TROISIÈME PARTIE

I

Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix

années avaient passé pour elle comme pour son mari rapides, légères,

embellies de tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du

rang peuvent donner de joies et de confiance.

Elle aimait son mari d'un amour passionné.

Le comte idolâtrait sa femme.

Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un

état d'enthousiasme qui mêlait toujours à leur tendresse une part

d'exaltation.

Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils

n'en connaissaient pas le calme.

Une séparation de quelques jours exigée par les nécessités de la

politique les angoissait comme un malheur; pendant ces séparations

ils s'écrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse

passionnée, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courût

au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur première étreinte

ne leur donnassent un vertige.

Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même éducation; ils n'étaient

vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un

regard, exprimant bien souvent ensemble la même pensée, en se servant

des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude

à l'avance d'un accord parfait.

Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques,

discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus

grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas

toujours se conformer à ce qu'elle lui avait conseillé--ce qui était

rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de

respect.

Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'était

mieux qu'en égale qu'il la traitait, c'était en supérieure: elle se

montrait en tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée,

d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance

dans son esprit, tant de foi dans son coeur!

Chambrais était leur résidence favorite pour plusieurs raisons, dont la

principale était qu'ils s'y trouvaient plus étroitement unis; et leur

séjour s'y partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour le

repos et l'intimité; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le

monde et les grandes réceptions.

Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient alors deux mois

en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient

seulement troubler de temps en temps, car ces visites étaient limitées

par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, sans avoir été

sérieusement distraits, à la solitude qui leur était chère et dont ils

tiraient de si profondes jouissances.

C'était à cette époque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de

leurs tendres causeries. La rosée à peine bue par le soleil, alors

que le matin avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée de

flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son

mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.

Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme

un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se

terminaient par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur donnait

un tel bonheur.

Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait pris les deux mains

de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement

murmuré qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle

était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.

Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et confuse:

--Non, disait-elle, c'est trop.

Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son émotion et,

dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondément il était

aimé.

Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, fortifiés tous deux dans

leur amour, contents de ce qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait

en eux quelque découverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle

raison de s'aimer davantage.

Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris

et il l'installait lui-même dans une tribune, puis quand il avait pris

place à son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux

vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractéristique

qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.

Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la

réponse qu'elle voulait.

Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:

--M. le comte d'Unières a la parole.

Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui brûler les

paupières; elle connaissait les points principaux de son discours, mais

comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les

interruptions et le boucan?

Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'était par un

tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.

Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans le royalisme le

plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberté de conscience, il

avait incliné vers une sorte de socialisme chrétien qui, dans ses élans

populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrême gauche

en même temps qu'il consternait ses amis de la droite.

Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on pouvait se demander

chaque fois qu'il prenait la parole: de quel côté viendraient les

applaudissements? Duquel les exclamations ou les huées?

Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les yeux levés et

tournés vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu à peu

le silence s'établissait et il commençait.

Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant

au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'à elle; mais aussi quand la

Chambre entière restait attentive, quelle fierté!

Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur coupé, ils se tassaient

l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa

gloire dans cette étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils

faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que

le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa

conscience.

Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on citait chez tous dans leur

monde: leur amour; la beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le

talent du mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.

Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur genre de vie, à

la campagne comme à Paris, était princier et fastueux, digne de leur

fortune et de leur rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain

de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile où la

comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur existence dans les plus petits

détails était l'application même de leurs principes.

Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il fallait que ceux

qui les entouraient, qui dépendaient d'eux eussent leur part de cette

fortune: c'était loin, très loin que leur responsabilité s'étendait à

cet égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, relevés! Que de

devoirs ils s'étaient imposés quand ils auraient pu si bien passer à

côté d'infortunes et de misères qui ne les touchaient pas directement,

en détournant la tête, et dont ils prenaient la charge par cela seul

bien souvent que le hasard les leur avait révélées!

On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et

le mot n'était que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le

souci de sa dignité et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer

une préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus qu'une négligence

d'étiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout était largement mené,

et s'il n'était pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que

les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la politesse, la

simplicité des manières, l'affabilité, fût poussée aussi loin, sans que

la correction la plus irréprochable en souffrit en rien.

Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels leur situation était

exceptionnelle, admirée, respectée; on ne touchait pas aux d'Unières,

c'était un honneur d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter.

Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on était

sûr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unières

s'était occupée de quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était

montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière elle, sans même

songer à se retourner; quant à juger, à critiquer, c'eût été un crime

que personne ne s'était encore aventuré à commettre.

Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la copier! Paris a de ces

engouements; il y a des périodes où il est de bon ton d'être grasse

parce qu'une femme très en vue est grasse, d'autres où il est désirable

d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et

dans un certain monde une femme n'était reconnue jolie et élégante que

si sa beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unières. On

se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait même fait adopter

l'extrême simplicité de ses toilettes, taillées dans des lainages

souples aux couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais les

exagérations de la mode.

Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage était venu assombrir

leur ciel radieux: huit ans après leur mariage, ils avaient perdu M. de

Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à courre, le

comte avait été renversé par son cheval tombé avec lui, et blessé à la

poitrine d'un coup de pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt

il en avait paru guéri, mais une myocardite chronique en était résultée

qui, au bout de quelques mois, avait amené la mort.

M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade pour assurer l'avenir

de Claude, comme il l'avait promis à Ghislaine, et dès le lendemain de

l'installation de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait déposé,

chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa

légataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette

fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.

Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas davantage attendu trop

tard pour dire à Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce

sentiment de prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait fait

de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se savait perdu.

--Me voilà malade, ma chère petite, et bien que j'aie l'espoir que ce

n'est pas grièvement, j'ai une précaution à prendre, une recommandation

à t'adresser que je ne veux pas différer. Si je devais partir--mais,

rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais,

j'aurais cette suprême consolation de te laisser la plus heureuse des

femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde

de plus heureuse, que toi?

--Certes non, mon bon oncle.

--Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur puisse être menacé un

jour. Et je ne le prévois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que

sage de prendre toutes les précautions même contre l'impossible et

l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une

position critique, j'ai déposé chez notre notaire, Me Le Genest de La

Crochardière, des pièces qui pourraient te servir.

Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:

--Il est revenu, murmura-t-elle.

--Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est encore vivant malgré

les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu

depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui,

toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas à

craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour

ta défense, je l'ai déposée chez notre notaire avec cette mention:

«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, si elle la réclame; si

cette réclamation n'a pas lieu, la brûler sans la lire, après la mort de

madame d'Unières.» Et je suis sûr que cette réclamation n'aura jamais

lieu.

Ghislaine · 第 24 / 48 题