#Co-auteur et webmestre d'oVosite, espace d'écritures hypermédias
*Entretien du 13 juin 2000
= Pouvez-vous présenter oVosite?
oVosite est un site web (mise en ligne: juin 1997) conçu et réalisé par un
collectif de six auteurs (Chantal Beaslay, Laure Carlon, Luc Dall'Armellina,
Philippe Meuriot, Anika Mignotte et Claude Rouah) - issus du département
hypermédias de l'Université Paris 8 - autour d'un symbole primordial et
spirituel, celui de l'oeuf. Le site s'est constitué selon un principe de
cellules autonomes qui visent à exposer et intégrer des sources hétérogènes
(littérature, photo, peinture, vidéo, synthèse) au sein d'une interface
unifiante.
Les récits voisins, la première cellule active, met en scène huit nouvelles
originales - métaphores d'éclosion ou de gestation - à travers des ancrages
variant selon trois regards: éléments de l'environnement (rouge), personnages de
l'histoire (violet), correspondances poétiques (bleu). L'interprétation de ces
regards, c'est-à-dire le choix des liens pour chaque élément de texte, incombe à
chaque auteur et dépend de sa perception individuelle du sujet au sein de son
univers intime. Les récits voisins est une oeuvre collective, un travail
d'écriture multimédia qui s'est étendu sur près de six mois.
Désirs est une proposition de fragmentation d'un poème anonyme (texte de 1692)
et qui occupe l'espace sur le mode de l'apparition des phrases reliées à des
mots qui s'affichent et disparaissent au gré d'un aléatoire mesuré.
De nouvelles cellules sont en couvaison...
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Je suis enseignant en création numérique auprès d'étudiants des filières "arts"
et "design graphique" à l'Ecole régionale des beaux-arts de Valence (Drôme) et
chargé de cours en "création de site web" UFR6 (unité de formation et de
recherche 6) "Littérature et Informatique" auprès d'étudiants de DESS (diplôme
d'enseignement supérieur spécialisé) à l'Université Paris 8 -
Saint-Denis-Vincennes (Seine Saint-Denis).
J'exerce par ailleurs une activité de recherche (doctorant à Paris 8) faite de
création (sites web et dispositifs hypertextuels), de veille technologique
(outils de création et technologies) et d'un travail d'analyse des pratiques de
création numérique. Ces trois pôles servent la construction de ma thèse en cours
sur le thème: "Vers une écologie de l'écran".
= Comment voyez-vous l'avenir?
La couverture du réseau autour de la surface du globe resserre les liens entre
les individus distants et inconnus (c'est un peu notre cas lors de cet échange).
Ce qui n'est pas simple puisque nous sommes placés devant des situations
nouvelles: ni vraiment spectateurs, ni vraiment auteurs, ni vraiment lecteurs,
ni vraiment interacteurs. Ces situations créent des nouvelles postures de
rencontre, des postures de "spectacture" ou de "lectacture" (Jean-Louis
Weissberg). Les notions de lieu, d'espace, de temps, d'actualité sont
requestionnées à travers ce médium qui n'offre plus guère de distance à
l'événement mais se situe comme aucun autre dans le présent en train de se
faire.
L'écart peut être mince entre l'envoi et la réponse, parfois immédiat (cas de la
génération de textes). Mais ce qui frappe et se trouve repérable ne doit pas
masquer les aspects encore mal définis tels que les changements radicaux qui
s'opèrent sur le plan symbolique, représentationnel, imaginaire et plus
simplement sur notre mode de relation aux autres. "Plus de proximité" ne crée
pas plus d'engagement dans la relation, de même "plus de liens" ne créent pas
plus de liaisons, ou encore "plus de tuyaux" ne créent pas plus de partage.
Je rêve d'un internet où nous pourrions écrire à plusieurs sur le même
dispositif, une sorte de lieu d'atelier d'écritures permanent et qui
autoriserait l'écriture personnelle (c'est en voie d'exister), son partage avec
d'autres auteurs, leur mise en relation dans un tissage d'hypertextes et un
espace commun de notes et de commentaires sur le travail qui se crée. Je rêve
encore d'un internet gratuit pour tous et partout, avec toute l'utopie que cela
représente. Internet est jeune mais a déjà ses mythologies, ainsi Xanadu devait
être cette cité merveilleuse ou tout le savoir du monde y serait lisible en
toutes les langues. Loin d'être au bout de ce rêve, internet tient tout de même
quelques-unes de ces promesses.
= Les possibilités offertes par l'hypertexte ont-elles changé votre mode
d'écriture?
Non - parce qu'écrire est de toute façon une affaire très intime, un mode de
relation qu'on entretient avec son monde, ses proches et son lointain, ses
mythes et fantasmes, son quotidien et enfin, appendus à l'espace du langage,
celui de sa langue d'origine. Pour toutes ces raisons, je ne pense pas que
l'hypertexte change fondamentalement sa manière d'écrire, qu'on procède par
touches, par impressions, associations, quel que soit le support d'inscription,
je crois que l'essentiel se passe un peu à notre insu.
Oui - parce que l'hypertexte permet sans doute de commencer l'acte d'écriture
plus tôt: devançant l'activité de lecture (associations, bifurcations, sauts de
paragraphes) jusque dans l'acte d'écrire. L'écriture (significatif avec des
logiciels comme StorySpace) devient peut-être plus modulaire. On ne vise plus
tant la longue horizontalité du récit mais la mise en espace de ses fragments,
autonomes. Et le travail devient celui d'un tissage des unités entre elles.
L'autre aspect lié à la modularité est la possibilité d'écritures croisées, à
plusieurs auteurs. Peut-être s'agit-il d'ailleurs d'une méta-écriture, qui met
en relation les unités de sens (paragraphes ou phrases) entre elles.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Quelles solutions pratiques suggérez-vous?
Le droit de l'auteur est celui d'un individu et celui de son oeuvre. L'individu
a le droit de disposer d'une garantie, celle que son oeuvre ne soit pas pillée
et/ou (pire?) détournée ou morcelée. La notion d'oeuvre est complexe, mais si
l'on accepte celle d'une production originale et personnelle comme ensemble
cohérent qui fait sens et système pour proposer un regard singulier - celui d'un
auteur - ce droit doit pouvoir être garanti.
Sans même évoquer les aspects financiers (royalties, etc.) qui sont bien réels,
un standard comme XML devrait pouvoir garantir l'indexation des oeuvres, des
artistes, et une signature numérique attachée à leurs productions en ligne.
Un autre standard d'autentification - de type PNG (portable network graphics)
pour l'image - devrait pouvoir permettre d'attribuer une clé numérique
infalsifiable à une production. Un exemple significatif: les éditions numériques
00h00.com ont édité un roman interactif, Apparitions inquiétantes, né sur le web
(donc en HTML) mais vendu au format Acrobat PDF qui permet de conditionner son
ouverture par un mot de passe donné lors de l'achat en ligne du roman.
On peut aisément imaginer que, si le WWW Consortium ne propose pas de système
d'authentification numérique des pages web, éditeurs et auteurs vont se tourner
vers des produits éditoriaux plus repérés (livre, cédérom) et pour lesquels
existe un circuit de distribution.
On peut imaginer qu'un auteur puisse faire enregistrer ses logiciels de création
auprès d'un organisme et obtienne en échange une clef numérique (signature
individuelle) qui soit automatiquement apposée dans ses fichiers. Une autre
solution consisterait en un dépôt - type SACEM (Société des auteurs,
compositeurs et éditeurs de musique) ou SCAM (Société civile des auteurs
multimédia) ou SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) ou SESAM
(Gestion des droits des auteurs dans l'univers multimédia) - qui fasse
antériorité, mais c'est une solution de protection et non pas un procédé de
signature...
Peut-être existe-t-il une question prélable cachée dans celle-ci: ne faut-il pas
à l'heure du numérique, et en regard de ce que Julia Kristeva a appelé
l'intertextualité, redéfinir la notion et le terme d'auteur?
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue? Quelles solutions
pratiques suggérez-vous?
Les systèmes d'exploitation se dotent peu à peu des kits de langues et bientôt
peut-être de polices de caractères Unicode à même de représenter toutes les
langues du monde; reste que chaque application, du traitement de texte au
navigateur web, emboîte ce pas.
Les difficultés sont immenses: notre clavier avec ses ± 250 touches avoue ses
manques dès lors qu'il faille saisir des Katakana ou Hiragana japonais, pire
encore avec la langue chinoise.
La grande variété des systèmes d'écritures de par le monde et le nombre de leurs
signes font barrage. Mais les écueils culturels ne sont pas moins importants,
liés aux codes et modalités de représentation propres à chaque culture ou
ethnie.
L'anglais s'impose sans doute parce qu'il est devenu la langue commerciale
d'échange généralisée; il semble important que toutes les langues puissent
continuer à être représentées parce que chacune d'elle est porteuse d'une vision
"singulière" du monde.
La traduction simultanée (proposée par AltaVista par exemple) ou les versions
multilingues d'un même contenu me semblent aujourd'hui les meilleures réponses
au danger de pensée unique que représenterait une seule langue d'échange.
Peut-être appartient-il aux éditeurs des systèmes d'exploitation (ou de
navigateurs?) de proposer des solutions de traduction partielle, avec toutes les
limites connues des systèmes automatiques de traduction...
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Je n'ai pas de souvenir unique mais plutôt des événements marquants: avoir pu
contacter et converser par e-mail avec des inconnus dont j'avais lu les travaux,
avoir vu des travaux d'amis publiés en livre alors qu'ils étaient écrits
initialement et après qu'ils aient existé d'abord pour le web, avoir échangé des
vidéos et des photos de famille à l'autre bout du monde en quelques secondes.
Quelques instants fugaces de babillard avec des Canadiens perdus dans les grands
froids.
= Et votre pire souvenir?
- L'arrivée de ce qu'on appelle l'e-business, pas l'arrivée du commerce qui est
une activité respectable (activité naturelle d'échange qui crée du lien), mais
celle du discours, du vocabulaire et de l'état d'esprit qui l'accompagne:
rentabilité, business plan, parts de marché, agressivité... et de toute
l'économie faite de flan, d'effets d'annonce et dont le paroxysme s'est appelé
Nasdaq.
- La mise à mort de Mygale par un système et sa récupération par un des acteurs
du marché a montré que la communauté de partage et d'intérêt avait elle aussi un
prix (élevé) en fonction de son potentiel d'acheteurs.
*Entretien du 14 novembre 2000
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
C'est toujours une question, une frustration, cette impossibilité du papier à
entrer dans la machine! Les dispositifs d'annotation informatique sont pourtant
loin d'égaler ceux, analogiques, de la lecture papier: post-it, pages cornées,
notes en marge, photocopies commentées, agrandies, modifiées, partagées... que
j'utilise - comme beaucoup - en nombre. Tous ces procédés sont des bricolages,
les morceaux de papier pris sur des nappes au déjeuner, dans les pages "notes"
des agendas, mais ils sont la base d'un processus de mémorisation,
d'appropriation personnelle. (Voir pour s'en convaincre la gestion archaïque des
signets sur les deux navigateurs les plus modernes. Il faut aller voir des
navigateurs de recherche comme Nestor de Romain Zeiliger pour voir pris en
compte l'annotation comme processus cognitif et la représentation spatiale comme
mode d'organisation des données complexes.) C'est là la question la moins bien
prise en compte dans les dispositifs numériques où la mémoire prise en compte
est celle de la machine et du logiciel, pas celle de nos cheminements intimes.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Les "outils numériques" deviendront peut-être peu à peu les objets banals de
notre quotidien; en attendant ce(s) jour(s), la souplesse des usages du papier
n'a pas encore son pareil, je crois. Les débuts des années 80 avaient annoncé la
mort du support papier: son usage - et sa consommation - se sont vus multipliés.
Le papier semble devoir être encore la surface-support de confort pour la
lecture séquentielle, mais pour l'écriture numérique ? On peut se poser la
question, l'évolution lente mais inexorable des pratiques - et des outils
d'écriture - entraîne forcément la lecture vers l'ailleurs des dispositifs
interactifs. La tendance qui s'amorce sur le web - mais est-ce que cela
dépassera le stade de tendance? - est la double écriture (et donc la double
lecture) proposée. De plus en plus de sites sont faits pour satisfaire une
expérience interactive mais proposent aussi leurs contenus "de fond" sous forme
de fichiers Acrobat, donc mis en forme, designés pour l'impression individuelle
sur papier. Une écriture interactive génère ses systèmes, dispositifs, mises en
relation, en espaces, en interaction... et ses appareils de lecture. Les
nouvelles oeuvres se lisent sur un micro-ordinateur - connecté ou non - pensons
à la spécificité des Machines à écrire de Antoine Denize, de Puppet Motel de
Laurie Anderson, de Ceremony of Innocence de Peter Gabriel/Nick Bantock. Mais on
peut aussi penser - et espérer - que J.M.G. Le Clézio continuera de nous
enchanter avec ses récits sur papier.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Ce n'est qu'un sentiment, je ne possède personnellement pas ce genre d'appareil,
ni de PDA (personal digital assistant) non plus même si j'en ai eu de nombreuses
fois entre les mains avec un mélange d'envie et de gêne. Il me semble que le
"fait" technologique de l'appareil nuit à une lecture un peu "engagée". Je lis
mes livres un peu partout, ils tombent parfois de mes mains et de mon lit, j'en
ai oublié dans le train, ils me suivent dans le bus, le métro, le train, en
vacances, sur la plage ou à la montagne. Ils sont autonomes, je peux les prêter,
les donner, je les biffe, corne, annote, bref je les lis. Avec une infinie
lenteur. Je me roule dans leurs plis. Il faudrait peut-être pouvoir plier ces
livres électroniques, ou qu'ils soient incassables? Mais la question est
peut-être qu'ils ne peuvent ni ne doivent remplacer le livre papier bâti dans un
système matériel et économique cohérent. Peut-être ont-ils une place à part à
prendre? En devenant les supports de l'hyperlecture peut-être?
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux
aveugles et malvoyants?
Jakob Nielsen évoque dans La Conception de sites web - l'art de la simplicité
(Campus Press, 2000) un système vocal basé sur la lecture de balises HTML ou XML
capables d'interfacer un synthétiseur vocal qui paraît convaincant. La WAI (Web
Accessibility Initiative) du W3C (World Wide Web Consortium) a publié, le 5 mai
1999, la première version des directives (téléchargeables) pour un accès web aux
personnes handicapées, accessible en français.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Ce pourrait-être quelque chose comme l'ensemble électrique mouvant, le système
invisible mais cohérent des êtres humains sensibles et des interfaces
intelligentes dont les activités sont tout ou en partie réglées, conditionnées
ou co-régulées à travers leurs machines connectées ensemble. Peut-être plus
simplement: la virtualisation sensible et numérique de l'inconscient
collectif... mais là je ne parle plus sous contrôle. :=)
= Et la société de l'information?
La nôtre, je pense? L'américano-nord-européenne. A la Bourse, les annonces ont
des effets mesurables en millions de dollars ou d'euros et déclenchent des
impacts économiques et humains parfois très violents: rachats, ventes, hausses
et baisses des valeurs, licenciements. C'est une société où la valeur absolue
est l'information et son contrôle, et la valeur relative l'humain. Et là, il n'y
a plus de "parole sous contrôle" mais une question de lecture, donc
d'engagement.