I
Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de
Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller
son maître qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil
des nuits prolongées.
--Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en
toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai reçue de Mlle de
Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse,
alors...
Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que
Philippe lui présentait sur un plateau.
--Tire les rideaux.
C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la
place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions
les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant
la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de
déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il
n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez,
et pour qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient
nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de
satin rouge.
--Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe.
«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le
prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche,
portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux
heures.»
--Que me lis-tu là?
--Rien que ce qui est sur la dépêche.
Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait
l'éclairage qu'il lui fallait.
Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait
lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même.
Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelât ainsi en toute
hâte? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir.
--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il.
Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença à s'babiller.
--Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté!
s'écria-t-il tout à coup.
Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il fût
libre.
A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider
un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une
séance d'escrime; à sept heures, il dînait au cabaret avec une petite
femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait
enfin.
Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au
monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall,
la séance d'escrime, passe encore, mais le dîner! elle pourrait très
bien se fâcher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion
perdue qui ne se retrouverait pas.
A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il avala son déjeuner,
et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du château
où Ghislaine l'attendait, seule.
En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en
écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons
rauques de sa voix tremblante.
--Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait
imaginé?
Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitôt
qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de
Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les
fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa
nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.
--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un
ton affectueux et encourageant.
Elle ne répondit pas.
--Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.
Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à
peine perceptible, elle murmura.
--La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....
L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons
inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononça; puis,
brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes.
Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de la vérité,
terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même
l'envisager hardiment.
Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes
paroles la pousser, la forcer:
--Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui
t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai
pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai
l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il
t'écoutait.
Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya
contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.
Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la
brusquer.
--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.
Puis, baissant encore la voix:
--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon goût pour
la musique....
Un éclair le frappa:
--Nicétas, s'écria-t-il.
--Oui.
Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de
Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de
Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il
lui restait à dire.
Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entraînât et
la soutînt en même temps.
--Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te
recommander la réserve avec lui.
--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette
réserve.
Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole
de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire;
si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce
musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans
doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était
exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le drôle, et cela serait
facile.
--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que
cela puisse être.
--Comment?
--Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?
--Oh! jamais.
--Cependant?
--Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il pût prendre mon attitude
avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois
étrange, souvent il me regardait d'une façon gênante, il tenait des
discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie
de son caractère. Comment supposer...
--Évidemment.
--Les choses en étaient là, et je me proposais même d'observer avec lui
une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand
vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....
--Et pourquoi?
--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fût mouillé en
retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de
sympathie. Pendant le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours
vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et
moi, nous fîmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et...
lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans
doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché
derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier
mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre
elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du
scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et
avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule.
--Bien, ma fille.
--Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?
--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.
--Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me parlât, qu'il y allait
de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je
l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point
et alors il se jeta à genoux....
--Je comprends, passe.
--Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la porte. Je recommençai
à le presser de partir, et il répondit qu'il m'obéirait si je voulais
prendre l'engagement que je serais pour lui après cet aveu ce que
j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à rester, à parler,
je le menaçai d'appeler à l'aide. A mon accent, il comprit que j'étais
décidée à tout, plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de plus;
il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obéi.
--Et depuis?
--Il m'était impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser
la vérité à lady Cappadoce, je la priai de lui écrire pour le prévenir
que les leçons étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée à
ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première fois, je recommandai
qu'on tînt toutes les fenêtres de mon appartement fermées, avant le
dîner; je me croyais en sûreté. Hier soir....
Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra au point d'être
à peine intelligible.
--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de Jeanne; toutes les
fenêtres étaient fermées, et rien ne se présentait d'inquiétant.
Rassurée, je permis à Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais
en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la
clef: la mienne était verrouillée. Au bout d'un certain temps, je passai
dans le cabinet de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur la
console....
--Il était là!
--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus
appeler, me débattre, me dégager, la force ma manqua. Quand je revins à
moi, il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était entrouverte.