#Coordinateur d'ELSNET (European Network of Excellence in Human Language
Technologies)
Financé par la Commission européenne, ELSNET (European Network of Excellence in
Human Language Technologies) regroupe 135 universités et sociétés. L'objectif
technologique commun aux participants d'ELSNET est de construire des systèmes
multilingues pour la parole et la langue naturelle.
Steven Krauwer, coordinateur d'ELSNET, est professeur et chercheur en
linguistique computationnelle à l'Institut de linguistique d'Utrecht. Ses
recherches portent principalement sur la traduction automatique et les
technologies d'évaluation de la langue et de la parole.
*Entretien du 23 septembre 1998 (entretien original en anglais)
= Quel est l'apport de l'internet dans votre activité?
L'internet est l'instrument que j'utilise le plus pour communiquer avec les
autres, et c'est ma source principale d'information. Je compte passer le reste
de ma vie professionnelle à utiliser les technologies de l'information pour
supprimer ou réduire les barrières des langues.
= Comment voyez-vous l'expansion du multilinguisme sur le web?
En tant que citoyen européen, je pense que le multilinguisme sur le web est
absolument essentiel. A mon avis, ce n'est pas une situation saine à long terme
que seuls ceux qui ont une bonne maîtrise de l'anglais puissent pleinement
exploiter les bénéfices du web.
En tant que chercheur (spécialisé dans la traduction automatique), je vois le
multilinguisme comme un défi majeur: pouvoir garantir que l'information sur le
web soit accessible à tous, indépendamment des différences de langue.
*Entretien du 4 août 1999 (entretien original en anglais)
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
Je suis de plus en plus convaincu que nous devons veiller à ne pas aborder le
problème du multilinguisme en l'isolant du reste. Je reviens de France, où j'ai
passé de très bonnes vacances d'été. Même si ma connaissance du français est
sommaire (c'est le moins que l'on puisse dire), il est surprenant de voir que je
peux malgré tout communiquer sans problème en combinant ce français sommaire
avec des gestes, des expressions du visage, des indices visuels, des schémas,
etc. Je pense que le web (contrairement au système vieillot du courrier
électronique textuel) peut permettre de combiner avec succès la transmission des
informations par différents canaux (ou moyens), même si ce processus n'est que
partiellement satisfaisant pour chacun des canaux pris isolément.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Le point de départ est évidemment: "on ne doit pas voler, même si c'est facile".
Il est intéressant d'observer que, aussi complexe que soit la définition légale
de "vol", dans la plupart des cas les gens arrivent très bien à la cerner:
- si je copie une information du web et que je l'utilise à des fins
personnelles, je ne commets pas de vol, parce que cette information a été mise
sur le web dans le but premier d'être utilisée;
- si je la copie à partir du web et que je la transmets à d'autres en précisant
le nom de l'auteur, je ne commets pas de vol;
- si je la copie à partir du web et que je la transmets à d'autres en prétendant
que j'en suis l'auteur, je commets un vol;
- si je la copie à partir du web, et que je la vends à d'autres sans avoir
l'autorisation de l'auteur, je commets un vol.
Je réalise qu'il existe de nombreux cas situés dans les zones limites de ces
quatre ensembles et pour lesquels il serait difficile de préciser s'il y a vol
ou non, mais ces précisions sont du ressort des juristes.
= Quelles solutions pratiques suggérez-vous?
Je préconiserais les règles suivantes:
- la liberté totale pour la copie de l'information à usage personnel;
- la retransmission de l'information uniquement avec l'accréditation de l'auteur
(à moins qu'il ne soit bien précisé que cette information est du domaine
public);
- la revente de cette information uniquement avec l'accord de l'auteur (à moins
que celle-ci ne soit du domaine public).
Pour faire respecter ces règles, on pourrait envisager:
- l'introduction d'"étiquettes normalisées" indiquant si l'information est du
domaine public et, si elle ne l'est pas, renvoyant à l'auteur;
- la lecture de ces "étiquettes" par les navigateurs, qui les afficheraient en
même temps que le document: texte, image, film, etc.;
- l'adoption d'une convention ou d'une règle selon laquelle l'information ne
peut être copiée sans l'"étiquette" correspondante;
- (idée plus audacieuse) la mise en place d'un ISPN (international standard
person number), similaire à l'ISBN (international standard book number) ou
l'ISSN (international standard serial number), qui identifierait une seule
personne, si bien que les références aux auteurs contenues dans les "étiquettes"
seraient moins dépendantes des changements d'adresses électroniques ou
d'adresses de pages web (à condition bien sûr que les gens mettent à jour leurs
coordonnées dans la base de données ISPN).
= Quelles solutions pratiques suggérez-vous pour un véritable multilinguisme sur
le web?
- En ce qui concerne l'auteur: une meilleure formation des auteurs de sites web
pour exploiter les combinaisons de modalités possibles afin d'améliorer la
communication par-delà les barrières des langues (et pas seulement par un vernis
superficiel);
- en ce qui concerne l'usager, des logiciels de traduction de type AltaVista
Translation, dont la qualité n'est pas frappante, mais qui a le mérite
d'exister;
- en ce qui concerne le navigateur, des logiciels de traduction intégrée,
particulièrement pour les langues non dominantes, et des dictionnaires intégrés
plus rapides.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Une nuit, j'ai entendu le fragment d'une chanson sur une station de radio
étrangère, ainsi que le nom d'une personne, et par le seul biais de l'internet
j'ai été capable de:
- trouver que ce nom était celui du compositeur de la chanson,
- trouver le titre de la chanson,
- vérifier qu'il s'agissait bien de la chanson dont j'avais entendu un fragment,
- découvrir qu'elle faisait partie d'une comédie musicale,
- trouver le titre du coffret de CD de cette comédie musicale,
- acheter le coffret de CD en question,
- trouver le site web de la comédie musicale,
- trouver le pays et l'endroit dans lesquels cette comédie musicale était
toujours à l'affiche, y compris le détail du programme avec les jours et heures
des représentations,
- trouver le numéro de téléphone et les heures d'ouverture du bureau de
location,
- me procurer un plan de la ville et les indications nécessaires pour trouver le
théâtre.
J'aurais pu également réserver mon hôtel et mon vol par l'internet mais, dans ce
cas précis, cela n'a pas été nécessaire. La seule chose que je n'ai pas pu faire
fut la réservation elle-même parce que, à l'époque, les réservations par
l'internet venant de l'étranger n'étaient pas acceptées, pour des raisons de
sécurité. J'ai passé un très bon moment au théâtre, et je ne pense pas que ceci
aurait été possible sans l'internet!
= Et votre pire souvenir?
Rien de vraiment spécifique, mais plutôt des choses répétitives comme:
- les courriers électroniques non sollicités à caractère commercial,
- les pages web remplies de publicités,
- les pages surchargées de graphiques inutiles et dont le téléchargement prend
du temps,
- les liens cassés.
*Entretien du 1er juin 2001 (entretien original en anglais)
= Utilisez-vous encore des documents papier?
J'utilise le papier en grande quantité. J'imprime tous les documents importants,
parce qu'ils sont beaucoup plus faciles à consulter de cette façon (plus faciles
à parcourir, et jamais de batterie en panne). Je ne pense pas que ceci change
avant longtemps.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Il y a encore un long chemin à parcourir avant que la lecture sur écran soit
aussi confortable que la lecture sur papier.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Pour moi, le cyberespace est la partie de l'univers (incluant personnes,
machines et information) que je peux atteindre "derrière" ma table de travail.
= Et la société de l'information?
La société de l'information est une société dans laquelle:
- l'essentiel du savoir et de l'information n'est plus stocké dans des cerveaux
ou des livres mais sur des médias électroniques;
- les dépôts d'information sont distribués et interconnectés au moyen d'une
infrastructure spécifique, et accessibles de partout,
- les processus sociaux sont devenus tellement dépendants de cette information
et de son infrastructure que les citoyens non connectés au système d'information
ne peuvent pleinement participer au fonctionnement de la société.