I
Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix
années avaient passé pour elle comme pour son mari rapides, légères,
embellies de tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du
rang peuvent donner de joies et de confiance.
Elle aimait son mari d'un amour passionné.
Le comte idolâtrait sa femme.
Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un
état d'enthousiasme qui mêlait toujours à leur tendresse une part
d'exaltation.
Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils
n'en connaissaient pas le calme.
Une séparation de quelques jours exigée par les nécessités de la
politique les angoissait comme un malheur; pendant ces séparations
ils s'écrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse
passionnée, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courût
au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur première étreinte
ne leur donnassent un vertige.
Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même éducation; ils n'étaient
vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un
regard, exprimant bien souvent ensemble la même pensée, en se servant
des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude
à l'avance d'un accord parfait.
Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques,
discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus
grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas
toujours se conformer à ce qu'elle lui avait conseillé--ce qui était
rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de
respect.
Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'était
mieux qu'en égale qu'il la traitait, c'était en supérieure: elle se
montrait en tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée,
d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance
dans son esprit, tant de foi dans son coeur!
Chambrais était leur résidence favorite pour plusieurs raisons, dont la
principale était qu'ils s'y trouvaient plus étroitement unis; et leur
séjour s'y partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour le
repos et l'intimité; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le
monde et les grandes réceptions.
Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient alors deux mois
en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient
seulement troubler de temps en temps, car ces visites étaient limitées
par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, sans avoir été
sérieusement distraits, à la solitude qui leur était chère et dont ils
tiraient de si profondes jouissances.
C'était à cette époque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de
leurs tendres causeries. La rosée à peine bue par le soleil, alors
que le matin avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée de
flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son
mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.
Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme
un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se
terminaient par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur donnait
un tel bonheur.
Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait pris les deux mains
de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement
murmuré qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle
était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.
Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et confuse:
--Non, disait-elle, c'est trop.
Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son émotion et,
dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondément il était
aimé.
Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, fortifiés tous deux dans
leur amour, contents de ce qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait
en eux quelque découverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle
raison de s'aimer davantage.
Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris
et il l'installait lui-même dans une tribune, puis quand il avait pris
place à son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux
vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractéristique
qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.
Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la
réponse qu'elle voulait.
Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:
--M. le comte d'Unières a la parole.
Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui brûler les
paupières; elle connaissait les points principaux de son discours, mais
comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les
interruptions et le boucan?
Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'était par un
tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.
Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans le royalisme le
plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberté de conscience, il
avait incliné vers une sorte de socialisme chrétien qui, dans ses élans
populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrême gauche
en même temps qu'il consternait ses amis de la droite.
Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on pouvait se demander
chaque fois qu'il prenait la parole: de quel côté viendraient les
applaudissements? Duquel les exclamations ou les huées?
Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les yeux levés et
tournés vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu à peu
le silence s'établissait et il commençait.
Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant
au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'à elle; mais aussi quand la
Chambre entière restait attentive, quelle fierté!
Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur coupé, ils se tassaient
l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa
gloire dans cette étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils
faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que
le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa
conscience.
Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on citait chez tous dans leur
monde: leur amour; la beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le
talent du mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.
Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur genre de vie, à
la campagne comme à Paris, était princier et fastueux, digne de leur
fortune et de leur rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain
de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile où la
comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur existence dans les plus petits
détails était l'application même de leurs principes.
Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il fallait que ceux
qui les entouraient, qui dépendaient d'eux eussent leur part de cette
fortune: c'était loin, très loin que leur responsabilité s'étendait à
cet égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, relevés! Que de
devoirs ils s'étaient imposés quand ils auraient pu si bien passer à
côté d'infortunes et de misères qui ne les touchaient pas directement,
en détournant la tête, et dont ils prenaient la charge par cela seul
bien souvent que le hasard les leur avait révélées!
On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et
le mot n'était que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le
souci de sa dignité et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer
une préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus qu'une négligence
d'étiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout était largement mené,
et s'il n'était pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que
les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la politesse, la
simplicité des manières, l'affabilité, fût poussée aussi loin, sans que
la correction la plus irréprochable en souffrit en rien.
Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels leur situation était
exceptionnelle, admirée, respectée; on ne touchait pas aux d'Unières,
c'était un honneur d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter.
Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on était
sûr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unières
s'était occupée de quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était
montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière elle, sans même
songer à se retourner; quant à juger, à critiquer, c'eût été un crime
que personne ne s'était encore aventuré à commettre.
Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la copier! Paris a de ces
engouements; il y a des périodes où il est de bon ton d'être grasse
parce qu'une femme très en vue est grasse, d'autres où il est désirable
d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et
dans un certain monde une femme n'était reconnue jolie et élégante que
si sa beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unières. On
se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait même fait adopter
l'extrême simplicité de ses toilettes, taillées dans des lainages
souples aux couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais les
exagérations de la mode.
Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage était venu assombrir
leur ciel radieux: huit ans après leur mariage, ils avaient perdu M. de
Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à courre, le
comte avait été renversé par son cheval tombé avec lui, et blessé à la
poitrine d'un coup de pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt
il en avait paru guéri, mais une myocardite chronique en était résultée
qui, au bout de quelques mois, avait amené la mort.
M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade pour assurer l'avenir
de Claude, comme il l'avait promis à Ghislaine, et dès le lendemain de
l'installation de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait déposé,
chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa
légataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette
fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.
Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas davantage attendu trop
tard pour dire à Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce
sentiment de prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait fait
de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se savait perdu.
--Me voilà malade, ma chère petite, et bien que j'aie l'espoir que ce
n'est pas grièvement, j'ai une précaution à prendre, une recommandation
à t'adresser que je ne veux pas différer. Si je devais partir--mais,
rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais,
j'aurais cette suprême consolation de te laisser la plus heureuse des
femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde
de plus heureuse, que toi?
--Certes non, mon bon oncle.
--Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur puisse être menacé un
jour. Et je ne le prévois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que
sage de prendre toutes les précautions même contre l'impossible et
l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une
position critique, j'ai déposé chez notre notaire, Me Le Genest de La
Crochardière, des pièces qui pourraient te servir.
Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:
--Il est revenu, murmura-t-elle.
--Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est encore vivant malgré
les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu
depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui,
toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas à
craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour
ta défense, je l'ai déposée chez notre notaire avec cette mention:
«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, si elle la réclame; si
cette réclamation n'a pas lieu, la brûler sans la lire, après la mort de
madame d'Unières.» Et je suis sûr que cette réclamation n'aura jamais
lieu.