Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris Nicétas ne put pas
visiter le château, mais il s'en consola: au point où en étaient les
choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien
appris.
Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses
recherches: c'était à Crèvecoeur, là où Claude avait été remise à
Dagomer; il pouvait très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi
avoir la chance de tomber dans la bonne piste.
Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller à Crèvecoeur, pour
payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire délivrer les
actes qu'il découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, et
il n'en avait pas.
C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à revenir en France,
comme la bête chassée revient épuisée à son point de départ, sans bien
savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce à
l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade retrouvé à
grand'peine. Mais le camarade n'était guère en meilleure situation que
lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher
dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en France, comme Nicétas
en Amérique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son
nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire
d'autant plus sûrement qu'il n'était pas difficile: jeune fille dans
une situation intéressante, veuve compromise, vieille comédienne, il
acceptait tout. Malheureusement la concurrence était telle qu'elle lui
avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgré sa belle figure
et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il
fût <<petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième étage, et à
Montmartre encore: à quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne
pouvait pas donner son adresse!
--Compte sur moi quand je serai marié, avait-il dit.
Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du baron, qu'on pouvait
faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marié? Malgré les dix
ou douze affaires en train, la date était problématique; cependant, en
rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas s'adressa:
--Moi aussi j'ai une affaire.
--Un mariage?
--Mieux que ça: un entant.
--Déjà!
Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, elle se
précisa pour lui: les beaux côtés qu'il voulait montrer lui apparurent
plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il
leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appréciée à sa
réelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai,
ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par
prudence.
L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce récit: une fillette de
onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le père pendant
dix ans! Avait-il une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment
ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicétas devenait un
camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de déveine; il
était temps vraiment que la roue tournât.
--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.
--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation de
l'enfant.
--Tu la veux, n'est-ce pas?
--Parbleu!
--La mère a épousé un homme puissant!
--Très puissant, disposant d'une influence énorme.
--Riche?
--Très riche.
--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état de ta caisse, il me
semble difficile que tu réussisses tout seul, il te faudrait l'appui
de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais
deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, qui
je le crois, se chargeraient de l'affaire.
--Il faudrait partager avec elles, bien entendu.
--Dame!
--Soixante mille francs ne font déjà pas une trop forte somme.
--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du
tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que
t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en
bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une façon quelconque
les premiers fonds pour entrer en campagne.
--Il le faut, mais comment?
--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire
appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe de successions, de mariages,
et qui est très fort.
--Il ne t'a pas marié.
--Pour deux raisons: la première c'est que j'ai des exigences
pécuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientèle de
Caffié; la seconde, c'est que cette clientèle a des exigences,--comment
dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent
point. En effet, cette clientèle se compose généralement de parents qui
ont une tare, Caffié appelle ça une _paille_, des comédiennes en peine
de filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques faillites ou
qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par
eux-mêmes dans des conditions particulières, ils veulent pour leur fille
un gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement à l'armée
qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doué d'un
prestige qui me manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui
offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, voilà
l'homme, le veux-tu?
Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là qu'un autre,
c'était déjà beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences,
il saurait bien défendre ses intérêts.
Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de Caffié qui habitait rue
Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfumé où
l'odeur des moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle des
paperasses.
En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan se retira,
laissant Nicétas en tête à tête avec le vieil agent d'affaires.
--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille
voûtée pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne
paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.
--Non, c'est pour un enfant naturel.
--Que vous voudriez légitimer?
--Que je voudrais reconnaître.
--On peut toujours reconnaître un enfant naturel.
Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses
conseils peuvent être utiles pour un acte aussi simple.
Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en homme qui n'avait pas
besoin qu'on la lui fît; ne savait-il pas par lui même, puisque c'était
son cas, qu'on peut reconnaître et même légitimer un enfant dont on
n'est pas le père?
--Voici mon histoire.
--C'est le mieux.
Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, surtout en
ce qui se rapportait à la fortune léguée à l'enfant; pour que l'homme
d'affaires n'eût pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix
mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea la réalité,
elle devint la femme d'un commerçant.
Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffié le força
à préciser plusieurs points qu'il aurait préféré laisser dans une
obscurité protectrice.
--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié quand Nicétas fut arrivé au
bout de son récit.
--Reconnaître ma fille.
--Pourquoi?
--Comment pourquoi? mais parce que je suis son père.
--Dans quel but tenez-vous à être son père?
--Mais....
--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous
voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous êtes à confesse; si
vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que vous
tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été léguée?
--A l'enfant et au revenu.
--L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant mieux que la mère,
ne l'ayant pas reconnu elle-même, n'a pas la parole devant la justice
pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez
même indiquer la mère dans un but de recherche de maternité, si vous
trouvez un notaire qui consente à insérer cette indication, car un
officier de l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette
indication de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet
contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans
que je précise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce
pas?
--Parfaitement.
--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? Cela est
certain. Le tuteur de l'enfant aura même de fortes raisons à vous
opposer, car vous ne savez même pas où est né cet enfant que vous
réclamez, vous n'avez même pas son acte de naissance.
--Parce qu'on m'a caché cette naissance.
--Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, pour
vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra
manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra être un
malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la
fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. Vous le croyez, mais vous
n'en êtes pas sûr. Il se peut très bien que, par une sage précaution,
un âge ait été fixé par le testateur où elle aura la jouissance de
ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre
reconnaissance soit admise, résulte-t-il de tout cela que vous allez, en
qualité de père, jouir vous-même de ce revenu et administrer la fortune
de votre fille?
--Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?
--Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est autre chose, et il
faut distinguer. Il n'est pas tuteur légal, celui-là, et pour qu'il
ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit
conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de
famille composé de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient
très probablement le juge de paix eu égard à votre situation, vous
conférerait la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela vous donne
l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois
vous dire que là-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus
grand nombre refusent même au père naturel la jouissance de ce revenu.
A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas s'allongeait.
--Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son enfant n'a donc
aucuns droits sur lui?
--Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, c'est-à-dire
que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus,
il a le droit de rechercher la maternité au nom de son enfant, et si la
mère est dans une situation où cette recherche doit la déshonorer, si
elle est riche, il y a là matière à organiser un chantage _au salé_....
--_Au salé?_
--C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie un enfant. Ce
chantage peut être très fructueux, et même beaucoup plus que ne le
seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant.
Voilà pourquoi, en commençant, je vous demandais de dire ce que vous
vouliez.
Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux
bonhomme le troublait, il voyait trop loin.
Cependant, il fallait répondre.
--Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés que vous me
montrez me rendent très perplexe. Je réfléchirai.
--Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous
réfléchirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien,
écoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates que celles
qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un
bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il
vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait
obtenir, que de n'avoir rien du tout.
--Et vos conditions?
--Nous partagerions.
--Je réfléchirai.
--Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard ironique sur la
tenue de son futur client.
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Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.
La situation telle que Caffié venait de la présenter n'était pas du tout
celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait
que ce qu'il en avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les
pères et mères jouissaient des revenus des héritages que faisaient leurs
enfants et il savait même que cela s'appelait l'usufruit légal, ce qui
dit tout,--établi par la loi; de même il avait vu aussi que les pères
avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle légale, établie
par la loi.
Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'était pas un homme
à qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable à
admettre qu'il eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions plus
délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas
de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler»; c'était
peut-être vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se
cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon
guide, et pour cela il exagérait à l'avance les difficultés et les
dangers du chemin.
Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait adressé à un avocat
pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et
aussi les pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la loi
elle-même. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliothèque
était devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner
un Code.
C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne
l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'à
chercher au mot «Enfant naturel», il trouverait là sûrement les
indications qui lui étaient nécessaires.
Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant naturel», il
était bien question de la présentation des enfants à l'officier de
l'état-civil, des enfants trouvés, des enfants de troupe, mais c'était
tout.
Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher dans cet énorme
volume? Il réfléchit un moment en feuilletant cette table. Que
voulait-il? Reconnaître sa fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait
peut-être sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334.» Il
était sauvé.
Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, rédigées en un
style simple qui semble la clarté même, ne livrent pas leur secret à une
première lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent
vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il
faut préalablement savoir pour s'y reconnaître.
Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants
naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins
il la comprit.
Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il
demanda qu'on lui indiquât les meilleurs livres de droit qui traitaient
la question des enfants naturels.
--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier,
Aubry et Rau? répondit le conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune
demande du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....
--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.
--Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur qui était
vaudevilliste.
--Ni moi non plus.
--Vous étudiez peut-être pour le devenir?
--Pas précisément.
--Je vais vous faire donner Demolombe.
Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il n'en disait pas
assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; sèche la loi;
diffus, confus le commentaire.
Ce n'était pas sa première exaspération contre cette loi barbare qui
l'avait fait le misérable qu'il était, elle l'avait écrasé de tout son
poids, paralysé, anéanti; les autres en avaient tiré contre lui tout le
parti qu'ils voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait en
tirer parti contre les autres, elle restait muette.
Il en était encore à compulser son traité de la _Paternité et de
la filiation_, quand la Bibliothèque ferma, et il se trouvait plus
embarrassé, plus perplexe qu'en entrant.
Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait un fait certain,
résultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant
dont on recherchait la maternité, on devait prouver qu'il était
identiquement le même que celui dont la mère était accouchée, et qu'on
n'était reçu à faire cette preuve par témoins que lorsqu'on avait déjà
un commencement de preuve par écrit.
N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux comte de Chambrais,
d'enlever sa nièce dans un pays étranger où il était presque impossible
de la suivre?
S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle était accouchée, il
semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher;
il irait donc à Crèvecoeur, si faibles que lui parussent les chances
d'obtenir un résultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui
permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait à pied; la forêt de
Crécy dans la Brie, cela ne devait pas être très loin de Paris.
Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il
revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et à une
boutique de ce quai, il avait vu des cartes étalées, qu'il s'était
plus d'une fois amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un
bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il y aurait une carte
en montre sur laquelle il pourrait tracer son itinéraire.
Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.
Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut pas favorable; à la
vérité, une grande carte de France était accrochée à la devanture de la
boutique, mais si haut qu'il lui était impossible de lire le nom des
pays au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.
Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le magasin il demanda,
comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'état-major qui
comprenaient la Brie, et les étalant les unes à côté des autres, sur une
table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir de Paris;
puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer
dans ses poches, il remercia et sortit.
Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du Trône, traversait le
bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et
il arrivait à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en
tout, cinquante kilomètres environ.
Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru
de plus longues sans chemins tracés quand il était officier au Pérou, ou
gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de
bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du courage aux jambes;
ce n'était point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne
et de Paris qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres à
faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la belle étoile.
Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les hauteurs de
Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au
Château-d'Eau, une lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard
Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et sur le cours de
Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue
file, s'en allaient à la halle, laissant derrière elles une bonne odeur
de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de
la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un petit bois, il déjeuna en
regardant le panorama de Paris, qui, au delà de la verdure du bois de
Vincennes, se perdait dans la brume et la fumée.
--Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en
tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre.
Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas régulier,
il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir,
il arrivait à la Houssaye, et peu de temps après il apercevait un tout
petit village qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: c'était
Crèvecoeur.
Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une poignée d'herbe,
il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une
épaisse couche de poussière blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le
prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de Paris; de la station
voisine, c'était admissible, mais de Paris il n'eût trouvé crédit nulle
part.
Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon
espoir; il n'était pas possible que dans un pays composé seulement de
quelques maisons, où tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût
pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais
encore de ce qui les touchait.
En route, il avait bâti son plan, qui était très simple: il recherchait
des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer
dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros
héritage, et l'on paierait une forte prime à celui qui procurerait ces
renseignements... aussitôt qu'ils auraient été reconnus bons.
Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, un vieil
instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitté Crèvecoeur, devait se
rappeler Dagomer.
--S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le rappelait. Un brave
garçon. Peut-être un peu dur aux braconniers, mais il était payé pour
ça; et puis les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables non
plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se rappeler un nourrisson
qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'était impossible, par cette raison
que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.
--Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une petite fille âgée
maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitté Crèvecoeur
depuis dix ans, à l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un
an.
Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne
pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient
jamais eu: tout Crèvecoeur le dirait comme lui.
Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui était venu plus d'une
fois à l'esprit, sans qu'il voulût l'accepter: née à l'étranger, Claude
avait été ramenée en France au moment même où Dagomer était venu habiter
Chambrais, et personne, à l'exception de Ghislaine, ne devait connaître
le lieu de naissance de l'enfant.
La déception fut rude; mais il n'était point dans son caractère de
s'abandonner; il fallait réfléchir. En venant, il avait vu une prairie
où l'on mettait du foin en meules; il serait bien là pour passer la
nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient
quitté les champs.
Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au
soleil levant, il reprit le chemin de Paris.
Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: puisqu'il ne
lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subît: tant pis pour
Ghislaine s'il le lui faisait au _salé_, comme disait Caffié.
Il était las en montant à dix heures du soir les six étages de son ami
d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il
avait préparée:
«Madame,
«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la vôtre,
installée chez un garde, au lieu d'occuper auprès de sa mère, la place
à laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolérer cela et mon devoir est de
prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, à trois heures, aux
abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous était impossible de vous y
trouver, je me présenterais au château.
«NICÉTAS»
Il redescendit l'escalier dont les marches étaient terriblement dures
pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boîte d'un débit de tabac.