EDUARD HOVY (Marina del Rey, Californie)

#Directeur du Natural Language Group de l'Université de Californie du Sud

Le Natural Language Group de l' USC/ISI (University of Southern California /

Information Sciences Institute) traite de plusieurs aspects du traitement du

langage naturel: traduction automatique, résumé automatique de texte, accès

multilingue aux verbes et gestion du texte, développement de taxonomies de

concepts (ontologies), discours et génération de texte, élaboration d'importants

lexiques pour plusieurs langues, et communication multimédias.

Son directeur, Eduard Hovy, est docteur en informatique (spécialité:

intelligence artificielle) de l'Université de Yale (doctorat obtenu en 1987). Il

est membre des départements informatiques de l'Université de Californie du Sud

et de l'Université de Waterloo. Ses recherches concernent principalement la

traduction automatique, le résumé automatique de texte, l'organisation et la

génération de textes, et l'élaboration semi-automatique d'importants lexiques et

banques terminologiques. Tous ces thèmes sont des sujets de recherche au Natural

Language Group.

Eduard Hovy est également l'auteur ou le directeur de publication de quatre

ouvrages et d'une centaine d'articles techniques. Il a fait partie des comités

de rédaction de Computational Linguistics et du Journal of the Society of

Natural Language Processing of Japan. Il est actuellement le président de

l'Association of Machine Translation in the Americas (AMTA, et le vice-président

de l'Association for Computational Linguistics (ACL).

*Entretien du 27 août 1998 (entretien original en anglais)

= Le multilinguisme sur le web est-il un atout ou une barrière?

Dans le contexte de la recherche documentaire et du résumé automatique de texte,

le multilinguisme sur le web est un facteur qui ajoute à la complexité du sujet.

Les gens écrivent dans leur propre langue pour diverses raisons : commodité,

discrétion, communication à l'échelon local, mais ceci ne signifie pas que

d'autres personnes ne soient pas intéressées de lire ce qu'ils ont à dire ! Ceci

est particulièrement vrai pour les sociétés impliquées dans la veille

technologique (disons une société informatique qui souhaite connaître tous les

articles de journaux et périodiques japonais relatifs à son activité) et des

services de renseignements gouvernementaux (ceux qui procurent l'information la

plus récente, utilisée ensuite par les fonctionnaires pour décider de la

politique, etc.). Un des principaux problèmes auquel ces services doivent faire

face est la très grande quantité d'informations. Ils recrutent donc du personnel

bilingue "passif" qui peut scanner rapidement les textes afin de mettre de côté

ce qui est sans intérêt et de donner ensuite les documents significatifs à des

traducteurs professionnels. Manifestement, une combinaison de résumé automatique

de texte et de traduction automatique sera très utile dans ce cas. Comme la

traduction automatique est longue, on peut d'abord résumer le texte dans la

langue étrangère, puis effectuer une traduction automatique rapide à partir du

résultat obtenu, en laissant à un être humain ou un classificateur de texte (du

type recherche documentaire) le soin de décider si on doit garder l'article ou

le rejeter.

Pour ces raisons, durant ces cinq dernières années, le gouvernement des

Etats-Unis a financé des recherches en traduction automatique, en résumé

automatique de texte et en recherche documentaire, et il s'intéresse au

lancement d'un nouveau programme de recherche en informatique documentaire

multilingue. On sera ainsi capable d'ouvrir un navigateur tel que Netscape ou

Explorer, entrer une demande en anglais, et obtenir la liste des documents dans

toutes les langues. Ces documents seront regroupés par sous-catégorie avec un

résumé pour chacun et une traduction pour les résumés étrangers, toutes choses

qui seraient très utiles.

En consultant MuST (multilingual information retrieval, summarization, and

translation system), vous aurez une démonstration de notre version de ce

programme de recherche, qui utilise l'anglais comme langue de l'utilisateur sur

un ensemble d'environ 5.000 textes en anglais, japonais, arabe, espagnol et

indonésien.

Entrez votre demande (par exemple, "baby", ou tout autre terme) et appuyez sur

la touche Retour. Dans la fenêtre du milieu vous verrez les titres (ou bien les

mots-clés, traduits). Sur la gauche vous verrez la langue de ces documents: "Sp"

pour espagnol, "Id" pour indonésien, etc. Cliquez sur le numéro situé sur la

partie gauche de chaque ligne pour voir le document dans la fenêtre du bas.

Cliquez sur "Summarize" pour obtenir le résumé. Cliquez sur "Translate" pour

obtenir la traduction (attention, les traductions en arabe et en japonais sont

extrêmement lentes! Essayez plutôt l'indonésien pour une traduction rapide mot à

mot).

Ce programme de démonstration n'est pas (encore) un produit. Nous avons de

nombreuses recherches à mener pour améliorer la qualité de chaque étape. Mais

ceci montre la direction dans laquelle nous allons.

*Entretien du 8 août 1999 (entretien original en anglais)

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

Durant les douze derniers mois, j'ai été contacté par un nombre surprenant de

nouvelles sociétés et start-up en technologies de l'information. La plupart

d'entre elles ont l'intention d'offrir des services liés au commerce

électronique (vente en ligne, échange, collecte d'information, etc.). Etant

donné les faibles résultats des technologies actuelles du traitement de la

langue naturelle - ailleurs que dans les centres de recherche - c'est assez

surprenant. Quand avez-vous pour la dernière fois trouvé rapidement une réponse

correcte à une question posée sur le web, sans avoir eu à passer en revue

pendant un certain temps des informations n'ayant rien à voir avec votre

question? Cependant, à mon avis, tout le monde sent que les nouveaux

développements en résumé automatique de texte, analyse des questions, etc.,

vont, je l'espère, permettre des progrès significatifs. Mais nous ne sommes pas

encore arrivés à ce stade.

Il me semble qu'il ne s'agira pas d'un changement considérable, mais que nous

arriverons à des résultats acceptables, et que l'amélioration se fera ensuite

lentement et sûrement. Ceci s'explique par le fait qu'il est très difficile de

faire en sorte que votre ordinateur "comprenne" réellement ce que vous voulez

dire - ce qui nécessite de notre part la construction informatique d'un réseau

de "concepts" et des relations de ces concepts entre eux - réseau qui, jusqu'à

un certain stade au moins, reflèterait celui de l'esprit humain, au moins dans

les domaines d'intérêt pouvant être regroupés par sujets. Le mot pris à la

"surface" n'est pas suffisant - par exemple quand vous tapez: "capitale de la

Suisse", les systèmes actuels n'ont aucun moyen de savoir si vous songez à

"capitale administrative" ou "capitale financière". Dans leur grande majorité,

les gens préféreraient pourtant un type de recherche basé sur une expression

donnée, ou sur une question donnée formulée en langage courant.

Plusieurs programmes de recherche sont en train d'élaborer de vastes réseaux de

"concepts", ou d'en proposer l'élaboration. Ceci ne peut se faire en deux ans,

et ne peut amener rapidement un résultat satisfaisant. Nous devons développer à

la fois le réseau et les techniques pour construire ces réseaux de manière

semi-automatique, avec un système d'auto-adaptation. Nous sommes face à un défi

majeur.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Quelles solutions pratiques suggérez-vous?

En tant qu'universitaire, je suis bien sûr un des parasites de notre société, et

donc tout à fait en faveur de l'accès libre à la totalité de l'information. En

tant que co-propriétaire d'une petite start-up, je suis conscient du coût que

représente la collecte et la présentation de l'information, et de la nécessité

de faire payer ce service d'une manière ou d'une autre.

Pour équilibrer ces deux tendances, je pense que l'information à l'état brut -

et certaines ressources à l'état brut: langages de programmation ou moyens

d'accès à l'information de base comme les navigateurs web - doivent être

disponibles gratuitement. Ceci crée un marché et permet aux gens de les

utiliser. Par contre l'information traitée et les systèmes vous permettant

d'obtenir et structurer très exactement ce dont vous avez besoin doivent être

payants. Cela permet de financer ceux qui développent ces nouvelles

technologies.

Prenons un exemple: à l'heure actuelle, un dictionnaire n'est pas disponible

gratuitement. Les sociétés éditrices de dictionnaires refusent de les mettre

librement à la disposition des chercheurs et de toute personne intéressée, et

elles avancent l'argument que ces dictionnaires ont demandé des siècles de

travail (j'ai eu plusieurs discussions à ce sujet avec des sociétés de

dictionnaires). Mais de nos jours les dictionnaires sont des instruments

stupides: on doit connaître le mot avant de le trouver! J'aimerais avoir un

outil qui me permette de donner une définition approximative, ou peut-être une

phrase ou deux incluant un espace pour le mot que je cherche, ou même

l'équivalent de ce mot dans une autre langue, et que la réponse me revienne avec

le(s) mot(s) que je cherche. Un tel outil n'est pas compliqué à construire, mais

il faut d'abord le dictionnaire de base. Je pense que ce dictionnaire de base

devrait être en accès libre. Par contre on pourrait facturer l'utilisation du

moteur de recherche ou du service permettant d'entrer une information -

partielle ou non - qui soit très "ciblée", afin d'obtenir le meilleur résultat.

Voici un deuxième exemple. On devrait avoir accès librement à la totalité du

web, et à tous les moteurs de recherche "de base" du type de ceux qu'on trouve

aujourd'hui. Pas de copyright et pas de licence. Mais si on a besoin d'un moteur

de recherche qui procure une réponse très "ciblée" et très fiable, je pense

qu'il ne serait pas déraisonnable que ce service soit facturé.

Le créateur d'une encyclopédie ne va naturellement pas aimer ma proposition.

Mais je lui suggérerais d'équiper son encyclopédie d'un système d'accès

performant. Sans ce système, l'information brute donnée par cette encyclopédie

n'est qu'un stock d'informations et rien d'autre, et ce stock peut aisément se

perdre dans une masse considérable d'informations qui augmente tous les jours.

*Entretien du 2 septembre 2000 (entretien original en anglais)

= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?

Je vois de plus en plus de petites sociétés utiliser d'une manière ou d'une

autre les technologies liées aux langues, pour procurer des recherches, des

traductions, des rapports ou d'autres services permettant de communiquer. Le

nombre de créneaux dans lesquels ces technologies peuvent être utilisées

continue de me surprendre, et cela va des rapports financiers et leurs mises à

jour aux communications d'une société à l'autre en passant par le marketing.

En ce qui concerne la recherche, la principale avancée que je vois est due à

Kevin Knight, un collègue de l'ISI (Institut des sciences de l'information de

l'Université de Californie du Sud), ce dont je suis très honoré. L'été dernier,

une équipe de chercheurs et d'étudiants de l'Université Johns Hopkins (Maryland)

a développé une version à la fois meilleure et plus rapide d'une méthode

développée à l'origine par IBM (et dont IBM reste propriétaire) il y a douze ans

environ. Cette méthode permet de créer automatiquement un système de traduction

automatique, dans la mesure où on lui fournit un volume suffisant de texte

bilingue. Tout d'abord la méthode trouve toutes les correspondances entre les

mots et la position des mots d'une langue à l'autre, et ensuite elle construit

des tableaux très complets de règles entre le texte et sa traduction, et les

expressions correspondantes.

Bien que la qualité du résultat soit encore loin d'être satisfaisante - personne

ne pourrait considérer qu'il s'agit d'un produit fini, et personne ne pourrait

utiliser le résultat tel quel - l'équipe a créé en vingt-quatre heures un

système (élémentaire) de traduction automatique du chinois vers l'anglais. Ceci

constitue un exploit phénoménal, qui n'avait jamais été réalisé avant. Les

détracteurs du projet peuvent bien sûr dire qu'on a besoin dans ce cas de trois

millions de phrases disponibles dans chaque langue, et qu'on ne peut se procurer

une quantité pareille que dans les parlements du Canada, de Hong-Kong ou

d'autres pays bilingues. Ils peuvent bien sûr arguer également de la faible

qualité du résultat. Mais le fait est que, tous les jours, on met en ligne des

textes bilingues au contenu à peu près équivalent, et que la qualité de cette

méthode va continuer de s'améliorer pour atteindre au moins celle des logiciels

de traduction automatique actuels, qui sont conçus manuellement. J'en suis

absolument certain.

D'autres développements sont moins spectaculaires. On observe une amélioration

constante des résultats dans les systèmes pouvant décider de la traduction

opportune d'un terme (homonyme) qui a des significations différentes (par

exemple père, pair et père, ndlr). On travaille beaucoup aussi sur la recherche

d'information par recoupement de langues (qui vous permettront bientôt de

trouver sur le web des documents en chinois et en français même si vous tapez

vos questions en anglais). On voit également un développement rapide des

systèmes qui répondent automatiquement à des questions simples (un peu comme le

populaire AskJeeves utilisé sur le web, mais avec une gestion par ordinateur et

non par des êtres humains). Ces systèmes renvoient à un grand volume de texte

permettant de trouver des "factiodes" (et non des opinions ou des motifs ou des

chaînes d'événements) en réponse à des questions telles que: "Quelle est la

capitale de l'Ouganda?", ou bien: "Quel âge a le président Clinton?", ou bien:

"Qui a inventé le procédé Xerox?", et leurs résultats obtenus sont plutôt

meilleurs que ce à quoi je m'attendais.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Je ne crois pas au livre électronique. Encore plus que d'assister à un concert

en public ou d'aller voir un film au cinéma, j'aime l'expérience physique

d'avoir un livre sur les genoux et de prendre plaisir à son odeur, son contact

et son poids. Les concerts à la télévision, les films à la télévision et les

livres électroniques font qu'on perd un peu de ce plaisir. Et, pour les livres

particulièrement, je ne suis pas prêt à cette perte. Après tout, dans mon

domaine d'activité, il est beaucoup plus facile et beaucoup plus économique de

se procurer un livre qu'une place de concert ou de cinéma. Tous mes souhaits

vont aux fabricants de livres électroniques, mais je suis heureux avec les

livres imprimés. Et je ne pense pas changer d'avis de sitôt, et me ranger dans

la minorité qui utilise les livres électroniques. Je crains beaucoup moins la

disparition des livres que je n'ai craint autrefois la disparition des cinémas.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Pour moi, le cyberespace est représenté par la totalité des informations

auxquelles nous pouvons accéder par l'internet et les systèmes informatiques en

général. Il ne s'agit bien sûr pas d'un espace, et son contenu est sensiblement

différent de celui des bibliothèques. Par exemple, bientôt mon réfrigérateur, ma

voiture et moi-même seront connus du cyberespace, et toute personne disposant

d'une autorisation d'accès (et d'une raison pour cela) pourra connaître

précisément le contenu de mon réfrigérateur et la vitesse de ma voiture (ainsi

que la date à laquelle je devrai changer les amortisseurs), et ce que je suis en

train de regarder maintenant.

En fait, j'espère que la conception de la publicité va changer, y compris les

affiches et les présentations que j'ai sous les yeux en marchant, afin que cette

publicité puisse correspondre à mes connaissances et à mes goûts, tout

simplement en ayant les moyens de reconnaître que "voici quelqu'un dont la

langue maternelle est l'anglais, qui vit à Los Angeles et dont les revenus sont

de tant de dollars par mois". Ceci sera possible du fait de la nature dynamique

d'un cyberespace constamment mis à jour (contrairement à une bibliothèque), et

grâce à l'existence de puces informatiques de plus en plus petites et bon

marché.

Tout comme aujourd'hui j'évolue dans un "espace social" (socialspace) qui est un

réseau de normes sociales, d'expectations et de lois, demain, j'évoluerai aussi

dans un cyberespace composé d'informations sur lesquelles je pourrai me baser

(parfois), qui limiteront mon activité (parfois), qui me réjouiront (souvent,

j'espère) et qui me décevront (j'en suis sûr).

= Et la société de l'information?

Une société de l'information est une société dans laquelle la majorité des gens

a conscience de l'importance de cette information en tant que produit de base,

et y attache donc tout naturellement du prix. Au cours de l'histoire, il s'est

toujours trouvé des gens qui ont compris combien cette information était

importante, afin de servir leurs propres intérêts. Mais quand la société, dans

sa majorité, commence à travailler avec et sur l'information en tant que telle,

cette société peut être dénommée société de l'information. Ceci peut sembler une

définition tournant un peu en rond ou vide de sens, mais je vous parie que, pour

chaque société, les anthropologues sont capables de déterminer quel est le

pourcentage de la société occupé au traitement de l'information en tant que

produit de base. Dans les premières sociétés, ils trouveront uniquement des

professeurs, des conseillers de dirigeants et des sages. Dans les sociétés

suivantes, ils trouveront des bibliothécaires, des experts à la retraite

exerçant une activité de consultants, etc.

Les différentes étapes de la communication de l'information - d'abord verbale,

puis écrite, puis imprimée, puis électronique - ont chaque fois élargi (dans le

temps et dans l'espace) le champ de propagation de cette information, en rendant

de ce fait de moins en moins nécessaire le réapprentissage et la répétition de

certaines tâches difficiles. Dans une société de l'information très évoluée, je

suppose, il devrait être possible de formuler votre objectif, et les services

d'information (à la fois les agents du cyberespace et les experts humains)

oeuvreraient ensemble pour vous donner les moyens de réaliser cet objectif, ou

bien se chargeraient de le réaliser pour vous, et réduiraient le plus possible

votre charge de travail en la limitant au travail vraiment nouveau ou au travail

nécessitant vraiment d'être refait à partir de documents rassemblés pour vous

dans cette intention.

Entretiens (1998-2001) · 第 65 / 132 题