Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée avec Claude,
s'imaginant que près de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle,
elle cesserait de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de ces
changements dans l'humeur de son mari, pour la première fois inégale et
bizarre depuis dix ans.
Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenée à la
même pensée, étant elle-même, la pauvre petite, la cause première de
tout ce qui arrivait.
D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais désorientée,
désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller à
Paris, attendant l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues
lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si son
désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait son esprit
bouleversé.
Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand un voyage
l'obligeait à une séparation: à l'avance il la prévenait en lui
expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il
la consultait; et le plus souvent c'était elle qui, en fin de compte,
le forçait à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se
sauvait et la fuyait?
Comme elle se débattait contre des suppositions sans rien trouver de
raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle
lut: «Prince N. Amouroff.»
Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.
--Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle contrariée.
--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse
était au château; j'ai cru qu'elle était attendue.
Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, n'était pas
disposée à recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans
doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de
Paris à Chambrais méritant quelques égards.
Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de
son mari, devant la table de celui-ci, se préparant à lui écrire en se
servant de sa plume et de son buvard.
--Où est cette personne? demanda-t-elle.
--Dans le salon d'attente.
Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, précédée du
valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.
Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, regardant dans le
jardin, il se retourna: c'était Nicétas.
Elle retint un cri:
--Vous!
Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer
de la main le salon faisant suite à celui où ils se trouvaient, et il la
suivit.
--Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne
dut plus être entendue du vestibule.
--Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, je le voulais, en
effet; les circonstances en ont décidé autrement; c'est pour atténuer
autant que possible les inconvénients de cette nouvelle visite que je me
suis présenté sous mon nom.
--Votre nom!
--Celui de mon père, le mien, par conséquent, comme je puis vous
l'expliquer et vous le prouver si vous le désirez.
--C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but de cette visite.
--Pas précisément, bien que cela fût peut être à propos, mais enfin,
passons; je serai à votre disposition quand vous voudrez savoir ce
qu'est le père de votre fille, pour vous donner tous les renseignements
que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le
vois à votre impatience inquiète, c'est le motif qui m'amène.
Elle fit un signe de tête.
--En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre les perles que vous
m'avez remises: à Londres, à Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en
a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce
chiffre maximum à celui que vous m'aviez annoncé; il s'en manque juste
de cent mille francs pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces
conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; voulez-vous que
je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-même, ce qui
vous serait peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez
le collier dans son état, avec son fermoir, ou bien êtes-vous disposée à
parfaire la somme manquante?
Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à cette histoire qui,
certainement, n'avait été inventée que pour lui soustraire cent autres
mille francs.
--C'est impossible, dit-elle nettement.
--Qu'est ce qui est impossible?
--Ce que vous demandez.
--Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux ou vous reprenez les
perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les
vends moi-même cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent
mille francs seulement.
--Je n'ai pas les cent mille francs.
--Vous les trouverez.
--C'est impossible.
--Vraiment impossible?
--Absolument.
--Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté et quelques efforts
vous ne réussiriez pas à trouver ces cent mille francs?
--Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.
Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver que toute
insistance était inutile.
Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni fâché.
--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous rendre vos perles...
Elle respira.
--... Et à reconnaître ma fille.
Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.
--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle
que je voulais, parce qu'elle était conforme aux désirs de mon coeur en
même temps qu'aux règles légales, et dont je n'ai été détourné que par
votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse
n'aurait pas dû se laisser toucher.
Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler dans son accent et dans
son attitude s'il parlait sincèrement ou s'il ne voulait pas plutôt
par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent mille
francs.
Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une correction
désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et
froide, n'avait aucun accent, ni de colère, ni de reproche.
Il continua:
--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante
mille francs que vous m'avez versés, je pense, que vous voudrez les
offrir à votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,
car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser certaines affaires de
succession, elle serait exposée, pendant les premiers mois au moins, à
une vie un peu dure, dont elle aurait à souffrir.
--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui
assurer la vie que son état de santé exige pour elle?
--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un
sacrifice d'argent lui assurer cette vie?
--Parce que je ne le peux pas.
Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:
--Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne serait convenable ni pour
vous ni pour moi de prolonger.
Il se leva.
De la main, elle l'arrêta.
--Ne partez pas, dit-elle.
--Et que voulez-vous, madame?
--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces
cent mille francs, je confesse la vérité.
--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez,
madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une
femme dans votre position, que la comtesse d'Unières, que la princesse
de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable somme.
--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières qu'il m'est
impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous
avez touchés, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les
perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier que tout le
monde connaît, et que sa notoriété même m'impose si bien, qu'il est
certaines réunions dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le
porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariée ne
dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont
une misérable somme pour vous, pour moi, c'en est une considérable que
je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.
--Alors, restons-en là.
De nouveau il se leva.
Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir,
elle aurait à subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions
où elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer
devant rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de l'autre son mari, elle
était aux abois.
--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais
au moins vous en payer l'intérêt, un gros intérêt, et je prendrais
l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.
Il prit un air indigné.
--Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, cent mille francs ou
ma fille.
--Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver ces cent mille
francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis déjà mis
dans une situation pleine de dangers, peut-être même désespérée...
--D'où viennent ces dangers? interrompit-il.
--De mon mari.
--Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et la jalousie de M.
d'Unières sont éveillés que je vais m'incliner devant vos scrupules?
Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser à persister dans ma
demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, M. d'Unières, inquiet,
tourmenté, amené à chercher ce qui se passe, à le trouver, et que
puis-je souhaiter de mieux? Un procès s'engage, une séparation en
résulte, un divorce, un scandale, mais c'est précisément ce qu'il me
faut.
Elle poussa un cri étouffé.
--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cessé
de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'étais il y a douze
ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.
Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, elle avait pris le
cordon de la sonnette.
--Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre intérêt, je vous
engage à écouter ce que j'ai à dire. Que votre mariage avec M. d'Unières
soit rompu à la suite du scandale que provoquerait un procès, vous me
trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit entre son père et sa
mère. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicétas, le
pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien
celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est
pour vous ni une mésalliance ni une déchéance; ma famille a occupé et
occupe encore de grandes charges auprès de l'Empereur, à la Cour et
dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient dans ma jeunesse de
porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et
l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation,
pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration
d'un homme qui sera votre esclave.
Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'était
plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous
la menace, affolée par la peur, paralysée par la honte; elle s'était
redressée, le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait,
telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé à sortir de sa
chambre.
--Vous avez eu raison de vouloir que je vous écoute, dit-elle, puisque
vos paroles sont les dernières que j'entendrai de vous. Vous avez cru
qu'elles m'intimideraient et me mettraient à votre merci; elles m'ont
donné enfin le courage et la dignité de la résistance. Faites ce que
vous voudrez, réalisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez
prête à défendre ma fille et mon honneur le front haut.
Elle sonna.
X
Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager à la légère:
il fallait que chaque coup portât; et pour cela il avait besoin des
conseils du vieux crocodile.
Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de partager ce que son
habileté obtiendrait, il n'était pas allé le voir; à quoi bon? La lutte
se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de
personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun
et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.
En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc
que Caffié employait était déjà parti, et au coup de sonnette que
Nicétas tira sans trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le
crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier à son cabinet, il
en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.
Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait de la main et du
pied:
--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.
Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand il était seul,
plusieurs ayant eu la main trop leste.
--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je vous ai été recommandé
par le baron d'Anthan.
--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.
Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir toisé son client.
Certainement, Nicétas eût eu la même tenue qu'à la première visite qu'il
n'eût point été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là pour
protéger son patron.
--Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le temps de la
réflexion, dit Caffié en l'examinant avec un sourire approbatif; que
puis-je pour vous?
--Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.
--Ah! c'est une consultation que vous demandez?
--Précisément cela et rien de plus.
--Je suis à la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils
fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait que, le premier pas franchi, il
conduirait son client, celui-là comme les autres, où il lui plairait.
--Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit
remise.
--Auprès de qui?
--Auprès de la mère.
--Seule? en arrière du mari?
--Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire sans savoir si oui ou
non je pouvais m'entendre avec la mère.
--Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec la mère?
--Nous avons cessé de nous entendre.
--Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant très bien ce qui se
cachait sous ces paroles discrètes, devinait à peu près comment les
choses avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, comparée
à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se
tromper?
--Non, à la longue.
--Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? Les femmes ne font
pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liées; et c'est une sage
précaution du législateur, sans quoi on les conduirait loin.
--Elle a précisément les mains liées.
--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?
--Je n'ai pas à me plaindre d'elle.
--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous
jugez le moment venu de faire intervenir le mari?
--Justement.
--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?
--A son aise.
--Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur;
quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de
questions inutiles; enfin il est en état de prendre _hic et nunc_ une
certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?
--Oui.
--Et il est considéré?
--Très considéré.
--Aime-t-il sa femme?
--Passionnément.
--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a éprouvé un
accident?
--Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance de mari.
--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre
fille, dites-vous?
--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, l'enfant ne jouira qu'à
sa majorité du revenu de la fortune qui lui a été léguée.
--Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, n'est-ce pas?
donc, vous êtes disposé à réclamer l'enfant?
--Ce sont les formalités à remplir pour organiser cette réclamation que
je viens vous demander.
--C'est bien simple: demain, vous vous présenterez chez un notaire et
vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez
la mère; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec
sommation d'avoir à vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir.
Et même peut-être n'arriverez-vous pas à la notification. Pour cela, il
n'y aurait qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire
de la famille, si vous le connaissez.
--J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que j'en ai entendu parler
autrefois.
--Vous avez retenu son nom?
Nicétas hésita un moment.
--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne
vous gênez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous préviens
charitablement qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent
il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez
comprendre que dans une affaire aussi délicate, pour vous donner de bons
conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute
seule, votre affaire; on se défendra, on vous tendra des pièges, et si
vous n'avez personne à côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois,
vous serez roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et vous m'en
conterez long; commencez donc par là tout de suite; c'est le plus simple
et le plus court.
--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.
--Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant de la main une
affiche blanche attachée au mur par deux épingles; en voyant le nom vous
le retrouverez plus facilement.
Le voilà: Le Genest de la Crochardière.
--Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. Allez donc le voir
demain, entre dix et onze heures. Demandez à l'entretenir pour une
affaire particulière. Faites-lui part de votre intention de reconnaître
votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, en vue de
poursuivre plus tard la recherche de la maternité; et insistez sur ce
point; c'est l'essentiel.
--Je comprends.
--Le vieux notaire vous fera des observations, vous présentera des
objections: ne répondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de
façon à me le rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour ne
pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra
soumettre l'affaire à ses clients, et ce sera le moment décisif. Vous
verrez alors ce que vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter
seul les propositions que très probablement on vous présentera, ou s'il
n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avisé,
qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous
promènera. Vous êtes averti, cela suffit.
Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, mais Caffié refusa:
--Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de sérieux n'est
commencé, car je ne considère pas comme sérieux les pourparlers avec la
femme, quel qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du
mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra jouer serré; nous
ajouterons cette consultation à celle que vous demanderez alors; nous
sommes gens de revue.
Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffié le lui avait
conseillé, Nicétas se présenta chez le notaire et demanda à parler à
Me Le Genest de la Crochardière en remettant sa carte, celle du prince
Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.
Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans
l'étude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passèrent
avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair,
meublé aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis à un
bureau ministre, le notaire s'était levé, mais sans quitter sa place, et
Nicétas s'était trouvé en face d'un homme à l'air grave, de la vieille
école, comme disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc,
vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.
De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et s'étant lui-même assis
il attendit.
--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens réclamer
votre ministère, dit Nicétas.
Le notaire s'inclina sans répondre.
--D'une fille dont je suis le père et qui a pour mère une Française, et
si je m'adresse à vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est
que cette mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire de
l'enfant.
Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un masque impénétrable, qui
ne traduisait que rarement l'émotion ou la curiosité, mais en entendant
cette entrée en matière, il laissa paraître un certain étonnement.
Un enfant naturel dont il était le notaire, il n'en voyait qu'un: la
pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus
dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes;
cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir à qui il avait
affaire.
--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous
connaître, mais je me suis trouvé, il y a une vingtaine d'années, avec
le lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous
de la famille?
--C'était mon père.
Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif.
--Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite
son héritière...
Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le
père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de
la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un
même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait
être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel
état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le
nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment.
Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait
préparé:
--Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui
comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était
pas encore mariée.
Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux
mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa
stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans
regarder Nicétas.
--Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de
reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que
j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de
maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera
sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les
soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa
tendresse.
La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff
comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à
ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant
et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte?
Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la
princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais
l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est
sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur
sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce
qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il
devait les défendre.
La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de
réfléchir et de reprendre son calme professionnel.
--L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il
d'une voix parfaitement tranquille.
--Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile
était bien le malin qu'il se vantait d'être.
--Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez
dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront
attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous,
petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de
trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,
après demain, je suis pris toute la journée.--Samedi vous convient-il?
--Parfaitement.
--Alors, samedi à onze heures.
Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.
--Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire.
--Champs-Élysées, 44 ter.