#Traducteur littéraire et dramatique, spécialiste de la Roumanie
*Entretien du 24 mars 2001
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Je suis traducteur littéraire en français (ma langue maternelle) à partir
principalement du roumain (et aussi de l'espagnol). Ayant traduit et adapté de
nombreuses pièces de théâtre, j'ai également eu l'occasion de m'impliquer dans
la mise en scène, et pas seulement des pièces que j'ai pu traduire ou adapter.
Je fais des piges également pour plusieurs revues sur la Roumanie, sur le monde
arabe et sur la langue française (notamment sur le site de l'Association pour la
sauvegarde et l'expansion de la langue française - ASSELAF). Il m'arrive
également de donner des cours d'arabe, langue que j'ai enseignée plusieurs
années pour l'Éducation nationale française, pour ne pas perdre la main dans
cette langue.
= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?
Les contacts amicaux et professionnels, par courrier électronique donc, ainsi
que la transmission de documents écrits ou d'images, mais assez peu de
navigation.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Sans grand changement, je crois, en ce qui me concerne (mais sait-on jamais?).
= Utilisez-vous encore beaucoup le papier?
J'utilise beaucoup le support papier car, quoique j'écrive la plupart du temps
sur ordinateur, j'ai besoin d'imprimer pour me relire. Je lis les journaux. Je
suis très attaché au livre comme objet et comme support de connaissance. Et en
tout cas je fais partie de la chaîne qui les édite. Je viens même d'en publier
un: Cîntece de alchimist / Chants d'achimiste de Teodor Mazilu, édition bilingue
de poésie, traduite par mes soins (publiée aux éditions Crater à Bucarest).
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Je pense que le papier a encore de très beaux jours devant soi. Mais il va
resserrer une partie de sa gamme, naturellement, c'est-à-dire la recentrer. Je
suis ravi que l'on économise ainsi la vie de milliers d'arbres, pour que
certaines données d'intérêt variable ou à rotation rapide soient déviées sur les
divers supports numériques. Par ailleurs, les journaux (non nécessairement les
quotidiens) restent un moyen dit d'"information" plus digne de foi que la presse
audio-visuelle: leur lecture est le moyen d'essayer de s'informer le moins
passif, celui qui permet la meilleure distanciation par rapport à l'information
(on se fait moins piéger par le matraquage télé). Il y a ensuite plus de
diversité dans les titres, dans les opinions, et surtout il y a des journaux
spécialisés (c'est même le seul moyen d'information susceptible d'être
spécialisé). Le livre, enfin, me paraît aujourd'hui le lieu idéal de refuge des
valeurs de l'esprit, celles qui ne sont pas frappées d'obsolescence par le
progrès technique ou par les modes. Bref, le papier, c'est la lecture, et c'est
la lecture libre.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Mon opinion, que je garde la plus éloignée possible de tout sentiment, est assez
réservée. La lecture sur écran est moins confortable que dans un livre
traditionnel. Le seul intérêt (à long terme) serait, me semble-t-il, de trouver
à l'état numérique des livres épuisés, lorsqu'on ne peut se rendre dans une
bibliothèque.
= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur
le web?
Le débat sur le droit d'auteur sur le web me semble assez proche sur le fond de
ce qu'il est dans les autres domaines où le droit d'auteur s'exerce, ou devrait
s'exercer. Le producteur est en position de force par rapport à l'auteur dans
pratiquement tous les cas de figure. Les pirates, voire la simple diffusion
libre, ne menacent vraiment directement que les producteurs. Les auteurs ne sont
menacés que par ricochet. Il est possible que l'on puisse légiférer sur la
question, au moins en France où les corporations se revendiquant de l'exception
culturelle sont actives et résistent encore un peu aux Américains, mais le mal
est plus profond. En effet, en France comme ailleurs, les auteurs étaient
toujours les derniers et les plus mal payés avant l'apparition d'internet, on
constate qu'ils continuent d'être les derniers et les plus mal payés depuis. Il
me semble nécessaire que l'on règle d'abord la question du respect des droits
d'auteur en amont d'internet. Déjà dans le cadre général de l'édition ou du
spectacle vivant, les sociétés d'auteurs - SACD (Société des auteurs et
compositeurs dramatiques), Société des gens de lettres, SACEM (Société des
auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), etc. - faillissent dès lors que
l'on sort de la routine ou du vedettariat, ou dès que les producteurs abusent de
leur position de force, ou tout simplement ne payent pas les auteurs, ce qui est
très fréquent. Il est hypocrite dans ce cas-là de crier haro sur le seul
internet.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un web véritablement multilingue?
La langue unique est à l'évidence un système totalitaire. Tout ce qui peut
contribuer à la diversité linguistique, sur internet comme ailleurs, est
indispensable à la survie de la liberté de penser. Je n'exagère absolument pas:
l'homme moderne joue là sa survie. Cela dit, je suis très pessimiste devant
cette évolution. Les Anglo-saxons vous écrivent en anglais sans vergogne.
L'immense majorité des Français constate avec une indifférence totale le
remplacement progressif de leur langue par le mauvais anglais des marchands et
des publicitaires, et le reste du monde a parfaitement admis l'hégémonie
linguistique des Anglo-saxons parce qu'ils n'ont pas d'autres horizons que de
servir ces riches et puissants maîtres. La seule solution consisterait à
recourir à des législations internationales assez contraignantes pour obliger
les gouvernements nationaux à respecter et à faire respecter la langue nationale
dans leur propre pays (le français en France, le roumain en Roumanie, etc.),
cela dans tous les domaines et pas seulement sur internet. Mais ne rêvons pas...
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux
aveugles et malvoyants?
L'accompagnement acoustique, mais je n'ai pas de suggestions techniques.
= Comment définissez-vous la société de l'information?
Il n'y a pas, je crois, de société de l'information. Internet, la télévision, la
radio ne sont pas des moyens d'information, ce sont des moyens de communication.
L'information participe d'une certaine forme de savoir sur le monde, et les
moyens de communication de masse ne la transmettent pratiquement pas. Ils
l'évoquent dans le meilleur des cas (ceux des journalistes de terrain par
exemple), et la déforment voire la truquent dans tous les autres. Et (pour
autant qu'il le veuille!) le pouvoir politique n'est hélas plus aujourd'hui
assez "le" pouvoir pour pouvoir faire respecter l'information et la liberté.
L'information, comme toute forme de savoir, est le résultat d'une implication
personnelle et d'un effort de celui qui cherche à s'informer. C'était vrai au
Moyen-Âge, c'est encore vrai aujourd'hui. La seule différence, c'est
qu'aujourd'hui il y a davantage de leurres en travers du chemin de celui qui
cherche.