IX

Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée avec Claude,

s'imaginant que près de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle,

elle cesserait de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de ces

changements dans l'humeur de son mari, pour la première fois inégale et

bizarre depuis dix ans.

Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenée à la

même pensée, étant elle-même, la pauvre petite, la cause première de

tout ce qui arrivait.

D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais désorientée,

désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller à

Paris, attendant l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues

lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si son

désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait son esprit

bouleversé.

Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand un voyage

l'obligeait à une séparation: à l'avance il la prévenait en lui

expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il

la consultait; et le plus souvent c'était elle qui, en fin de compte,

le forçait à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se

sauvait et la fuyait?

Comme elle se débattait contre des suppositions sans rien trouver de

raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle

lut: «Prince N. Amouroff.»

Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.

--Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle contrariée.

--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse

était au château; j'ai cru qu'elle était attendue.

Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, n'était pas

disposée à recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans

doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de

Paris à Chambrais méritant quelques égards.

Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de

son mari, devant la table de celui-ci, se préparant à lui écrire en se

servant de sa plume et de son buvard.

--Où est cette personne? demanda-t-elle.

--Dans le salon d'attente.

Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, précédée du

valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.

Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, regardant dans le

jardin, il se retourna: c'était Nicétas.

Elle retint un cri:

--Vous!

Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer

de la main le salon faisant suite à celui où ils se trouvaient, et il la

suivit.

--Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne

dut plus être entendue du vestibule.

--Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, je le voulais, en

effet; les circonstances en ont décidé autrement; c'est pour atténuer

autant que possible les inconvénients de cette nouvelle visite que je me

suis présenté sous mon nom.

--Votre nom!

--Celui de mon père, le mien, par conséquent, comme je puis vous

l'expliquer et vous le prouver si vous le désirez.

--C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but de cette visite.

--Pas précisément, bien que cela fût peut être à propos, mais enfin,

passons; je serai à votre disposition quand vous voudrez savoir ce

qu'est le père de votre fille, pour vous donner tous les renseignements

que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le

vois à votre impatience inquiète, c'est le motif qui m'amène.

Elle fit un signe de tête.

--En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre les perles que vous

m'avez remises: à Londres, à Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en

a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce

chiffre maximum à celui que vous m'aviez annoncé; il s'en manque juste

de cent mille francs pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces

conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; voulez-vous que

je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-même, ce qui

vous serait peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez

le collier dans son état, avec son fermoir, ou bien êtes-vous disposée à

parfaire la somme manquante?

Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à cette histoire qui,

certainement, n'avait été inventée que pour lui soustraire cent autres

mille francs.

--C'est impossible, dit-elle nettement.

--Qu'est ce qui est impossible?

--Ce que vous demandez.

--Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux ou vous reprenez les

perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les

vends moi-même cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent

mille francs seulement.

--Je n'ai pas les cent mille francs.

--Vous les trouverez.

--C'est impossible.

--Vraiment impossible?

--Absolument.

--Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté et quelques efforts

vous ne réussiriez pas à trouver ces cent mille francs?

--Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.

Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver que toute

insistance était inutile.

Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni fâché.

--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous rendre vos perles...

Elle respira.

--... Et à reconnaître ma fille.

Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.

--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle

que je voulais, parce qu'elle était conforme aux désirs de mon coeur en

même temps qu'aux règles légales, et dont je n'ai été détourné que par

votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse

n'aurait pas dû se laisser toucher.

Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler dans son accent et dans

son attitude s'il parlait sincèrement ou s'il ne voulait pas plutôt

par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent mille

francs.

Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une correction

désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et

froide, n'avait aucun accent, ni de colère, ni de reproche.

Il continua:

--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante

mille francs que vous m'avez versés, je pense, que vous voudrez les

offrir à votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,

car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser certaines affaires de

succession, elle serait exposée, pendant les premiers mois au moins, à

une vie un peu dure, dont elle aurait à souffrir.

--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui

assurer la vie que son état de santé exige pour elle?

--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un

sacrifice d'argent lui assurer cette vie?

--Parce que je ne le peux pas.

Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:

--Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne serait convenable ni pour

vous ni pour moi de prolonger.

Il se leva.

De la main, elle l'arrêta.

--Ne partez pas, dit-elle.

--Et que voulez-vous, madame?

--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces

cent mille francs, je confesse la vérité.

--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez,

madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une

femme dans votre position, que la comtesse d'Unières, que la princesse

de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable somme.

--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières qu'il m'est

impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous

avez touchés, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les

perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier que tout le

monde connaît, et que sa notoriété même m'impose si bien, qu'il est

certaines réunions dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le

porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariée ne

dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont

une misérable somme pour vous, pour moi, c'en est une considérable que

je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.

--Alors, restons-en là.

De nouveau il se leva.

Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir,

elle aurait à subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions

où elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer

devant rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de l'autre son mari, elle

était aux abois.

--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais

au moins vous en payer l'intérêt, un gros intérêt, et je prendrais

l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.

Il prit un air indigné.

--Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, cent mille francs ou

ma fille.

--Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver ces cent mille

francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis déjà mis

dans une situation pleine de dangers, peut-être même désespérée...

--D'où viennent ces dangers? interrompit-il.

--De mon mari.

--Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et la jalousie de M.

d'Unières sont éveillés que je vais m'incliner devant vos scrupules?

Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser à persister dans ma

demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, M. d'Unières, inquiet,

tourmenté, amené à chercher ce qui se passe, à le trouver, et que

puis-je souhaiter de mieux? Un procès s'engage, une séparation en

résulte, un divorce, un scandale, mais c'est précisément ce qu'il me

faut.

Elle poussa un cri étouffé.

--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cessé

de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'étais il y a douze

ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.

Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, elle avait pris le

cordon de la sonnette.

--Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre intérêt, je vous

engage à écouter ce que j'ai à dire. Que votre mariage avec M. d'Unières

soit rompu à la suite du scandale que provoquerait un procès, vous me

trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit entre son père et sa

mère. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicétas, le

pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien

celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est

pour vous ni une mésalliance ni une déchéance; ma famille a occupé et

occupe encore de grandes charges auprès de l'Empereur, à la Cour et

dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient dans ma jeunesse de

porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et

l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation,

pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration

d'un homme qui sera votre esclave.

Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'était

plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous

la menace, affolée par la peur, paralysée par la honte; elle s'était

redressée, le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait,

telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé à sortir de sa

chambre.

--Vous avez eu raison de vouloir que je vous écoute, dit-elle, puisque

vos paroles sont les dernières que j'entendrai de vous. Vous avez cru

qu'elles m'intimideraient et me mettraient à votre merci; elles m'ont

donné enfin le courage et la dignité de la résistance. Faites ce que

vous voudrez, réalisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez

prête à défendre ma fille et mon honneur le front haut.

Elle sonna.

X

Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager à la légère:

il fallait que chaque coup portât; et pour cela il avait besoin des

conseils du vieux crocodile.

Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de partager ce que son

habileté obtiendrait, il n'était pas allé le voir; à quoi bon? La lutte

se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de

personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun

et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.

En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc

que Caffié employait était déjà parti, et au coup de sonnette que

Nicétas tira sans trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le

crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier à son cabinet, il

en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.

Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait de la main et du

pied:

--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.

Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand il était seul,

plusieurs ayant eu la main trop leste.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je vous ai été recommandé

par le baron d'Anthan.

--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.

Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir toisé son client.

Certainement, Nicétas eût eu la même tenue qu'à la première visite qu'il

n'eût point été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là pour

protéger son patron.

--Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le temps de la

réflexion, dit Caffié en l'examinant avec un sourire approbatif; que

puis-je pour vous?

--Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.

--Ah! c'est une consultation que vous demandez?

--Précisément cela et rien de plus.

--Je suis à la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils

fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait que, le premier pas franchi, il

conduirait son client, celui-là comme les autres, où il lui plairait.

--Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit

remise.

--Auprès de qui?

--Auprès de la mère.

--Seule? en arrière du mari?

--Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire sans savoir si oui ou

non je pouvais m'entendre avec la mère.

--Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec la mère?

--Nous avons cessé de nous entendre.

--Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant très bien ce qui se

cachait sous ces paroles discrètes, devinait à peu près comment les

choses avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, comparée

à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se

tromper?

--Non, à la longue.

--Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? Les femmes ne font

pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liées; et c'est une sage

précaution du législateur, sans quoi on les conduirait loin.

--Elle a précisément les mains liées.

--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?

--Je n'ai pas à me plaindre d'elle.

--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous

jugez le moment venu de faire intervenir le mari?

--Justement.

--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?

--A son aise.

--Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur;

quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de

questions inutiles; enfin il est en état de prendre _hic et nunc_ une

certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?

--Oui.

--Et il est considéré?

--Très considéré.

--Aime-t-il sa femme?

--Passionnément.

--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a éprouvé un

accident?

--Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance de mari.

--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre

fille, dites-vous?

--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, l'enfant ne jouira qu'à

sa majorité du revenu de la fortune qui lui a été léguée.

--Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, n'est-ce pas?

donc, vous êtes disposé à réclamer l'enfant?

--Ce sont les formalités à remplir pour organiser cette réclamation que

je viens vous demander.

--C'est bien simple: demain, vous vous présenterez chez un notaire et

vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez

la mère; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec

sommation d'avoir à vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir.

Et même peut-être n'arriverez-vous pas à la notification. Pour cela, il

n'y aurait qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire

de la famille, si vous le connaissez.

--J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que j'en ai entendu parler

autrefois.

--Vous avez retenu son nom?

Nicétas hésita un moment.

--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne

vous gênez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous préviens

charitablement qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent

il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez

comprendre que dans une affaire aussi délicate, pour vous donner de bons

conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute

seule, votre affaire; on se défendra, on vous tendra des pièges, et si

vous n'avez personne à côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois,

vous serez roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et vous m'en

conterez long; commencez donc par là tout de suite; c'est le plus simple

et le plus court.

--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.

--Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant de la main une

affiche blanche attachée au mur par deux épingles; en voyant le nom vous

le retrouverez plus facilement.

Le voilà: Le Genest de la Crochardière.

--Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. Allez donc le voir

demain, entre dix et onze heures. Demandez à l'entretenir pour une

affaire particulière. Faites-lui part de votre intention de reconnaître

votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, en vue de

poursuivre plus tard la recherche de la maternité; et insistez sur ce

point; c'est l'essentiel.

--Je comprends.

--Le vieux notaire vous fera des observations, vous présentera des

objections: ne répondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de

façon à me le rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour ne

pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra

soumettre l'affaire à ses clients, et ce sera le moment décisif. Vous

verrez alors ce que vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter

seul les propositions que très probablement on vous présentera, ou s'il

n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avisé,

qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous

promènera. Vous êtes averti, cela suffit.

Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, mais Caffié refusa:

--Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de sérieux n'est

commencé, car je ne considère pas comme sérieux les pourparlers avec la

femme, quel qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du

mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra jouer serré; nous

ajouterons cette consultation à celle que vous demanderez alors; nous

sommes gens de revue.

Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffié le lui avait

conseillé, Nicétas se présenta chez le notaire et demanda à parler à

Me Le Genest de la Crochardière en remettant sa carte, celle du prince

Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.

Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans

l'étude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passèrent

avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair,

meublé aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis à un

bureau ministre, le notaire s'était levé, mais sans quitter sa place, et

Nicétas s'était trouvé en face d'un homme à l'air grave, de la vieille

école, comme disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc,

vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.

De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et s'étant lui-même assis

il attendit.

--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens réclamer

votre ministère, dit Nicétas.

Le notaire s'inclina sans répondre.

--D'une fille dont je suis le père et qui a pour mère une Française, et

si je m'adresse à vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est

que cette mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire de

l'enfant.

Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un masque impénétrable, qui

ne traduisait que rarement l'émotion ou la curiosité, mais en entendant

cette entrée en matière, il laissa paraître un certain étonnement.

Un enfant naturel dont il était le notaire, il n'en voyait qu'un: la

pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus

dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes;

cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir à qui il avait

affaire.

--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous

connaître, mais je me suis trouvé, il y a une vingtaine d'années, avec

le lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous

de la famille?

--C'était mon père.

Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif.

--Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite

son héritière...

Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le

père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de

la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un

même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait

être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel

état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le

nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment.

Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait

préparé:

--Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui

comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était

pas encore mariée.

Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux

mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa

stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans

regarder Nicétas.

--Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de

reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que

j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de

maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera

sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les

soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa

tendresse.

La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff

comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à

ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant

et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte?

Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la

princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais

l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est

sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur

sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce

qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il

devait les défendre.

La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de

réfléchir et de reprendre son calme professionnel.

--L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il

d'une voix parfaitement tranquille.

--Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile

était bien le malin qu'il se vantait d'être.

--Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez

dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront

attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous,

petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de

trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,

après demain, je suis pris toute la journée.--Samedi vous convient-il?

--Parfaitement.

--Alors, samedi à onze heures.

Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.

--Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire.

--Champs-Élysées, 44 ter.

Ghislaine · 第 40 / 48 题