XII

En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, le notaire fit arrêter

sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il

pria qu'on lui indiquât où demeurait M. Soupert.

--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?

--Non, M. Soupert, le musicien.

--Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on en a besoin pour une

noce, on les fait venir de Longjumeau.

--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.

A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, grâce à un indigène

un peu plus ouvert qui, étant entré pour acheter le _Petit Journal_,

comprit de qui il était question, et ne confondit point le compositeur

Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire paraissait beaucoup

plus connu que le musicien.

--Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la maison aux volets

verts dans la plaine.

Le notaire se remit en route, après avoir transmis ces renseignements à

son cocher.

Le village traversé et la côte montée, il aperçut dans la plaine la

maison aux volets verts qui lui avait été indiquée; assis sur un banc

devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux

blancs et au visage rouge congestionné, était occupé à se confectionner

gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par

le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la

bouteille d'eau-de-vie contre le verre.

Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien qu'il ne le reconnût

qu'à grand'peine, mais il fit arrêter sa voiture comme s'il n'avait pas

le plus léger doute, et vint à lui la main tendue:

--M. Soupert.

Soupert le regarda sans le reconnaître.

--Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.

--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.

Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage par deux héritages

inespérés, s'imagina que c'en était un troisième qui lui tombait du

ciel.

Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.

--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un

entretien pût commencer autrement.

--Je vous remercie.

--Si, si, je vous en prie.

Et Soupert appela:

--Eulalie.

Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, parut en camisole et en

tablier bleu, les pieds chaussés de savates; si elle avait quarante ans

de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils étaient à

peu près du même âge.

--Un autre verre, demanda Soupert.

Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le grog qu'il offrait au

notaire et le fit comme pour lui, c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de

vie et très peu de sucre.

--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientôt un pendant au

_Croisé_?

--Ah! le _Croisé_! C'était le beau temps; il y avait des directeurs pour

monter les oeuvres sérieuses, des artistes, pour les exécuter, un public

pour les apprécier; mais maintenant! Ah! maintenant.

Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et

le public, et le notaire le laissa aller.

Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulagé:

--Vous ne laisserez pas d'élève?

--Ma foi non; et c'est heureux.

--Vous en avez eu un cependant qui promettait.

--Qui donc?

--Vous avez oublié Nicétas.

--Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui avait des dispositions,

n'a jamais été qu'un virtuose.

--Ah! je croyais...

--Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait abandonné l'art

pour courir les aventures à travers les deux Amériques, se faire mineur,

gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...

--Et aujourd'hui prince.

--Comment, il est prince, Nicétas?

--Prince Amouroff.

--Il a donc hérité du titre de son père?

--Il paraît.

--C'est une fière chance.

--N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?

--Quand on est le fils de son père, mais quand on a légalement pour père

un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fière chance

d'hériter de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.

--Je ne comprends pas.

Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, et pourvu qu'il

pût assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrêtait que quand son

verre était vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas,

en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement fils d'un professeur

au Conservatoire de Marseille, appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.

--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrivé au bout de son

histoire, il paraît que les choses se sont arrangées, car aujourd'hui

votre ancien élève est prince.

--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?

--Je ne suis pas au courant de la législation russe.

Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert

enchanté de l'avoir revu, et d'avoir passé quelques instants avec lui;

mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette

visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il

continua tout droit comme s'il allait à Versailles; à Saclay, il

prendrait la route de Bièvres pour revenir à Paris.

Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à Nicétas:

«Prince,

«J'aurais quelques renseignements à vous demander avant de dresser

l'acte dont vous m'avez parlé; voulez-vous prendre la peine de passer

demain jeudi à mon étude entre deux et trois heures; je vous serais

reconnaissant de m'écrire ce soir même un mot pour me dire si je dois

vous attendre.

«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération.

«LE GENEST.»

Il relut sa lettre:

--Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le faut.

Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hâte que de

coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:

«Mercredi soir, 10 heures.

«Monsieur,

«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous

m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.

«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.

«Prince AMOUROFF.»

A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait exact, entrait dans le

cabinet du notaire, préparé à une discussion serrée sur les propositions

que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du

comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser

entortiller par la vieille momie.

Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son

bureau, le notaire était si froid, si raide, si impassible, qu'on

pouvait le prendre en effet pour une momie.

--Lorsque vous vous êtes présenté dans mon étude, dit-il, vous saviez,

n'est-ce pas, que j'étais le notaire de madame la comtesse et de M. le

comte d'Unières ainsi que de la jeune Claude?

--Je le savais; c'est précisément pour cela que je me suis adressé à

vous.

--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien,

car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite

que, notaire de M. et madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon

devoir était de prendre leur défense.

--Leur défense? je ne comprends pas.

--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous désiriez

reconnaître la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame

d'Unières?

--Qui est.

--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de

naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pièces qui peuvent établir

un commencement de preuve par écrit exigé par la loi pour poursuivre les

recherches de la maternité. Vous avez ces pièces?

Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain embarras:

--Je les produirai plus tard.

--Quand?

--Lorsqu'il sera nécessaire.

--Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas cette production, on

pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pièces

n'étant pas en votre possession.

--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?

--Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous

n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes

pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame

d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est

qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une

intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout

s'enchaîne.

--Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.

--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de

renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que

tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments

graves.

--Vraiment!

--Mon Dieu oui.

--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon

vous, ces désagréments?

--Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose

que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se

prétend le père de cette enfant est un aventurier...

--Monsieur!

--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un

nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils

d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un

professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé

par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la

grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive

misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait

tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat;

et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un

enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à

l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention

ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du

scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom,

se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur,

perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette

raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à

craindre.

--C'est ce que nous verrons.

--J'en appelle à votre expérience: entre le personnage que je viens

d'esquisser et la comtesse d'Unières entourée d'estime et de respect,

vous sentez bien qu'il n'y aurait même pas de doute.

--Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de

reconnaissance avec indication du nom de la mère, quand j'aurai notifié

cet acte avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin quand

j'aurais commencé le procès en recherche de maternité, nous verrons si

madame d'Unières restera la femme entourée d'estime et de respect que

vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre

quand, de mon côté, je demandais que la paix.

--Encore un mot, le dernier: quand on se prépare à la guerre, il ne faut

pas donner d'armes à ses adversaires...

Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui montrant:

--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pièces qui vous placent

sous le coup de certains articles du code pénal pour usurpation de nom

et de titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.

Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas

la moindre inclinaison de tête à Nicétas qui sortit furieux.

Positivement il avait été abasourdi par cette vieille momie en cravate

blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi,

comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que

répondre à un homme qui à chaque instant vous parle de la loi et du

code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les

jambes à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard,

aux yeux bandés, il ne pouvait que s'arrêter quand on lui criait

«casse-cou».

Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se

trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver

une bonne part de faux.

Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour lui, mais non le

découragement, car pour être battu d'un côté il ne renoncerait pas à

la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des

avocats ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.

Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui en coûtait de

laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce

n'était pas l'heure de marchander.

Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il serait probablement

retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire

importante, dit le clerc.

Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne?

Décidément, sa mauvaise chance le poursuivait.

Ghislaine · 第 43 / 48 题