En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, le notaire fit arrêter
sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il
pria qu'on lui indiquât où demeurait M. Soupert.
--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?
--Non, M. Soupert, le musicien.
--Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on en a besoin pour une
noce, on les fait venir de Longjumeau.
--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.
A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, grâce à un indigène
un peu plus ouvert qui, étant entré pour acheter le _Petit Journal_,
comprit de qui il était question, et ne confondit point le compositeur
Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire paraissait beaucoup
plus connu que le musicien.
--Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la maison aux volets
verts dans la plaine.
Le notaire se remit en route, après avoir transmis ces renseignements à
son cocher.
Le village traversé et la côte montée, il aperçut dans la plaine la
maison aux volets verts qui lui avait été indiquée; assis sur un banc
devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux
blancs et au visage rouge congestionné, était occupé à se confectionner
gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par
le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la
bouteille d'eau-de-vie contre le verre.
Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien qu'il ne le reconnût
qu'à grand'peine, mais il fit arrêter sa voiture comme s'il n'avait pas
le plus léger doute, et vint à lui la main tendue:
--M. Soupert.
Soupert le regarda sans le reconnaître.
--Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.
--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.
Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage par deux héritages
inespérés, s'imagina que c'en était un troisième qui lui tombait du
ciel.
Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.
--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un
entretien pût commencer autrement.
--Je vous remercie.
--Si, si, je vous en prie.
Et Soupert appela:
--Eulalie.
Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, parut en camisole et en
tablier bleu, les pieds chaussés de savates; si elle avait quarante ans
de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils étaient à
peu près du même âge.
--Un autre verre, demanda Soupert.
Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le grog qu'il offrait au
notaire et le fit comme pour lui, c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de
vie et très peu de sucre.
--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientôt un pendant au
_Croisé_?
--Ah! le _Croisé_! C'était le beau temps; il y avait des directeurs pour
monter les oeuvres sérieuses, des artistes, pour les exécuter, un public
pour les apprécier; mais maintenant! Ah! maintenant.
Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et
le public, et le notaire le laissa aller.
Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulagé:
--Vous ne laisserez pas d'élève?
--Ma foi non; et c'est heureux.
--Vous en avez eu un cependant qui promettait.
--Qui donc?
--Vous avez oublié Nicétas.
--Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui avait des dispositions,
n'a jamais été qu'un virtuose.
--Ah! je croyais...
--Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait abandonné l'art
pour courir les aventures à travers les deux Amériques, se faire mineur,
gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...
--Et aujourd'hui prince.
--Comment, il est prince, Nicétas?
--Prince Amouroff.
--Il a donc hérité du titre de son père?
--Il paraît.
--C'est une fière chance.
--N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?
--Quand on est le fils de son père, mais quand on a légalement pour père
un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fière chance
d'hériter de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.
--Je ne comprends pas.
Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, et pourvu qu'il
pût assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrêtait que quand son
verre était vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas,
en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement fils d'un professeur
au Conservatoire de Marseille, appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.
--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrivé au bout de son
histoire, il paraît que les choses se sont arrangées, car aujourd'hui
votre ancien élève est prince.
--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?
--Je ne suis pas au courant de la législation russe.
Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert
enchanté de l'avoir revu, et d'avoir passé quelques instants avec lui;
mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette
visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il
continua tout droit comme s'il allait à Versailles; à Saclay, il
prendrait la route de Bièvres pour revenir à Paris.
Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à Nicétas:
«Prince,
«J'aurais quelques renseignements à vous demander avant de dresser
l'acte dont vous m'avez parlé; voulez-vous prendre la peine de passer
demain jeudi à mon étude entre deux et trois heures; je vous serais
reconnaissant de m'écrire ce soir même un mot pour me dire si je dois
vous attendre.
«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération.
«LE GENEST.»
Il relut sa lettre:
--Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le faut.
Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hâte que de
coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:
«Mercredi soir, 10 heures.
«Monsieur,
«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous
m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.
«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.
«Prince AMOUROFF.»
A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait exact, entrait dans le
cabinet du notaire, préparé à une discussion serrée sur les propositions
que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du
comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser
entortiller par la vieille momie.
Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son
bureau, le notaire était si froid, si raide, si impassible, qu'on
pouvait le prendre en effet pour une momie.
--Lorsque vous vous êtes présenté dans mon étude, dit-il, vous saviez,
n'est-ce pas, que j'étais le notaire de madame la comtesse et de M. le
comte d'Unières ainsi que de la jeune Claude?
--Je le savais; c'est précisément pour cela que je me suis adressé à
vous.
--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien,
car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite
que, notaire de M. et madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon
devoir était de prendre leur défense.
--Leur défense? je ne comprends pas.
--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous désiriez
reconnaître la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame
d'Unières?
--Qui est.
--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de
naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pièces qui peuvent établir
un commencement de preuve par écrit exigé par la loi pour poursuivre les
recherches de la maternité. Vous avez ces pièces?
Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain embarras:
--Je les produirai plus tard.
--Quand?
--Lorsqu'il sera nécessaire.
--Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas cette production, on
pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pièces
n'étant pas en votre possession.
--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?
--Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous
n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes
pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame
d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est
qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une
intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout
s'enchaîne.
--Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.
--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de
renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que
tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments
graves.
--Vraiment!
--Mon Dieu oui.
--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon
vous, ces désagréments?
--Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose
que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se
prétend le père de cette enfant est un aventurier...
--Monsieur!
--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un
nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils
d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un
professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé
par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la
grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive
misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait
tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat;
et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un
enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à
l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention
ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du
scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur,
perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette
raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à
craindre.
--C'est ce que nous verrons.
--J'en appelle à votre expérience: entre le personnage que je viens
d'esquisser et la comtesse d'Unières entourée d'estime et de respect,
vous sentez bien qu'il n'y aurait même pas de doute.
--Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de
reconnaissance avec indication du nom de la mère, quand j'aurai notifié
cet acte avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin quand
j'aurais commencé le procès en recherche de maternité, nous verrons si
madame d'Unières restera la femme entourée d'estime et de respect que
vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre
quand, de mon côté, je demandais que la paix.
--Encore un mot, le dernier: quand on se prépare à la guerre, il ne faut
pas donner d'armes à ses adversaires...
Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui montrant:
--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pièces qui vous placent
sous le coup de certains articles du code pénal pour usurpation de nom
et de titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.
Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas
la moindre inclinaison de tête à Nicétas qui sortit furieux.
Positivement il avait été abasourdi par cette vieille momie en cravate
blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi,
comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que
répondre à un homme qui à chaque instant vous parle de la loi et du
code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les
jambes à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard,
aux yeux bandés, il ne pouvait que s'arrêter quand on lui criait
«casse-cou».
Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se
trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver
une bonne part de faux.
Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour lui, mais non le
découragement, car pour être battu d'un côté il ne renoncerait pas à
la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des
avocats ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.
Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui en coûtait de
laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce
n'était pas l'heure de marchander.
Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il serait probablement
retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire
importante, dit le clerc.
Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne?
Décidément, sa mauvaise chance le poursuivait.