San-Francisco, 22 février 1913.
Les Californiens sont enclins à l'indulgence. La beauté des sites de
leur pays, la douceur du climat, les jardins fleuris qui poétisent leurs
demeures, tout aide à développer chez eux «l'humaine tendresse», comme
disait Montaigne. Ils ont construit pour enfermer ceux qui désobéissent
aux lois une prison où règne le plus grand libéralisme. On cherche en
cet asile confortable à faire oublier aux condamnés leurs rancunes
contre la société et on les entraîne à marcher correctement dans le
droit chemin en attendant la libération ou le pardon. En un mot, ils
sont traités comme des hommes atteints d'une maladie mentale passagère
qu'il importe de guérir, plutôt que comme des individus à tout jamais
incorrigibles. La prison de Saint-Quentin n'est point une geôle, mais un
établissement de relèvement social. Mieux que toute autre institution,
elle montre cet optimisme magnifique des gens du Far-West qui ne doutent
jamais du progrès ou de la renaissance morale, même dans les cas en
apparence désespérés.
Pour la fête de Washington, ce 22 février, les autorités californiennes
avaient demandé à Sarah Bernhardt, en tournée à San-Francisco juste à ce
moment-là, de vouloir bien jouer devant les pensionnaires de
Saint-Quentin. Toujours généreuse, notre grande tragédienne avait
accepté, et elle avait eu l'amabilité de m'inviter à cette excursion
pittoresque. J'avais accepté, comme on pense, avec empressement, car le
spectacle promettait d'être infiniment curieux. Sarah Bernhardt jouant
exclusivement pour deux mille détenus et une douzaine de condamnés à
mort, voilà une manifestation qui valait la peine d'être vue!
*
* *
Nous voilà donc partis en automobile, et, après avoir traversé la baie
sur le _ferry-boat_ de Sansalito, nous filons à toute vitesse vers le
nord dans la direction de Saint-Quentin, laissant derrière nous le
majestueux Tamalpaïs dans les ombres violettes. La prison est située à
vingt kilomètres environ de San-Francisco, sur un cap qu'entourent des
collines aux ondulations harmonieuses. Tout le long de la route se
succèdent de tendres paysages dans lesquels on distingue des villas aux
couleurs gaies, de sveltes bungalows, des auberges aux enseignes
alléchantes, où les Californiens se rendent en promenade les jours de
fête.
[Illustration: Vue d'ensemble de la prison de Saint-Quentin.]
Après de nombreux détours dans la vallée, nous apercevons la maison
d'arrêt. On dirait un vaste château fort gardé par une série de kiosques
surélevés, dans lesquels sont placés des gardiens prêts à fusiller les
fugitifs. Dès que l'on pénètre sur les terrains du pénitencier, cette
impression sévère s'adoucit, car le château fort est entouré de
paisibles jardins potagers, de tennis-courts, de parterres multicolores
et de vertes pelouses. Les premiers prisonniers que nous rencontrons,
rasés de frais, décemment habillés dans leur uniforme de laine blanche à
larges raies noires, ont un air de prospérité qui empêche qu'on ne
s'apitoie par trop sur leur sort.
_La Marseillaise_ retentit. C'est la fanfare des «convicts» qui salue
l'arrivée de Sarah Bernhardt. La musique adoucit les moeurs, et les
détenus, pour oublier les rigueurs de la captivité, ont leur orchestre
comprenant une trentaine d'instrumentistes. Tous les arts, d'ailleurs,
sont représentés à Saint-Quentin...
[Illustration: Un des prisonniers, Abraham Ruef, lisant une adresse de
remerciements à Mme Sarah Bernhardt.]
Dans la cour intérieure, une scène a été improvisée. Le rideau a été
taillé dans une bâche. Devant le théâtre, un espace est réservé aux
membres de la fanfare. Deux mille prisonniers attendent fiévreusement
l'apparition de notre grande artiste. Il y a là des gens de toutes les
nationalités, des Chinois, des Japonais, des mulâtres, des nègres. Les
femmes (on en compte une quarantaine dans la prison) ont été aussi
admises. Les gardiens--munis de la canne et du revolver
réglementaires--encadrent les diverses sections qui ont été amenées dans
un ordre précis. On a placé les condamnés à mort au premier rang, et je
m'installe au milieu d'eux pour mieux juger de leurs impressions. Un
hydroaéroplane, qui nous a suivis depuis San-Francisco, voltige
au-dessus de nos têtes. Mais la foule des prisonniers ne prend pas
beaucoup d'intérêt à ses évolutions. Dans le recueillement, elle attend
la venue de Sarah sur le tréteau de fortune sur lequel il semble que la
Magie surgira tout à l'heure. On a distribué aux spectateurs une
analyse, rédigée en anglais, de la pièce choisie: _Une nuit de Noël sous
la Terreur_, de MM. Maurice Bernhardt et Henri Gain, que vont jouer, aux
côtés de la grande artiste, MM. Lou Tellegen, Deneubourg, Favières,
Terestri, Mlles Seylor et Boulanger.
[Illustration: Après la représentation donnée par Mme Sarah Bernhardt à
la prison de Saint-Quentin (Californie): un délégué des prisonniers
baise la main de la grande artiste.]
*
* *
Quand soudain le rideau se lève, une formidable acclamation retentit.
Sarah, en Marion la vivandière, incarne si bien la générosité et la
vaillance françaises! Un groupe de détenus français (la «colonie»
française de Saint-Quentin!) crie à pleins poumons: «Vive la France!
Vive la France!» Un de mes voisins, un Belge qui a tué sa femme et
l'amant de sa femme, pleure à chaudes larmes, et, tout à coup, il se met
à rire nerveusement et il recommence à pleurer. L'autre est un Grec qui
assassina deux policemen, et il demeure hébété...
Chaque scène se termine au milieu de frénétiques bravos et de
sifflements stridents (aux États-Unis, en effet, le sifflet,
contrairement à notre coutume, marque l'approbation suraiguë des
spectateurs). Les répliques finales des acteurs sont échangées dans un
enthousiasme extraordinaire. Le spectacle achevé, un prisonnier s'avance
sur la scène et remet à Sarah Bernhardt une mélodie qui lui est dédiée
par ses camarades, intitulée: _Par delà le sommet des collines_. Il
lui offre en même temps un bouquet de violettes et prononce, en
français, l'allocution suivante, qui vaut d'être reproduite textuellement:
_A Madame Sarah Bernhardt,
à San Quentin, Californie._
Madame,
Dans cette vie la plupart de nous sont, à l'extérieur aussi bien qu'à
l'intérieur des murs d'une prison, prisonniers, prisonniers au moins de
notre entourage. A de rares intervalles seulement nous est-il donné
d'être absolument libres. Pour ceux qui sont enfermés entre des murs
menaçants, derrière des grilles de fer formidables, ces intervalles
sont, actuellement et à jamais dans l'avenir , vraisemblablement bien
éloignés. Mais, aujourd'hui, pour une petite heure, ces murs de pierre
se sont évanouis. Pour une heure, grâce à votre merveilleuse
personnalité et votre art enchanteur, nous avons été, en âme et en
esprit, dans une liberté parfaite, captifs seulement de ce génie
remarquable et de cette ardeur incomparable qui, à juste titre, vous ont
gagné le nom de «divine». Pour une petite heure nous avons été libres,
et sans contrainte en communion universelle avec l'esprit d'une grandeur
humaine, qui, après tout, est la vraie base de nos croyances à
l'immortalité. Cette grandeur n'a pas été établie pour complètement et à
jamais disparaître. Ce moment de liberté n'est pas, non plus, une
illusion temporaire; le souvenir sera vivant, la mémoire le rappellera
souvent, et son inspiration servira à nous libérer des fardeaux et des
angoisses du jour. Soyez-en persuadée, Madame, cette représentation
particulière sera longtemps rappelée par tous ceux qui ont eu le
privilège d'y assister,--par l'humble aussi bien que par le plus élevé.
La femme, l'actrice, la pièce, toutes, ont fait vibrer les cordes de nos
cours. A la plupart de nous n'a jamais été accordée la distinction de
vous voir ni de goûter les délices de votre art incomparable. Eloignés,
nous vous avons regardée comme la radieuse étoile de l'art dramatique,
couronnée des lauriers d'un succès impérial, à la grâce et au génie de
laquelle les continents se sont volontiers rendus sujets. Les idéals que
nous avions conçus ont été en cette heure plus que confirmés. Nous vous
présentons nos remerciements reconnaissants pour les gloires et les
splendeurs de l'art dont votre gracieuse faveur nous a fait jouir, ainsi
que pour la bienveillance et la générosité qui vous ont induite à donner
un plaisir si vif aux infortunés proscrits et victimes des sorts
changeants de la vie.
Nous apprécions aussi profondément votre choix de la pièce, non
seulement à cause de sa beauté intrinsèque et de l'art qu'elle renferme,
mais aussi parce qu'elle exalte, par ses élans puissants, une humanité,
et la solidarité des âmes, qui ne connaissent aucunes bornes, ni de
parti, de factions, ou de politique. De plus, nous vous remercions
particulièrement que vous ayez jugé à propos de nous présenter une oeuvre
du génie de votre fils. En ce choix, nous voyons non seulement votre
témoignage de l'amour et des pensées d'une mère, mais aussi en toute
probabilité la réflexion dans votre coeur que nous aussi avons des mères
qui nous chérissent, à qui notre amour se porte, et dans les coeurs
desquelles nous avons été une espérance et un orgueil. Nous souhaitons,
et pour vous et pour lui, beaucoup d'années de joie et contentement
mutuels.
Nous prions aussi, Madame, par votre intermédiaire, d'exprimer à vos
artistes et à votre gérance, notre chaleureuse appréciation de leur
bonté et de leur talent. Et quand, dans l'avenir, vos pensées se
porteront vers ce pays du soleil couchant, pour nous aujourd'hui si
brillant par votre bonne volonté, nous espérons que ces quelques paroles
d'admiration sincère et de reconnaissance serviront à vous rappeler
cette heure, peut-être de toutes en votre vaste expérience, la plus
étrange et la plus frappante,--une heure dans un entourage sévère et
même repoussant, oublié par nous pour le moment grâce à votre
personnalité,--une heure dans laquelle vous avez rendu cette multitude
de malheureux, plus heureux, adouci les lignes de leurs vies et rendu
leurs cours plus légers, par votre présence dans notre milieu
aujourd'hui.