
Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant.
Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai écrits? Je ne
me suis posé cette question qu'en faisant ma récapitulation en ce moment
même: j'ai été où mon goût me portait.
Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie,
je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui ai donnée: tout ne
part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il pas?
Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnête
fille entourée d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son
mariage; cependant, si l'on veut bien établir une statistique des
enfants nés hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont
nombreux.
C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant que j'ai
voulu présenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je
l'avais déjà abordée dans des conditions différentes et sans lui faire
rendre tout ce qu'elle peut donner, limité que j'étais par mon sujet.
Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux
de les comparer, il verra comment, avec un point de départ presque
le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles,
Micheline et Claude, diffèrent entre elles.
Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas en même temps
perdu ma curiosité des enfants, qui s'est portée sur ceux d'un âge
auquel on ne s'intéresse guère généralement,--les tout petits. J'ai une
petite-fille et c'est elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et
au développement, aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent
mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne
seront jamais publiées, je peux leur donner une sincérité incompatible
d'ordinaire avec l'imprimé, ses scrupules et ses apprêts; car ce n'est
pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais
plus simplement encore,--en maillot.
Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant
plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la façon dont s'exerce la
première succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le
premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses
dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent
avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que les
philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,--l'instinct.
Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend
à chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser à croire
ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées qu'impose la tradition
acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'à suivre les
différentes phases des transformations par où il lui plaît de passer: la
sensibilité, la volonté, l'intelligence, dans un ordre mystérieux qu'il
brouille et intervertit, et où ne se fera un peu de lumière qu'à la
suite de nombreuses observations consciencieusement notées.