LES MAISONS EN CONSTRUCTION

De deux fenêtres éloignées l'une de l'autre, situées chacune à une

extrémité de mon appartement, celle-ci au nord, celle-là au midi, de la

fenêtre de ma chambre et de celle de mon cabinet, je vois construire

deux maisons.

Je les regarde s'élever à la place même où l'an dernier se tenaient, si

droites encore, celles que j'ai vu jeter à bas, dont il ne reste plus

trace que dans mon souvenir, et peut-être dans celui des hommes qu'elles

ont abrités. Et ces deux maisons, je ne sais pourquoi, occupent ma vie.

Si ce n'est que toutes les deux elles sont «de rapport» et qu'elles

auront le même nombre d'étages, elles présentent déjà un caractère très

distinctif. L'une, sur laquelle donne ma chambre, est en béton armé ou

du moins jusqu'à présent, et rien ne permet de croire qu'il en sera

différemment dans la suite. L'autre, qui forme le principal paysage de

mon cabinet, est en pierre.

*

* *

Ces deux maisons, qui sont séparées par tout un pâté d'immeubles, et

qui, par conséquent, ne peuvent pas «se voir», et qui ne sont pas dans

les mains des mêmes entrepreneurs, ont cependant et gardent jusqu'ici

une hauteur pareille, montant chaque jour, en se suivant, comme si elles

le faisaient exprès, quoique la maison de pierre ait tendance à gagner

sur sa voisine. Chaque matin, dès que je me lève, il faut--c'est plus

fort que moi--que j'aille jeter mon premier coup d'oeil sur le chantier

qui m'attire au saut du lit, celui de la maison en béton. Je ne peux pas

dire que ce spectacle m'enchante et me procure un réveil câlin. Rien

n'est moins gracieux déjà que l'aspect des fondations béantes, des caves

entr'ouvertes et à ciel libre car une cave n'est belle et n'a sa

relative magnificence que voûtée, et basse, et bien noire, bien

salpêtrée, bien feutrée de poussière et de silence et ramonée de ces

courants d'air d'outre-tombe qui soufflent le frisson. Il faut qu'elle

ait son sol élastique et mou, ses caresses de vent frais, ses toiles

d'araignées, ses suies de bouteilles, ses rats furtifs, son odeur de

bougie, de liège et de chat. Alors elle est explicable et parle. Mais en

cours de travaux, n'ayant pas encore mérité ni obtenu son mystère, elle

offre une laideur sinistre. Les caves en béton que je regarde triturer

m'affectent d'une façon spéciale. Qu'elles sont peu engageantes! Je ne

puis penser que l'on y mettra du vin. Elles me paraissent propres plutôt

à receler de l'argent, des caisses pleines de «valeurs» ou de la

ferraille. On dirait des petits sous-sols de Crédit lyonnais. Oui, osons

-l'avouer, le béton, même armé, n'a pas de charme et de poésie. D'un

gris de boue, d'une glaise inféconde et dont ne consentira jamais à

sortir la moindre statue, il sent le faux, il donne l'impression d'être

la singerie du solide et de vouloir pasticher le durable. J'ai beau voir

la pâte épaisse, le maussade limon se durcir dans l'armature et le

treillage des tiges de fer, je ne me décide pas à m'imaginer que cette

crème saisie et coagulée soit de la pierre et la remplace. C'est un

composé, ce n'est rien. Mais le travail est curieux, et les ouvriers

m'intéressent.

Dès sept heures ils commencent à arriver. Ils sont méthodiques, précis

et lents. Chacun sa besogne. Il y a ceux qui gâchent, ceux qui coupent

le fer, ceux qui le tordent et l'assemblent, ceux qui manient la truelle

avec cette souplesse et cette virtuosité de poignet dont nous demeurons

confondus, ceux qui piochent à toute volée, à bout de bras, comme s'il

s'agissait de défoncer un couvercle de coffre-fort, ceux qui, inclinés

en oblique, poussent là grosse brouette, ou qui, pliant sur leurs jambes

nerveuses et nues dans les culottes flottantes de vieux velours aux

inconcevables reflets, raclent et ramassent à larges pelletées les

gravats pour les lancer en paquets dans le tombereau, à la petite place

où ils veulent. Ils poursuivent tous leur tâche avec ordre et sans vaine

fièvre.--«Y a bien le temps!» Et quand est arrivé le moment capital du

repas, à la minute, à la seconde, ils quittent tout! C'est sacré. On

mange. Les uns vont chez le marchand de vins d'à côté. Les autres, les

plus nombreux et les plus sensés, restent dans le chantier pour déjeuner

«sur le tas». Il n'est pas rare de voir apparaître la ménagère qui

apportera à son homme sa portion, dans un panier noir à deux anses dont

l'une est raccommodée avec une ficelle, ou bien dans une serviette.

C'est généralement une pauvre et humble femme, vêtue triste, et nu-tête,

bien calme, bien résignée; la brave femme de l'ouvrier, aux mains

croisées sur un ventre bombé comme un sac de plâtre, et humble,

courageuse, docile, sereine. Elle en a tant vu, et tant enduré, qu'elle

est toujours contente, pourvu que ça n'aille qu'à moitié bien. Elle est

exemplaire et magnifique à contempler quand elle se montre aux environs

de onze heures parmi les tas de pierre et les remparts inachevés de la

maison neuve, de la maison en construction, humide, et qui glace à

quarante pas. Avec la patience du peuple, elle attend que son homme soit

libre et lui fasse signe pour approcher. Et quand il s'avance elle le

rejoint. Lui, s'assied sur des planches, le dos au mur sec de la maison

voisine, au bon endroit qu'il a choisi et qu'éclaire le soleil, quand il

y en a. Elle, reste debout, le couvant du regard, pendant qu'il

s'installe et organise ses commodités. Et tour à tour sont sortis par

elle du panier le morceau de pain gros comme un pavé, la viande froide,

le fromage épais, la haute bouteille de vin noir, pleine jusqu'à toucher

le bouchon. Ces choses précieuses sont étalées et posées par terre, en

cercle, devant le travailleur aux jambes écartées qui a déjà ouvert son

couteau fidèle, et renversé, pour y poser le veau, son large pouce.

Enfin, sous la moustache aux poils gris, pareille à la brosse en balai

du colleur d'affiches, la bouche s'ouvre, et l'homme mange, avec paix et

gravité. Alors seulement, la femme, quelquefois, si elle est bien en

confiance, ose s'asseoir près de lui et semble heureuse. Elle remportera

dans un instant la bouteille vide dans le panier plus léger.

D'autres camarades, qui, sans doute, n'ont point de femmes ou qui,

d'humeur indépendante, n'aiment pas que le sexe s'occupe d'eux, se

rassemblent par petits groupes pour faire la collation. Malins comme des

soldats, ils improvisent des cuisines en plein vent, coupent du menu

bois, allument des feux entre les pierres, accroupis tout autour à la

zouave. Et cette copieuse séance dure une bonne demi-heure, si ce n'est

plus. Après quoi, le travail reprend. Et voilà de nouveau mes hommes

repartis entre les piliers de boue, d'où pointent les tiges de fer...

*

* *

Décidément, s'il me fallait choisir, pour y demeurer, entre les deux

maisons que l'on bâtit sous mes yeux, ce n'est pas dans celle du béton

que j'élirais domicile. Plutôt dans l'autre, dans celle en pierre, qui

me sourit. Sa couleur d'abord, appétissante, blanche, nacrée et jaune à

la fois, sa couleur de chair et de rose-thé ne chagrine pas, semble

faite pour réjouir la lumière. Et puis, cette maison-là est logique,

traditionnelle. Elle est élevée selon les vieilles règles. Comme

autrefois, comme toujours, depuis que la pierre est pierre, les blocs

sont apportés tout taillés, dégrossis et numérotés. On les passe dans

leurs quatre attelles et ils sont hissés un peu de travers, en tournant,

à l'aide de la mécanique imperturbable et sûre que manoeuvrent longtemps,

sans s'impatienter, les deux hommes au torse d'Ixion, comme s'ils

avaient à tirer de l'eau d'un puits très profond!... Seulement, au lieu

de faire monter un seau d'eau fraîche, il s'agit d'envoyer doucement et

d'aller poser, à la hauteur d'un troisième étage, un fétu de 400 kilos.

Quel plaisir on éprouve à voir tous les morceaux de ce jeu

d'architecture se placer et s'ajuster pour ainsi dire d'eux-mêmes, là où

il le faut, les uns au-dessus des autres! La maison a l'air de se bâtir

toute seule comme si les ouvriers n'étaient là que pour surveiller les

pierres, les matériaux, animés d'une vie intelligente. Et cette

impression est si vive qu'il m'arrive chaque matin de m'étonner que la

maison soit au même point que la veille au soir. Je ne serais pas le

moins du monde surpris qu'elle eût continué la nuit, qu'elle eût avancé

par ses propres moyens, même quand les hommes sont partis se coucher.

*

* *

Mes maisons me procurent d'autres pensées, d'une indéfinissable

mélancolie dans leur banalité.

Elles me font songer que j'ai pu voir, que j'ai vu le sol, invisible à

présent et pour combien d'années, où elles ont pris racine, qu'elles

couvrent désormais ainsi qu'un monument funéraire. Elles me font songer

à ceux qui ont vécu sur cet étroit espace, qui sont aujourd'hui Dieu

sait où, dispersés ou morts, à ceux qui viendront demain au même endroit

croire qu'ils s'y fixent dans le repos, et qu'ils y sont à l'abri... Et

ce sont eux qui, très probablement, d'en face, verront à leur tour, à un

moment que je ne sais pas, démolir la maison où je suis, où je me crois

garanti de durer. Où serai-je, moi, ce jour-là?... Déménagé? Ou bien...?

L'Illustration, No. 3655, 15 Mars 1913 · 第 4 / 45 题