IX

Sur la bergère où il avait pour toute couverture un vieux tapis de

table, Nicétas dormit peu, et le matin, avant que la maison fût

éveillée, il partit pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.

Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il avait cru que

l'obscurité dans laquelle il se débattait allait se dissiper, et que

Soupert, avec son expérience de la vie, éclairerait son lendemain; mais

Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et son lendemain

était aussi plein d'indécision et d'incertitude que la veille.

De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tiré qu'un seul

enseignement, c'est qu'il avait été plus que naïf d'obéir à Ghislaine

quand elle lui avait demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt

fois dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces railleries

pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il

avait pu s'adresser.

Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur

son mariage «indispensable», il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile:

évidemment la comparaison entre son procédé et celui de Soupert n'était

pas à son avantage: Soupert s'était fait aimer par une fille qui était

l'égale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était

fait flanquer à la porte.

Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait sa maîtresse; tandis

que maintenant il fallait bien reconnaître que les probabilités étaient

pour que lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.

Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à chaque instant, il

rentra demander si l'on n'avait rien reçu pour lui.

Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à espérer qu'elle ne

viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait été réellement blessée

par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son

indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle commencerait sa

journée par lui faire signifier congé; les prétextes ne lui manqueraient

pas si, comme il était probable, elle ne voulait pas confesser la

vérité. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il

lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons

s'enchaînaient dans son imagination enfiévrée.

Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? Parce qu'elle

avait repoussé un amant alors qu'il se présentait maladroitement et

de façon à effrayer une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas

nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui

déplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait très bien

lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il

était tout disposé à se contenter de ce rôle... au moins en attendant.

Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de

ne trouver que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot,

d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une

au-devant de l'autre; leurs silences même auraient une douceur et une

ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin ce serait

un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majesté

héréditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.

Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et de repos après les

angoisses de la journée.

Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on pouvait croire que,

plus tard, elle serait amenée fatalement à en accepter une autre: à lui

de la préparer.

Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir

descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa

concierge n'étant point femme à monter ses cinq étages pour la lui

remettre: chaque fois il eut la même réponse: rien; à la dernière, sa

concierge qui voyait son trouble, crut à propos de lui adresser un mot

d'encouragement.

--Ce sera pour demain.

Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; Ghislaine n'avait

rien dit, lady Cappadoce n'écrirait pas.

Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde à la porte de la

loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet

d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiété il se pencha

par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le

nez, faisait son tri.

--Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce sera pour la seconde.

Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait partir à une heure pour

Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que décidément Ghislaine

acceptait la déclaration avec ses conséquences.

Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, que Soupert

le disait; pas si naïve, sa sortie; décidément, il était vieux jeu, le

maestro.

Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.

--Monsieur Nicétas, une dépêche.

Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche sûrement

venait de Chambrais.

Elle en venait en effet, et elle était signée de lady Cappadoce:

«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai quand pourra être

reprise.»

Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison les leçons étaient

momentanément suspendues.

Était-ce momentanément?

Après un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait

attendre que lady Cappadoce le prévint; il fallait savoir et tout de

suite, car malgré ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances;

avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore tout à fait.

Il écrivit:

«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce mon respectueux hommage,

et de la prier de me faire savoir si les empêchements dont parle sa

dépêche semblent probables pour vendredi.»

Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il était résolu, car

c'était son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractère, violent

au contraire et emporté; la réponse de la gouvernante déciderait la

question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de rester dans le

doute.

Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle arriva:

«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir M. Nicétas à l'avance

lorsque les leçons pourront être reprises, mais en ce moment il y a

empêchement à fixer une date.»

A ce court billet était joint un chèque pour le paiement du mois.

Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles à échafauder

pour chercher un doute, c'était bien un congé, malgré la forme aimable

dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine

avait trouvé un prétexte pour supprimer les leçons, et avec sa naïveté

ordinaire, la vieille Anglaise croyait à une simple suspension.

Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le revoir jamais, et

elle prenait ses précautions pour qu'il en fût ainsi.

Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre les siennes pour

la revoir le jour même.

Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à partir, un marché

était intervenu entre eux: «Vous vous souviendrez»; c'était une

condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre

l'entretien au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, et

cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour

respectueux dont il se serait contenté; à elle la responsabilité de ce

qui arriverait.

Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour travailler dans

l'atelier de Casparis; avant d'arrêter son plan, il voulut savoir si

elle viendrait; sans doute c'était une sorte de faiblesse, quelque

chose comme une acceptation «des empêchements» mis en avant par lady

Cappadoce; mais si comme il en était sûr à l'avance, les empêchements

n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa

résolution.

A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer

avenue de Villiers, et en se promenant à une petite distance de

l'atelier du statuaire, il attendit; bientôt, il la vit descendre de

voiture, accompagnée de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit pour la

gare de Sceaux.

Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il fallait, en effet,

qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non après le dîner,

mais pendant le dîner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne

heure à Chambrais.

Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le soir, quand elle

n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'était plus

naturel, mais instruite par l'expérience, elle avait dû prendre des

précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et il y eût eu naïveté

à lui de procéder une seconde fois de la même façon que la première.

Qu'il se présentât à la grille d'entrée, et le concierge ne le

laisserait pas probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans la

chambre à la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait

donc manoeuvrer autrement.

C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady Cappadoce, et

c'était à la même heure que les jardiniers cessaient leur travail pour

rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept

heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement de Ghislaine

devait être abandonnée; à sept heures les jardins devaient être

déserts; enfin à sept heures, les maçons qui réparaient le mur du parc

finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il avait des

chances pour arriver à cet appartement sans être rencontré et aperçu;

s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il

ne s'en tirerait pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de

surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.

Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins

qui, comme il l'avait prévu, étaient déserts; mais ce qu'il n'avait pas

prévu, c'était que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent

déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue du château, il vit

qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, ne pensant même pas à se

cacher: c'était l'anéantissement de son plan.

Mais dans cette façade, un petit perron descendait au jardin; si la

porte n'était pas fermée il pourrait entrer par là; assurément cette

voie était plus périlleuse, mais il n'avait pas à choisir: cela ou

rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui

s'ouvrit.

N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas

n'attirerait-il pas l'attention?

Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la

première porte qu'il trouva et qui, d'après son estime, devait conduire

dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord de

se reconnaître, mais bientôt il vit que cette pièce meublée simplement

devait être habitée par la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle

de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se

trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.

Son intention n'était pas de se cacher comme la première fois, derrière

un rideau, car les précautions prises indiquaient qu'il devait employer

des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était quelque coin

sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du château qu'il

connaissait, elles étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;

n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces habitées par

Ghislaine comme dans les autres?

Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du

choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisième, et se

décida enfin pour un placard haut et profond qui servait à ranger les

balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de ménage. Là,

il devait être en sûreté; ce n'était pas l'heure de se servir de ces

objets, et en ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait

pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la porte sur lui.

Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son aise pour prendre

les positions qu'il voulait, il pouvait rester là une partie de la nuit.

Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, il entendit qu'on

entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.

--Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.

--Oui, mademoiselle.

Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, une jeune femme de

chambre attachée spécialement au service de Ghislaine.

Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées et venues qui

vint faiblement jusqu'à lui.

--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mère ce

soir? demanda la femme de chambre.

--Quand rentrerez-vous?

--Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me ramènera.

--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la clé.

--Oui, mademoiselle.

La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans

sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi

Ghislaine devait se croire en sûreté.

Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignât; mais

peu importait, car son dessein n'était pas d'aller dans la chambre, il

attendrait qu'elle vînt dans le cabinet de toilette.

Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de lumière annonça

qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit

poser sa bougie sur une console; elle était à deux pas du placard, lui

tournant le dos.

Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un cri, il la prit dans

son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:

--Ce soir, je ne partirai pas.

Ghislaine · 第 12 / 48 题