Le calme avait succédé aux angoisses désespérées qui avaient bouleversé
Ghislaine pendant les quelques jours où elle était restée sous le coup
des exigences de Nicétas.
Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse sérénité des années
qui avaient précédé cet orage, mais elle respirait; si tout danger
n'était pas à jamais écarté, il était au moins ajourné.
Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner à l'étranger
et y rester? Puisqu'il avait passé onze ans sans revenir à Paris,
c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans
intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre les perles du
collier à Paris; et si tout d'abord il y avait là une raison de
prudence, il y en avait une aussi d'espérance: une fois à Londres, à
Vienne, ou à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer à
Paris.
Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir dans cette espérance qui
ne reposait sur rien de précis, elle voulut prendre quelques précautions
contre un retour possible et une nouvelle attaque.
Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme
elle avait été une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa
fantaisie, elle le serait toujours.
Mais pour Claude, il en était autrement, et si après avoir agi contre
la mère, il trouvait de son intérêt de se tourner contre l'enfant, il
fallait qu'à ce moment celle-ci fût en sûreté.
Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; s'il voulait tenter
quelque chose, où la chercherait-il quand les portes d'un couvent se
seraient refermées sur elle à Paris ou aux environs?
Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution sans avoir consulté son
médecin qu'elle fit venir à Chambrais, pour qu'il examinât Claude de
nouveau.
Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre elle pourrait travailler
comme toutes les filles de son âge, mais que pour le moment il importait
qu'elle passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.
--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois
qu'à l'automne elle sera en état de supporter la règle et le travail
d'un internat. Mais à condition cependant que ce ne sera pas à Paris.
Là-dessus ma prescription est formelle: sa bonne santé dans l'avenir
dépend de la vie à la campagne. C'est une absurdité meurtrière de
maintenir des internats à Paris: lycées ou couvents; et il y a
longtemps qu'on les aurait transportés aux champs, si dans toute maison
d'éducation on ne faisait point passer les convenances des directeurs et
des professeurs avant l'intérêt des élèves.
Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de son médecin qu'elle
les avait demandés; il aurait ordonné le couvent que Claude eût tout
de suite quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'à
l'automne était trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle
n'en fût pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.
En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille francs, sans doute,
et avant qu'il revînt à l'assaut--si comme elle le pressentait il devait
y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite
ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne pût pas la
découvrir.
Cependant, comme il était sage de s'entourer de toutes les précautions,
même de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda à
Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser
sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait
chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait être
accompagnée. Elle n'était plus une gamine qui peut s'en aller par les
chemins.
Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre
sa vie ordinaire et être tranquille.
Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se
trouva tout a coup menacée précisément par où elle se croyait le plus en
sûreté, c'est-à-dire du côté de son mari.
Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant sans que l'hôtel
de la rue Monsieur fût complètement fermé; le comte y venait tous les
jours en allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et,
jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis,
notamment des étrangers, pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût
pas été un agrément; c'était le moment où Ghislaine voyait ses parents
d'Espagne à Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'était lié
dans ses voyages.
Au commencement de juillet un dîner fut ainsi donné en l'honneur d'une
infante d'Espagne qui était venue passer à Paris le mois du Grand Prix,
et pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient choisi la fleur
de leurs amis, l'hôtel avait pris son air de gala et les serres de
Chambrais s'étaient vidées dans les appartements et dans le jardin de la
rue Monsieur.
Quand le comte revint de la Chambre où il y avait une séance importante,
il trouva Ghislaine déjà habillée et installée dans le grand salon prête
à recevoir ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses habitudes
de simplicité, et portait une robe de crêpe de Chine blanc brodé d'or
qu'elle mettait pour la première fois.
A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, pour
l'admirer:
--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beauté
brune; c'est une merveille d'harmonie.
Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, pour l'admiration,
mais le second fut pour la critique:
--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicité pour nos
hôtes.
--Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de cette observation, la
première de ce genre qu'il se permît depuis dix ans.
--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je
ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton
collier de perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets noirs
de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet
superbe.
Elle restait interdite.
--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en
l'examinant.
--Quelles raisons?
--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement que je te le
demande; non seulement par égard pour nos invités, mais encore pour mon
agrément.
Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, mais le comte
prévint cette objection:
--Il est en bon état, puisque Marche et Chabert ont dernièrement réparé
le fermoir.
Toute résistance était impossible.
--Je vais le mettre, dit-elle.
Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la fatalité.
--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, où
s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres
serai-je encore entraînée?
Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la rendait incapable de
voir si la fausseté des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si
l'on n'était pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout
qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement ne se laissait-elle
pas influencer par les éloges que le bijoutier s'était lui-même
décernés? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles
fussent?
Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, et il fallait
aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand
elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui
ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la gênaient
plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir là?
En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la soirée, elle sentit
les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'était
naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on était frappé par
l'étrangeté de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient:
les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guère en bijoux, mais
combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si
parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de deviner son
mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont
la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour et
dans son honneur.
A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion qui la paralysa: une
de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces,
porta la main sur le collier:
--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais
bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fût si
beau, laissez-moi le regarder de près.
Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle était jeune, la cousine,
et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, étant
sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle
que ce collier dont on parlait tant pouvait être faux? C'était à travers
son histoire et la tradition qu'on le regardait, non à travers la
réalité.
C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et
prendre confiance.
Cependant quand la soirée se termina et que les derniers convives
partirent, elle fut grandement soulagée; enfin elle était sauvée; tout
au moins l'était-elle pour cette fois; et après cette épreuve, si
l'hiver prochain elle devait le mettre encore «par ordre», elle serait
moins inquiète.
Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite pour le réintégrer
dans l'écrin où elle espérait bien le tenir longtemps renfermé; mais
au moment où elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de son
mari; alors, instinctivement, comme si elle était en faute, elle posa le
collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles
dans lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant du salon.
--Vous vous déshabillez? dit-il.
--Oui.
--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à l'heure; ne vous
pressez pas; j'ai à lire ce paquet de lettres qu'on vient de me
remettre.
Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui
d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.
Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle était posée une grosse
lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se
trouvait en dehors du rayon de la lumière, il se leva et prit la lampe
pour la rapprocher.
En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un
coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une
fracture.
Qu'avait-il donc cassé?
Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la malachite; il avait
écrasé deux perles.
Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.
--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va être désolée;
son collier.
Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans l'art de la
joaillerie, il savait que les perles sont formées d'une matière nacrée,
compacte, solide, résistante, qui ne s'écrase pas sous le pied d'une
lampe, si lourde que soit cette lampe.
Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?
Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.
Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les
examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait là
quelque chose d'étrange et de mystérieux.
Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour
raconter cette aventure à Ghislaine; mais il avait déjà fait deux pas,
quand il s'arrêta, revint à la table, égalisa les perles de façon à ce
que le vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier avec le
fichu.