#Auteur des Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de
l'internet
Jean-Pierre Cloutier, journaliste québécois, lance en novembre 1994 Les
Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet, sous
la forme d'une lettre hebdomadaire envoyée par courrier électronique (5.000
abonnés en 2001). A partir d'avril 1995, on peut également lire les Chroniques
directement sur le web. Depuis bientôt sept ans maintenant, elles font référence
dans la communauté francophone, y compris dans le domaine du livre. Chroniqueur
à temps plein, Jean-Pierre Cloutier est également photographe.
*Entretien du 8 juin 1998
= En quoi l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?
Il y a deux choses ici, dans mon cas. D'abord une époque où j'étais traducteur
(après avoir travaillé dans le domaine des communications). Je me suis branché à
internet à la demande de clients de ma petite entreprise de traduction car ça
simplifiait l'envoi des textes à traduire et le retour des textes traduits.
Assez rapidement, j'ai commencé à élargir mon bassin de clientèle et à avoir des
contrats avec des clients américains.
Puis, il y a eu carrément changement de profession, c'est-à-dire que j'ai mis de
côté mes activités de traduction pour devenir chroniqueur. Au début, je le
faisais à temps partiel, mais c'est rapidement devenu mon activité principale.
C'était pour moi un retour au journalisme, mais de manière manifestement très
différente. Au début, les Chroniques traitaient principalement des nouveautés
(nouveaux sites, nouveaux logiciels). Mais graduellement on a davantage traité
des questions de fond du réseau, puis débordé sur certains points d'actualité
nationale et internationale dans le social, le politique et l'économique.
Dans le premier cas, celui des questions de fond, c'est relativement simple car
toutes les ressources (documents officiels, dépêches, commentaires, analyses)
sont en ligne. On peut donc y mettre son grain de sel, citer, étendre l'analyse,
pousser des recherches. Pour ce qui est de l'actualité, la sélection des sujets
est tributaire des ressources disponibles, ce qui n'est pas toujours facile à
dénicher. On se retrouve alors dans la même situation que la radio ou la télé,
c'est-à-dire que s'il n'y a pas de clip audio ou d'images, une nouvelle même
importante devient du coup moins attrayante sur le plan du médium.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Dans le cas des Chroniques de Cybérie, nous avons pu lancer et maintenir une
formule en raison des coûts d'entrée relativement faibles dans ce médium.
Cependant, tout dépendra de l'ampleur du phénomène dit de "convergence" des
médias et d'une hausse possible des coûts de production s'il faut offrir de
l'audio et de la vidéo pour demeurer concurrentiels. Si oui, il faudra songer à
des alliances stratégiques, un peu comme celle qui nous lie au groupe Ringier et
qui a permis la relance des Chroniques après six mois de mise en veilleuse. Mais
quel que soit le degré de convergence, je crois qu'il y aura toujours place pour
l'écrit, et aussi pour les analyses en profondeur sur les grandes questions.
*Entretien du 6 août 1999
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien (nouvelles réalisations, nouveaux
projets, nouvelles idées...)?
Projets et réalisations, non, pas vraiment. Nouvelles idées, oui, mais c'est
encore en gestation.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Quelles solutions pratiques suggérez-vous?
Vaste question.
Il y a d'abord les droits d'auteurs et droits de reproduction des grandes
entreprises. Ces dernières sont relativement bien dotées en soutien juridique,
soit par le recours aux services internes du contentieux, soit par l'embauche de
firmes spécialisées.
Il est certain que la "dématérialisation" de l'information, apportée par
internet et les techniques de numérisation, facilite les atteintes de toutes
sortes à la propriété intellectuelle.
Là où il y a danger, c'est dans le cas de petits producteurs/diffuseurs de
contenus "originaux" qui n'ont pas les moyens de surveiller l'appropriation de
leurs produits, ni d'enclencher des mesures sur le plan juridique pour faire
respecter leurs droits.
Mais tout ça, c'est de l'"officiel", des cas de plagiat que l'on peut prouver
avec des pièces "rematérialisées". Il y a peut-être une forme plus insidieuse de
plagiat, celle de l'appropriation sans mention d'origine d'idées, de concepts,
de formules, etc. Difficile dans ces cas de "prouver" le plagiat, car ce n'est
pas du copier/coller pur et simple. Mais c'est une autre dimension de la
question qui est souvent occultée dans le débat.
Des solutions? Il faut inventer un processus par lequel on puisse inscrire sans
frais une oeuvre (article, livre, pièce musicale, etc.) auprès d'un organisme
international ayant pouvoir de sanction. Cette méthode ne réglerait pas tous les
problèmes, mais aurait au moins l'avantage de déterminer un cadre de base et qui
sait, peut-être, agir en dissuasion aux pillards.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue? Quelles solutions
pratiques suggérez-vous?
Cet été, le cap a été franchi. Plus de 50% des utilisateurs et utilisatrices du
réseau sont hors des États-Unis. L'an prochain, plus de 50% des utilisateurs
seront non anglophones. Il y a seulement cinq ans, c'était 5%. Formidable, non?
Mais voilà, c'est que l'internet est devenu multiforme et exige de plus en plus
des outils performants en raison de l'"enrichissement" des contenus (ou plutôt
des contenants, car sur le fond, le contenu véritable, rien n'est enrichi sauf
les entreprises qui les vendent). Il faut des systèmes costauds, bien pourvus en
mémoire, avec des microprocesseurs puissants. Or, s'il y a développement du web
non anglophone, il s'adressera pour une bonne part à des populations qui n'ont
pas les moyens de se procurer des systèmes puissants, les tout derniers
logiciels et systèmes d'exploitation, et de renouveler et mettre à niveau tout
ce bazar aux douze mois.
En outre, les infrastructures de communication, dans bien des régions hors
Europe ou États-Unis, font cruellement défaut. Il y a donc problème de bande
passante.
Je le constate depuis le tout début des Chroniques. Des correspondants (Afrique,
Asie, Antilles, Amérique du Sud, région Pacifique) me disent apprécier la
formule d'abonnement par courrier électronique car elle leur permet en
récupérant un seul message de lire, de s'informer, de faire une présélection des
sites qu'ils ou elles consulteront par la suite. Il faut pour eux, dans bien des
cas, optimiser les heures de consultation en raison des infrastructures
techniques plutôt faibles.
C'est dans ces régions, non anglophones, que réside le développement du web. Il
faut donc tenir compte des caractéristiques techniques du médium si on veut
rejoindre ces "nouveaux" utilisateurs.
Je déplore aussi qu'il se fasse très peu de traductions des textes et essais
importants qui sont publiés sur le web, tant de l'anglais vers d'autres langues
que l'inverse.
Je m'explique. Par exemple, Jon Katz publie une analyse du phénomène de la
culture Goth qui imprégnait les auteurs du massacre de Littleton, et de
l'expression Goth sur le web. La presse francophone tire une phrase ou deux de
l'analyse de Katz, grapille quelques concepts, en fait un article et c'est tout.
Mais c'est insuffisant pour comprendre Katz et saisir ses propos sur la culture
de ces groupes de jeunes.
De même, la nouveauté d'internet dans les régions où il se déploie présentement
y suscite des réflexions qu'il nous serait utile de lire. À quand la traduction
des penseurs hispanophones et autres de la communication?
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Ce n'est pas très gai, et ça n'a rien à voir avec le rayonnement important
qu'ont acquis Les Chroniques de Cybérie au fil des ans.
Début 1996, j'ai reçu un message qui disait à peu près ceci: "Mon fils, dans le
début de la vingtaine, était gravement malade depuis des mois. Chaque semaine,
il attendait avec impatience de recevoir dans sa boîte aux lettres votre
chronique. Ne pouvant plus sortir de la maison, votre chronique lui permettait
de 'voyager', d'ouvrir ses horizons, de penser à autre chose qu'à son mal. Il
est décédé ce matin. Je voulais simplement vous remercier d'avoir allégé ses
derniers mois parmi nous."
Alors, quand on reçoit un message comme ça, on se fout pas mal de parler à des
milliers de gens, on se fout des statistiques d'achalandage, on se dit qu'on
parle à une personne à la fois.
= Et votre pire souvenir?
Pas vraiment un seul "gros et méchant" souvenir. Mais une foule de petits
irritants. Le système est fragile, le contenu passe au second plan, on parle peu
du capital humain, on nous inonde de versions successives de logiciels, etc.
Mais c'est très vivable...
*Entretien du 5 août 2000
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
Disons que fin juillet 1998, à peu près au moment où nous avions notre tout
premier entretien, j'écrivais: "Quelqu'un me demandait récemment quelles étaient
les grandes tendances d'internet et si quelque chose avait changé dans la
couverture journalistique de l'espace cyber. Après avoir feint de ne pas avoir
entendu la question, question de songer à une réponse adéquate, je lui ai
répondu qu'au début, un bon chroniqueur se devait d'avoir les deux pieds bien
ancrés dans le milieu des technologues et des créatifs. Maintenant, il importe
d'avoir un bureau à mi-chemin entre le Palais de justice et la Place de la
bourse, et de cultiver ses amis avocats et courtiers." (Chroniques de Cybérie,
28 juillet 1998)
Je constate que, depuis ce temps, mais surtout depuis un an, cette tendance
s'est confirmée. Les considérations financières comme les placements initiaux de
titres (les IPO - initial public offers), les options d'achat d'actions, la
montée fulgurante du Nasdaq fin 1999 et début 2000, puis la correction boursière
du printemps, bref, toute cette activité a dominé grandement l'actualité du
cyberespace.
Puis, sur le plan juridique, il y a eu l'affaire Microsoft (qui n'est pas encore
terminée en raison des appels). C'est la plus visible, celle qui a monopolisé
l'attention pendant des mois. Plus récemment, c'est l'affaire Napster qui
retient l'attention (là aussi, on attend les décisions en appel). L'affaire UEJF
(Union des étudiants juifs de France) - LICRA (Ligue internationale contre le
racisme et l'antisémitisme) - Yahoo! en France est aussi, à mon avis, éminemment
importante car elle implique le concept de censure "géographique", à partir d'un
territoire donné. Mais outre ces "causes célèbres", il ne se passe pas une
journée sans que les fils de presse ne rapportent des décisions de tribunaux qui
ont des incidences sur l'avenir d'internet.
Ce sont donc les manoeuvres boursières et les objets de litiges portés devant
les tribunaux qui façonnent le mode de vie en réseau, et ce au détriment d'une
réflexion et d'une action profonde sur le plan strict de la communication.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Disons que, dans mon cas, l'utilisation du support papier est plus sélective.
Pour mes besoins, j'imprime parfois un document récupéré en ligne car le papier
est une "interface de lecture" des plus portables. Sans connexion, sans piles,
sans attirail technique, on transporte le document où on veut, on l'annote, on
le partage, on le donne, on le récupère, puis il peut prendre facilement le
chemin du bac de recyclage.
Côté des journaux et périodiques, j'en consomme moins qu'avant mon utilisation
régulière d'internet (1991). Mais là encore, c'est sélectif. Le seul périodique
que j'achète régulièrement est le mensuel Wired. Je n'ai jamais été abonné, je
l'achète en kiosque, c'est comme voter avec son fric pour le changement.
Pour ce qui est des livres, comme je suis en guerre perpétuelle avec le temps,
j'ai peu l'occasion de lire. Au cours de mes vacances, cet été, j'ai acheté des
livres de cyberlibraires et je les ai fait livrer poste restante au bureau de
poste du village où j'étais. Entre trois à cinq jours pour la livraison, c'est
génial.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Le cinéma n'a pas sonné la mort des spectacles sur scène et des arts
d'interprétation, pas plus que la radio. La télévision n'a pas relégué aux
oubliettes le cinéma, au contraire, elle a contribué à une plus grande diffusion
des films. Même chose pour la vidéocassette. Les technologies se succèdent, puis
cohabitent.
Je crois qu'il en sera de même pour le papier. Il est certain que son rôle et
ses utilisations seront modifiés, que certains contenus demeureront plus
portables et conviviaux sur papier, il y aura des ajustements.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Curieusement, dans l'édition du 28 juillet 1998 des Chroniques de Cybérie que je
cite plus haut, je parlais du numéro 4 des Cahiers de médiologie ayant pour
thème "Les pouvoirs du papier", et aussi des premiers livres numériques.
Force est de constater que, deux ans plus tard, peu de choses ont évolué.
D'abord, sur le plan technique, les nouvelles interfaces de lecture n'ont pas
rempli leurs promesses sur le plan de la convivialité, de l'aisance et du
confort, du plaisir de l'expérience de lire.
D'autre part, les contenus proposés sont encore assez maigres. Je ne dis pas
qu'il n'y a rien, mais c'est peu varié, et encore peu de grands titres qui
permettraient des économies d'échelle.
Oui, Stephen King a fait un pied de nez aux éditeurs et publié des oeuvres
originales en ligne. Et alors? On peut difficilement, encore, parler d'une
tendance.
J'ai une théorie des forces qui animent et modifient la société, et qui se
résume à classer les phénomènes en tendances fortes, courants porteurs et
signaux faibles.
Le livre électronique ne répond pas encore aux critères de tendance forte. On
perçoit des signaux faibles qui pourraient annoncer un courant porteur, mais on
n'y est pas encore. Cependant, si et quand on y sera, ce sera un atout important
pour les personnes qui souhaiteront s'auto-éditer, et le phénomène pourrait
bouleverser le monde de l'édition traditionnelle.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux
aveugles et mal-voyants?
Mes suggestions s'adressent surtout aux diffuseurs de contenus qui ne respectent
pas les normes techniques. Je m'explique. Le Consortium W3C est un organisme de
normalisation des techniques du web. Ses comités étudient les nouvelles
techniques, et prescrivent des normes d'utilisation. Or les producteurs et
diffuseurs de contenus utilisent souvent des techniques propriétales, hors
normes, propres à un logiciel ou à une plate-forme, ce qui donne lieu, par
exemple, à des "sites optimisés" pour Netscape ou pour Internet Explorer.
Si ces sites soi-disant optimisés pour un fureteur ou un autre causent des
problèmes pour les utilisateurs ordinaires, imaginez la difficulté d'adapter des
contenus livrés hors normes à un consultation pour non-voyants.
Il y a des efforts énormes pour rendre accessible à tous le contenu du web, mais
tant et aussi longtemps que les diffuseurs utiliseront des technologies hors
normes, et ne tiendront pas leurs engagements pris, notamment, dans le cadre du
Web Interoperability Project (WIP), la tâche sera difficile.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Un monde parallèle, un espace où se déroule l'ensemble des activités
d'information, de communication, et d'échanges (y compris échanges commerciaux)
désormais permises par le réseau. Il y a un centre, autonome, très interconnecté
qui vit par et pour lui-même. Puis des collectivités plus ou moins ouvertes, des
espaces réservés (intranets), des sous-ensembles (AOL, CompuServe). Il y a
ensuite de très longues frontières où règne une culture mixte, hybride, issue du
virtuel et du réel (on pense aux imprimés qui ont des versions web, aux sites
marchands). Il y a aussi un sentiment d'appartenance à l'une ou l'autre de ces
régions du cyberespace, et un sentiment d'identité.
= Et la société de l'information?
Une société où l'unité de valeur réelle est l'information produite, transformée,
échangée. Elle correspond au "centre" du cyberespace. Malheureusement, le
concept a tellement été galvaudé, banalisé, on l'a servi à toutes les sauces
politiciennes pour tenter d'évoquer ce qu'on ne pouvait imaginer dans le détail,
ou concevoir dans l'ensemble, de sorte que l'expression a perdu de son sens.