RUSSON WOOLDRIDGE (Toronto)

#Professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto et

créateur de ressources littéraires librement accessibles en ligne

Professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto, Russon

Wooldridge est créateur de sites dans le domaine des études françaises (voir son

site professionnel, notamment "Summary of electronic publications"), dont le Net

des études françaises. Il est également éditeur en ligne (revue, actes de

colloques) et chercheur (histoire de la langue, évolution des médias du papier

et du web).

*Entretien du 8 février 2001

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Aider les étudiants à vivre en français (cours de langue de première année du

1er cycle d'études, par exemple), à perfectionner leurs compétences

linguistiques (cours de traduction de quatrième année du 1er cycle, par

exemple), à approfondir leur connaissance de domaines spécifiques du savoir

exprimés en français (cours et thèses de 2e et 3e cycles) et, à tous les

niveaux, à se servir des outils appropriés. Mes activités de recherche,

autrefois menées dans une tour d'ivoire, se font maintenant presque uniquement

par des collaborations locales ou à distance.

= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

Pour moi, c'est presque la même question. Tout mon enseignement exploite au

maximum les ressources d'internet (le web et le courriel): les deux lieux

communs d'un cours sont la salle de classe et le site du cours, sur lequel je

mets tous les matériaux des cours. Je mets toutes les données de mes recherches

des vingt dernières années sur le web (réédition de livres, articles, textes

intégraux de dictionnaires anciens en bases de données interactives, de traités

du 16e siècle, etc.). Je publie des actes de colloques, j'édite un journal, je

collabore avec des collègues français, mettant en ligne à Toronto ce qu'ils ne

peuvent pas publier en ligne chez eux. En mai 2000 j'ai organisé à Toronto un

colloque international sur "Les études françaises valorisées par les nouvelles

technologies". Tout cela se trouve sur mon site.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Je me rends compte que sans internet mes activités seraient bien moindres, ou du

moins très différentes de ce qu'elles sont actuellement. Donc je ne vois pas

l'avenir sans. Mais il est crucial que ceux qui croient à la libre diffusion des

connaissances veillent à ce que le savoir ne soit pas bouffé, pour être vendu,

par les intérêts commerciaux. Ce qui se passe dans l'édition du livre en France,

où on n'offre guère plus en librairie que des manuels scolaires ou pour concours

(c'est ce qui s'est passé en linguistique, par exemple), doit être évité sur le

web. Ce n'est pas vers les amazon.com qu'on se tourne pour trouver la science

désintéressée. Sur mon site, je refuse toute sponsorisation.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

J'imprime de moins en moins. Alors qu'il y a trois ans je distribuais encore

beaucoup de papier à mes étudiants, depuis quelque temps je mets tout sur le web

et c'est à eux d'imprimer, s'ils le souhaitent! Je n'envoie plus de papier à mes

correspondants; je leur écris par courriel et, si j'ai un document à leur

transmettre, je l'envoie en fichier attaché en format html. Je n'écris plus pour

le papier mais uniquement pour le web. Je prends toujours plaisir, quand même, à

lire un roman relié ou un journal sur papier, bien que je consulte régulièrement

la presse en ligne.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Dangereux de jouer aux prophètes! Le sort de l'imprimé dépendra peut-être plus

de facteurs écolo-économiques que de facteurs humains ou sociaux. Que peut faire

en général le goût ou l'habitude face aux forces économiques? On peut constater

que le coût du papier va en augmentant, que le nombre d'arbres va en diminuant,

que la pollution croît tous les jours, qu'un ordinateur utilise de moins en

moins d'électricité avec chaque nouveau modèle. La fabrication du papier

est-elle, sera-t-elle, plus ou moins polluante et consommatrice de sources

naturelles que la fabrication de l'électricité?

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Il est certain que le livre électronique devient de plus en plus attrayant avec

les progrès techniques, tout comme les jeux électroniques. Je dois avouer que je

ne m'intéresse de près ni aux livres électroniques, ni aux jeux électroniques.

Je lis en ligne pour mon travail, mais je préfère quitter mon ordinateur quand

il s'agit de lire pour le plaisir.

= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur

le web?

C'est une question importante, qui est loin d'être résolue. Je préfère parler de

la propriété intellectuelle. On a le modèle du livre imprimé: si un auteur

universitaire publie un livre sur papier, son institution n'en réclame pas la

propriété, alors qu'il arrive qu'un livre publié sur un serveur institutionnel

soit considéré comme appartenant à l'institution en question, ce qui est, à mon

avis, injuste. A part cela, tout ce que l'auteur peut faire est de mettre un

copyright à son nom sur les textes qu'il a écrits et qu'il publie en ligne et

puis compter sur sa réputation pour que ses lecteurs "sérieux" en sachent la

provenance. Le piratage a toujours existé: Voltaire voyait ses livres publiés

anonymement en Hollande au 18e siècle, par exemple.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux

aveugles et malvoyants?

Je n'ai pas de compétence pour répondre à cette question. La technologie

trouvera sûrement un moyen de rendre l'accès possible par chacun des cinq sens,

l'odorat y compris.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Je travaille dans la même université que Marshall McLuhan autrefois (nos

carrières se sont un moment croisées). Le "village global" qu'il entrevoyait à

l'époque de la radio et de la télévision est devenu une réalité dans l'ère

d'internet. Mais un village sans classes sociales (il n'y a pas de châtelain).

= Et la société de l'information?

Si on veut parler de "société" il ne peut pas être question d'une opposition

"haves" vs. "have-nots" (munis vs. démunis), sauf dans la mesure où l'accès à

l'information est plus ou moins libre ou limité d'un point de vue technologique

ou économique, voire politique. Par exemple, l'accès à l'information en ligne

est plus libre au Canada qu'en France, plus libre en France qu'en Algérie, etc.

Internet est potentiellement un moyen pour que chacun puisse s'approprier son

propre contrôle de l'information, qui n'est plus diffusée par les seuls canaux

dirigistes, comme l'Edition ou l'Université, entre autres.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Une lettre que j'ai reçue par courriel à propos de mon site sur le Dictionnaire

de l'Académie française. Je la cite intégralement:

"Sujet: 'Bravo! mais encore un effort' / Bonjour, Je m'appelle Sophie, j'ai 10

ans, et je suis contente de trouver un dictionnaire sur internet. Mais je

voudrais tout trouver, j'ai un exposé à faire sur la Fête du travail (1er mai)

et ma requête n'a pas abouti... L'on voudrait tout trouver... Merci encore.

Sophie"

= Et votre pire souvenir?

Voyons... (j'ai tendance à évacuer les mauvais souvenirs). Je pense ne pas avoir

vraiment de "pire souvenir" en fait. Disons plutôt quelques déceptions quand je

donne à X, Y et Z (et à d'autres) et que X, Y et Z ne donnent rien en retour. Je

connais pas mal de "chercheurs" carriéristes. Stoïque et un peu cynique,

j'observe d'un oeil désabusé, mais quand même dégoûté, le détournement

mercantile de matériaux créés en premier lieu dans le but de les mettre

librement en ligne (un cas particulier est documenté sur le site du projet

d'informatisation du Dictionnaire de l'Académie française). La nature humaine

est partout la même: la soif de pouvoir chez certains vs. le partage et le

pouvoir individuel.

*Entretien du 15 mai 2001

= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?

Un pas de plus vers l'autonomisation de l'usager comme créateur de ressources en

ligne: la dernière version de TACTweb, récemment installée sur un serveur de

l'Université de Toronto, permet dorénavant de construire des bases interactives

importantes comme les dictionnaires de la Renaissance (Estienne et Nicot; base

RenDico), les deux principales éditions du Dictionnaire de l'Académie française

(1694 et 1835), les collections de la Bibliothèque électronique de Lisieux (base

LexoTor), les oeuvres complètes de Maupassant, ou encore les théâtres complets

de Corneille, Molière, Racine, Marivaux et Beaumarchais (base Théâtre 17e-18e).

À la différence de grosses bases comme Frantext ou ARTFL (American and French

Research on the Treasury of the French Language) nécessitant l'intervention

d'informaticiens professionnels, d'équipes de gestion et de logiciels coûteux,

TACTweb, qui est un gratuiciel que l'on peut décharger en ligne et installer

soi-même, peut être géré par le chercheur individuel créateur de ressources

textuelles en ligne.

Entretiens (1998-2001) · 第 120 / 132 题