L'HISTOIRE PAR LES CORRESPONDANTS DE GUERRE

La guerre des Balkans n'est point achevée que déjà son histoire, toute

pantelante, sort des presses, avec ses chapitres de feu et de sang, ses

pages d'orgueil, de folie et de deuil, et même ses conclusions du

philosophe qui, parfois, devancent un peu les réalités. Cette histoire

de la formidable crise qui marque une si grande date dans la vie des

peuples de l'Europe orientale, ce sont les correspondants de guerre qui

l'auront, les premiers, écrite avec les éléments, les documents de vie

et de mort qu'ils ont été chercher eux-mêmes si courageusement dans les

champs de la victoire et sur les routes de la débâcle. Rarement, et

parmi plus de difficultés, de périls et de misères matérielles, le grand

reportage aura mieux réalisé son effort d'information. Rarement, aussi,

ces correspondances--si nous ne considérons qu'une sélection, celles que

tout le monde a suivies passionnément parce que loyales et

vraies--auront été plus précises et plus minutieusement révélatrices. Il

ne faut d'ailleurs point s'en étonner, car si tels de ces représentants

des grands journaux étaient des spécialistes de la guerre, des officiers

instruits, entraînés et clairvoyants, comme notre admirable

correspondant de Thrace, M. Alain de Penennrun, qui aura donné la

première grande «relation d'état-major» de cette campagne (1), tels

autres, comme notre très distingué confrère du _Matin_, M. Stéphane

Lauzanne, qui fut à Constantinople l'éloquent et clairvoyant témoin de

l'agonie d'un empire (2), ont prodigué les plus riches, les plus souples

et les plus pittoresques qualités de l'observateur et de l'écrivain.

M. René Puaux, qui, à son tour, publie son livre de la guerre

turco-bulgare: _De Sofia à Tchataldja_ (3), doit être, lui aussi, tenu

au premier rang de cette élite. Muni de la fameuse lettre blanche qui

lui permettait, avec quatre ou cinq autres privilégiés, dont le

correspondant de _L'Illustration_, d'être admis sur le terrain du feu,

M. René Puaux a adressé au Temps une suite tout à fait remarquable de

lettres, que nous avons tous lues et qui sont autant de documents

précieux par leur haute probité professionnelle et la richesse de leur

information. M. René Puaux devait être, j'imagine, un très réconfortant

compagnon de route. Il a de l'esprit, et du plus alertement français. Il

fit preuve, à tout instant, de bonne santé et de bonne humeur et, s'il

eut du courage gai aux heures les plus sinistres, il manifeste en tels

de ses récits la sensibilité d'un poète et l'éloquence recueillie d'un

témoin de l'histoire; par exemple, lorsqu'il nous donne cette vision du

vainqueur, bulgare progressant de Kirk-Kilissé à Tchataldja sur cette

route qui, pour les Turcs en déroute, fut celle de la terreur et de la

honte: «L'armée bulgare s'avance, rapide, silencieuse, disparate dans sa

tenue, mais une dans son coeur, comme marchaient les volontaires de 92.

C'est une armée farouche, impressionnante, où les barbes grises

voisinent avec l'adolescence, où les capuchons de bergers couvrent la

nuque de l'officier comme du soldat; c'est une armée qui traîne derrière

elle ses convois, ses troupeaux, comme les conquérants d'autrefois,

nomades éternels qui descendaient vers les mers chaudes avec leurs chars

aux roues pleines. On sent qu'elle marchera jusqu'aux portes de

l'Orient, cohorte fantastique que dirigent des cerveaux modernes...»

(1) _La Guerre des Balkans_, Lib. Lavauzelle, 4 fr.

(2) _Au chevet de la Turquie_. Lib. Fayard, 3 fr. 50.

(3) _De Sofia à Tchataldja_, Lib. Perrin, 3 fr. 50.

L'armée bulgare s'est avancée, en effet, jusqu'aux portes de l'Orient.

Elle n'en a point cependant franchi le seuil et, si l'on en excepte M.

Alain de Penennrun qui révéla avant tous autres les raisons de l'échec

bulgare devant Tchataldja, ce sont surtout les correspondants du côté

turc, et en particulier Georges Rémond, qui ont pu nous dire

l'importance et la difficulté de l'obstacle dressé devant

Constantinople.

Justement, cette semaine encore, un journal des opérations du côté

ottoman (4) nous est présenté par le major allemand von Hochwæchter. Le

major von Hochwæchter ne fut pas, à vrai dire, un correspondant de

guerre. C'était un instructeur de l'armée ottomane à l'école de von der

Goltz, et ce qu'il est intéressant de trouver et de discuter dans son

livre c'est un plaidoyer pour l'oeuvre allemande dans la préparation de

l'armée turque à la guerre. Le major avait, au mois de septembre 1912,

quitté sa garnison de Damas pour revenir, en congé, dans son pays. Mais

dès ce moment la situation dans les Balkans se révélait menaçante. M.

von Hochwæchter était personnellement convaincu de l'imminence de la

lutte et il savait «qu'en haut lieu on brûlait de montrer la valeur de

l'armée réorganisée», car, «bien que la refonte des institutions

militaires ne fût pas encore complète, les officiers turcs étaient

persuadés de leur supériorité sur leurs adversaires». En Allemagne, les

compétences militaires estimaient que les chances seraient pour la

Turquie, «si elle pouvait se décider à terminer tranquillement sa

mobilisation et à rester sur la défensive jusqu'à la fin des opérations

préliminaires». Mais la guerre, prématurément, éclata, et le major

aussitôt regagna Constantinople, avec une lettre de recommandation du

maréchal von der Goltz, pour faire campagne dans l'armée ottomane. Il

fut attaché à l'état-major de Mahmoud Mouktar pacha et il put suivre,

quoique souvent à distance du champ de l'action, toutes les opérations

de l'état-major du 3e corps d'armée. Chaque soir, le major von

Hochwæchter s'astreignit à rédiger ses impressions de la journée, et ce

sont ces impressions qu'il vient de réunir en volume, des notes hâtives,

généralement un peu sèches, fugitives, pas toujours complétées ni

remises au point, mais intéressantes cependant par la lumière simple

qu'elles portent sur certains faits. Ainsi ces lignes qui expliquent,

sans les justifier, les massacres de non-combattants commis par les

Turcs en certains villages chrétiens: «27 octobre.--Tous les soldats et

officiers cantonnés dans un village ont été massacrés par les Grecs et

les Bulgares; on n'a plus trouvé que des membres épars, les effets et

les fusils. Le général a fait fusiller toute la population masculine,

puis a fait brûler le village après en avoir éloigne les femmes et les

enfants.»

(4)Au feu avec les Turcs_, Lib. Berger-Levrault, 3 fr.

Mais le chapitre le plus utile, le plus personnel, en tous cas, est

celui dans lequel sont exposées les causes de la rapide désorganisation

de l'armée turque, encombrée de redits ahuris, sans discipline et sans

officiers, cohue informe jetée à l'abattoir et d'après laquelle, conclut

l'auteur, on ne saurait juger de la valeur du soldat turc, le vrai, ni

du système allemand qui a présidé à son instruction militaire.

Les livres du major von Hochwæchter et de M. René Puaux ont été écrits

ou du moins documentés sous les obus. L'étude purement technique de M.

le lieutenant-colonel breveté Boucabeille sur _la Guerre

turco-balkanique en 1912_ (5) a été rédigée dans le calme et la

réflexion du cabinet de travail. L'auteur a fait état des

correspondances de guerre, qu'il rapproche et critique, pour dégager la

vérité de certaines contradictions. L'ouvrage est clair, ordonné,

méthodique. C'est un bon livre de bibliothèque militaire.

[Note 5: Avec 11 cartes en couleur et 10 croquis dans le texte. Lib.

Chapelot, 5 fr.]

L'Illustration, No. 3655, 15 Mars 1913 · 第 33 / 45 题