whether he be philosopher or common man, is always a result of his
_apperceptions_. If a novel experience, conceptual or sensible,
contradict too emphatically our pre-existent system of beliefs, in
ninety-nine cases out of a hundred it is treated as false. Only when the
older and the newer experiences are congruous enough to mutually
apperceive and modify each other, does what we treat as an advance in
truth result. [Having written of this point in an article in reply to
Mr. Joseph's criticism of my humanism, I will say no more about truth
here, but refer the reader to that review.[115]] In no case, however,
need truth consist in a relation between our experiences and something
archetypal or trans-experiential. Should we ever reach absolutely
terminal experiences, experiences in which we all agreed, which were
superseded by no revised continuations, these would not be _true_, they
would be _real_, they would simply _be_, and be indeed the angles,
corners, and linchpins of all reality, on which the truth of everything
else would be stayed. Only such _other_ things as led to these by
satisfactory conjunctions would be 'true.' Satisfactory connection of
some sort with such termini is all that the word 'truth' means. On the
common-sense stage of thought sense-presentations serve as such termini.
Our ideas and concepts and scientific theories pass for true only so far
as they harmoniously lead back to the world of sense.
I hope that many humanists will endorse this attempt of mine to trace
the more essential features of that way of viewing things. I feel almost
certain that Messrs. Dewey and Schiller will do so. If the attackers
will also take some slight account of it, it may be that discussion will
be a little less wide of the mark than it has hitherto been.
FOOTNOTES:
[105] [Reprinted from _The Journal of Philosophy, Psychology and
Scientific Methods_, vol. II, No. 5, March 2, 1905. Also reprinted, with
slight changes in _The Meaning of Truth_, pp. 121-135. The author's
corrections have been adopted for the present text. ED.]
[106] [Written _apropos_ of the appearance of three articles in _Mind_,
N. S., vol. XIV, No. 53, January, 1905: "'Absolute' and 'Relative'
Truth," H. H. Joachim; "Professor James on 'Humanism and Truth,'" H. W.
B. Joseph; "Applied Axioms," A. Sidgwick. Of these articles the second
and third "continue the humanistic (or pragmatistic) controversy," the
first "deeply connects with it." ED.]
[107] Professor Baldwin, for example. His address 'On Selective
Thinking' (_Psychological Review_, [vol. V], 1898, reprinted in his
volume, _Development and Evolution_) seems to me an unusually
well-written pragmatic manifesto. Nevertheless in 'The Limits of
Pragmatism' (_ibid._, [vol. XI], 1904), he (much less clearly) joins in
the attack.
[108] The ethical changes, it seems to me, are beautifully made evident
in Professor Dewey's series of articles, which will never get the
attention they deserve till they are printed in a book. I mean: 'The
Significance of Emotions,' _Psychological Review_, vol. II, [1895], p.
13; 'The Reflex Arc Concept in Psychology,' _ibid._, vol. III, [1896],
p. 357; 'Psychology and Social Practice,' _ibid._, vol. VII, [1900], p.
105; 'Interpretation of Savage Mind,' _ibid._, vol. IX, [1902], p. 217;
'Green's Theory of the Moral Motive,' _Philosophical Review_, vol. I,
[1892], p. 593; 'Self-realization as the Moral Ideal,' _ibid._, vol. II,
[1893], p. 652; 'The Psychology of Effort,' _ibid._, vol. VI, [1897], p.
43; 'The Evolutionary Method as Applied to Morality,' _ibid._, vol. XI,
[1902], pp. 107, 353; 'Evolution and Ethics,' _Monist_, vol. VIII,
[1898], p. 321; to mention only a few.
[109] [The author employs the term 'humanism' either as a synonym for
'radical empiricism' (cf. _e.g._, above, p. 156); or as that general
philosophy of life of which 'radical empiricism' is the theoretical
ground (cf. below, p. 194). For other discussions of 'humanism,' cf.
below, essay XI, and _The Meaning of Truth_, essay III. ED.]
[110] [Omitted from reprint in _Meaning of Truth_. The articles referred
to are 'Does Consciousness Exist?' and 'A World of Pure Experience,'
reprinted above.]
[111] In _Science_, November 4, 1904, p. 599.
[112] This statement is probably excessively obscure to any one who has
not read my two articles, 'Does Consciousness Exist?' and 'A World of
Pure Experience.'
[113] [Cf. above, p. 134; and below, p. 202.]
[114] [Cf. above, pp. 134, 197.]
[115] [Omitted from reprint in _Meaning of Truth_. The review referred
to is reprinted below, pp. 244-265, under the title "Humanism and Truth
Once More." ED.]
VIII
LA NOTION DE CONSCIENCE[116]
Je voudrais vous communiquer quelques doutes qui me sont venus au sujet
de la notion de Conscience qui regne dans tous nos traites de
psychologie.
On definit habituellement la Psychologie comme la Science des faits de
Conscience, ou des _phenomenes_, ou encore des _etats_ de la Conscience.
Qu'on admette qu'elle se rattache a des _moi_ personnels, ou bien qu'on
la croie impersonnelle a la facon du "moi transcendental" de Kant, de la
_Bewusstheit_ ou du _Bewusstsein ueberhaupt_ de nos contemporains en
Allemagne, cette conscience est toujours regardee comme possedant une
essence propre, absolument distincte de l'essence des choses
materielles, qu'elle a le don mysterieux de representer et de
connaitre. Les faits materiels, pris dans leur materialite, ne sont pas
_eprouves_, ne sont pas objets _d'experience_, ne se _rapportent_ pas.
Pour qu'ils prennent la forme du systeme dans lequel nous nous sentons
vivre, il faut qu'ils _apparaissent_, et ce fait d'apparaitre, surajoute
a leur existence brute, s'appelle la conscience que nous en avons, ou
peut-etre, selon l'hypothese panpsychiste, qu'ils ont d'eux-memes.
Voila ce dualisme invetere qu'il semble impossible de chasser de notre
vue du monde. Ce monde peut bien exister en soi, mais nous n'en savons
rien, car pour nous il est exclusivement un objet d'experience; et la
condition indispensable a cet effet, c'est qu'il soit rapporte a des
temoins, qu'il soit connu par un sujet ou par des sujets spirituels.
Objet et sujet, voila les deux jambes sans lesquelles il semble que la
philosophie ne saurait faire un pas en avant.
Toutes les ecoles sont d'accord la-dessus, scolastique, cartesianisme,
kantisme, neo-kantisme, tous admettent le dualisme fondamental. Le
positivisme ou agnosticisme de nos jours, qui se pique de relever des
sciences naturelles, se donne volontiers, il est vrai, le nom de
monisme. Mais ce n'est qu'un monisme verbal. Il pose une realite
inconnue, mais nous dit que cette realite se presente toujours sous deux
"aspects," un cote conscience et un cote matiere, et ces deux cotes
demeurent aussi irreductibles que les attributs fondamentaux, etendue et
pensee, du Dieu de Spinoza. Au fond, le monisme contemporain est du
spinozisme pur.
Or, comment se represente-t-on cette conscience dont nous sommes tous si
portes a admettre l'existence? Impossible de la definir, nous dit-on,
mais nous en avons tous une intuition immediate: tout d'abord la
conscience a conscience d'elle-meme. Demandez a la premiere personne que
vous rencontrerez, homme ou femme, psychologue ou ignorant, et elle vous
repondra qu'elle _se sent_ penser, jouir, souffrir, vouloir, tout comme
elle se sent respirer. Elle percoit directement sa vie spirituelle comme
une espece de courant interieur, actif, leger, fluide, delicat, diaphane
pour ainsi dire, et absolument oppose a quoi que ce soit de materiel.
Bref, la vie subjective ne parait pas seulement etre une condition
logiquement indispensable pour qu'il y ait un monde objectif qui
_apparaisse_, c'est encore un element de l'experience meme que nous
eprouvons directement, au meme titre que nous eprouvons notre propre
corps.
Idees et Choses, comment donc ne pas reconnaitre leur dualisme?
Sentiments et Objets, comment douter de leur heterogeneite absolue?
La psychologie soi-disant scientifique admet cette heterogeneite comme
l'ancienne psychologie spiritualiste l'admettait. Comment ne pas
l'admettre? Chaque science decoupe arbitrairement dans la trame des
faits un champ ou elle se parque, et dont elle decrit et etudie le
contenu. La psychologie prend justement pour son domaine le champ des
faits de conscience. Elle les postule sans les critiquer, elle les
oppose aux faits materiels; et sans critiquer non plus la notion de ces
derniers, elle les rattache a la conscience par le lien mysterieux de la
_connaissance_, de, l'_aperception_ qui, pour elle, est un troisieme
genre de fait fondamental et ultime. En suivant cette voie, la
psychologie contemporaine a fete de grands triomphes. Elle a pu faire
une esquisse de l'evolution de la vie consciente, en concevant cette
derniere comme s'adaptant de plus en plus completement au milieu
physique environnant. Elle a pu etablir un parallelisme dans le
dualisme, celui des faits psychiques et des evenements cerebraux. Elle a
explique les illusions, les hallucinations, et jusqu'a un certain point,
les maladies mentales. Ce sont de beaux progres; mais il reste encore
bien des problemes. La philosophie generale surtout, qui a pour devoir
de scruter tous les postulats, trouve des paradoxes et des empechements
la ou la science passe outre; et il n'y a que les amateurs de science
populaire qui ne sont jamais perplexes. Plus on va au fond des choses,
plus on trouve d'enigmes; et j'avoue pour ma part que depuis que je
m'occupe serieusement de psychologie, ce vieux dualisme de matiere et de
pensee, cette heterogeneite posee comme absolue des deux essences, m'a
toujours presente des difficultes. C'est de quelques-unes de ces
difficultes que je voudrais maintenant vous entretenir.
D'abord il y en a une, laquelle, j'en suis convaincu, vous aura frappes
tous. Prenons la perception exterieure, la sensation directe que nous
donnent par exemple les murs de cette salle. Peut-on dire ici que le
psychique et le physique sont absolument heterogenes? Au contraire, ils
sont si peu heterogenes que si nous nous placons au point de vue du sens
commun; si nous faisons abstraction de toutes les inventions
explicatives, des molecules et des ondulations etherees, par exemple,
qui au fond sont des entites metaphysiques; si, en un mot, nous prenons
la realite naivement et telle qu'elle nous est donnee tout d'abord,
cette realite sensible d'ou dependent nos interets vitaux, et sur
laquelle se portent toutes nos actions; eh bien, cette realite sensible
et la sensation que nous en avons sont, au moment ou la sensation se
produit, absolument identiques l'une a l'autre. La realite est
l'aperception meme. Les mots "murs de cette salle" ne signifient que
cette blancheur fraiche et sonore qui nous entoure, coupee par ces
fenetres, bornee par ces lignes et ces angles. Le physique ici n'a pas
d'autre contenu que le psychique. Le sujet et l'objet se confondent.
C'est Berkeley qui le premier a mis cette verite en honneur. _Esse est
percipi._ Nos sensations ne sont pas de petits duplicats interieurs des
choses, elles sont les choses memes en tant que les choses nous sont
presentes. Et quoi que l'on veuille penser de la vie absente, cachee, et
pour ainsi dire privee, des choses, et quelles que soient les
constructions hypothetiques qu'on en fasse, il reste vrai que la vie
publique des choses, cette actualite presente par laquelle elles nous
confrontent, d'ou derivent toutes nos constructions theoriques, et a
laquelle elles doivent toutes revenir et se rattacher sous peine de
flotter dans l'air et dans l'irreel; cette actualite, dis-je, est
homogene, et non pas seulement homogene, mais numeriquement une, avec
une certaine partie de notre vie interieure.
Voila pour la perception exterieure. Quand on s'adresse a l'imagination,
a la memoire ou aux facultes de representation abstraite, bien que les
faits soient ici beaucoup plus compliques, je crois que la meme
homogeneite essentielle se degage. Pour simplifier le probleme, excluons
d'abord toute realite sensible. Prenons la pensee pure, telle qu'elle
s'effectue dans le reve ou la reverie, ou dans la memoire du passe. Ici
encore, l'etoffe de l'experience ne fait-elle pas double emploi, le
physique et le psychique ne se confondent-ils pas? Si je reve d'une
montagne d'or, elle n'existe sans doute pas en dehors du reve, mais
_dans_ le reve elle est de nature ou d'essence parfaitement physique,
c'est _comme_ physique qu'elle m'apparait. Si en ce moment je me permets
de me souvenir de ma maison en Amerique, et des details de mon
embarquement recent pour l'Italie, le phenomene pur, le fait qui se
produit, qu'est-il? C'est, dit-on, ma pensee, avec son contenu. Mais
encore ce contenu, qu'est-il? Il porte la forme d'une partie du monde
reel, partie distante, il est vrai, de six mille kilometres d'espace et
de six semaines de temps, mais reliee a la salle ou nous sommes par une
foule de choses, objets et evenements, homogenes d'une part avec la
salle et d'autre part avec l'objet de mes souvenirs.
Ce contenu ne se donne pas comme etant d'abord un tout petit fait
interieur que je projetterais ensuite au loin, il se presente d'emblee
comme le fait eloigne meme. Et l'acte de penser ce contenu, la
conscience que j'en ai, que sont-ils? Sont-ce au fond autre chose que
des manieres retrospectives de nommer le contenu lui-meme, lorsqu'on
l'aura separe de tous ces intermediaires physiques, et relie a un
nouveau groupe d'associes qui le font rentrer dans ma vie mentale, les
emotions par exemple qu'il a eveillees en moi, l'attention que j'y
porte, mes idees de tout a l'heure qui l'ont suscite comme souvenir? Ce
n'est qu'en se rapportant a ces derniers associes que le phenomene
arrive a etre classe comme _pensee_; tant qu'il ne se rapporte qu'aux
premiers il demeure phenomene _objectif_.
Il est vrai que nous opposons habituellement nos images interieures aux
objets, et que nous les considerons comme de petites copies, comme des
calques ou doubles, affaiblis, de ces derniers. C'est qu'un objet
present a une vivacite et une nettete superieures a celles de l'image.
Il lui fait ainsi contraste; et pour me servir de l'excellent mot de
Taine, il lui sert de _reducteur_. Quand les deux sont presents
ensemble, l'objet prend le premier plan et l'image "recule," devient une
chose "absente." Mais cet objet present, qu'est-il en lui-meme? De
quelle etoffe est-il fait? De la meme etoffe que l'image. Il est fait de
_sensations_; il est chose percue. Son _esse_ est _percipi_, et lui et
l'image sont generiquement homogenes.
Si je pense en ce moment a mon chapeau que j'ai laisse tout a l'heure au
vestiaire, ou est le dualisme, le discontinu, entre le chapeau pense et
le chapeau reel? C'est d'un vrai _chapeau absent_ que mon esprit
s'occupe. J'en tiens compte pratiquement comme d'une realite. S'il etait
present sur cette table, le chapeau determinerait un mouvement de ma
main: je l'enleverais. De meme ce chapeau concu, ce chapeau en idee,
determinera tantot la direction de mes pas. J'irai le prendre. L'idee
que j'en ai se continuera jusqu'a la presence sensible du chapeau, et
s'y fondra harmonieusement.
Je conclus donc que,--bien qu'il y ait un dualisme pratique--puisque les
images se distinguent des objets, en tiennent lieu, et nous y menent, il
n'y a pas lieu de leur attribuer une difference de nature essentielle.
Pensee et actualite sont faites d'une seule et meme etoffe, qui est
l'etoffe de l'experience en general.
La psychologie de la perception exterieure nous mene a la meme
conclusion. Quand j'apercois l'objet devant moi comme une table de telle
forme, a telle distance, on m'explique que ce fait est du a deux
facteurs, a une matiere de sensation qui me penetre par la voie des yeux
et qui donne l'element d'exteriorite reelle, et a des idees qui se
reveillent, vont a la rencontre de cette realite, la classent et
l'interpretent. Mais qui peut faire la part, dans la table concretement
apercue, de ce qui est sensation et de ce qui est idee? L'externe et
l'interne, l'etendu et l'inetendu, se fusionnent et font un mariage
indissoluble. Cela rappelle ces panoramas circulaires, ou des objets
reels, rochers, herbe, chariots brises, etc., qui occupent l'avant-plan,
sont si ingenieusement relies a la toile qui fait le fond, et qui
represente une bataille ou un vaste paysage, que l'on ne sait plus
distinguer ce qui est objet de ce qui est peinture. Les coutures et les
joints sont imperceptibles.
Cela pourrait-il advenir si l'objet et l'idee etaient absolument
dissemblables de nature?
* * * * *
Je suis convaincu que des considerations pareilles a celles que je viens
d'exprimer auront deja suscite, chez vous aussi, des doutes au sujet du
dualisme pretendu.
Et d'autres raisons de douter surgissent encore. Il y a toute une sphere
d'adjectifs et d'attributs qui ne sont ni objectifs, ni subjectifs d'une
maniere exclusive, mais que nous employons tantot d'une maniere et
tantot d'une autre, comme si nous nous complaisions dans leur ambiguite.
Je parle des qualites que nous _apprecions_, pour ainsi dire, dans les
choses, leur cote esthetique, moral, leur valeur pour nous. La beaute,
par exemple, ou reside-t-elle? Est-elle dans la statue, dans la sonate,
ou dans notre esprit? Mon collegue a Harvard, George Santayana, a ecrit
un livre d'esthetique,[117] ou il appelle la beaute "le plaisir
objectifie"; et en verite, c'est bien ici qu'on pourrait parler de
projection au dehors. On dit indifferemment une chaleur agreable, ou une
sensation agreable de chaleur. La rarete, le precieux du diamant nous en
paraissent des qualites essentielles. Nous parlons d'un orage affreux,
d'un homme haissable, d'une action indigne, et nous croyons parler
objectivement, bien que ces termes n'expriment que des rapports a notre
sensibilite emotive propre. Nous disons meme un chemin penible, un ciel
triste, un coucher de soleil superbe. Toute cette maniere animiste de
regarder les choses qui parait avoir ete la facon primitive de penser
des hommes, peut tres bien s'expliquer (et M. Santayana, dans un autre
livre tout recent,[118] l'a bien expliquee ainsi) par l'habitude
d'attribuer a l'objet _tout_ ce que nous ressentons en sa presence. Le
partage du subjectif et de l'objectif est le fait d'une reflexion tres
avancee, que nous aimons encore ajourner dans beaucoup d'endroits. Quand
les besoins pratiques ne nous en tirent pas forcement, il semble que
nous aimons a nous bercer dans le vague.
Les qualites secondes elles-memes, chaleur, son, lumiere, n'ont encore
aujourd'hui qu'une attribution vague. Pour le sens commun, pour la vie
pratique, elles sont absolument objectives, physiques. Pour le
physicien, elles sont subjectives. Pour lui, il n'y a que la forme, la
masse, le mouvement, qui aient une realite exterieure. Pour le
philosophe idealiste, au contraire, forme et mouvement sont tout aussi
subjectifs que lumiere et chaleur, et il n'y a que la chose-en-soi
inconnue, le "noumene," qui jouisse d'une realite extramentale complete.
Nos sensations intimes conservent encore de cette ambiguite. Il y a des
illusions de mouvement qui prouvent que nos premieres sensations de
mouvement etaient generalisees. C'est le monde entier, avec nous, qui se
mouvait. Maintenant nous distinguons notre propre mouvement de celui des
objets qui nous entourent, et parmi les objets nous en distinguons qui
demeurent en repos. Mais il est des etats de vertige ou nous retombons
encore aujourd'hui dans l'indifferenciation premiere.
Vous connaissez tous sans doute cette theorie qui a voulu faire des
emotions des sommes de sensations viscerales et musculaires. Elle a
donne lieu a bien des controverses, et aucune opinion n'a encore conquis
l'unanimite des suffrages. Vous connaissez aussi les controverses sur la
nature de l'activite mentale. Les uns soutiennent qu'elle est une force
purement spirituelle que nous sommes en etat d'apercevoir immediatement
comme telle. Les autres pretendent que ce que nous nommons activite
mentale (effort, attention, par exemple) n'est que le reflet senti de
certains effets dont notre organisme est le siege, tensions musculaires
au crane et au gosier, arret ou passage de la respiration, afflux de
sang, etc.
De quelque maniere que se resolvent ces controverses, leur existence
prouve bien clairement une chose, c'est qu'il est tres difficile, ou
meme absolument impossible de savoir, par la seule inspection intime de
certains phenomenes, s'ils sont de nature physique, occupant de
l'etendue, etc., ou s'ils sont de nature purement psychique et
interieure. Il nous faut toujours trouver des raisons pour appuyer notre
avis; il nous faut chercher la classification la plus probable du
phenomene; et en fin de compte il pourrait bien se trouver que toutes
nos classifications usuelles eussent eu leurs motifs plutot dans les
besoins de la pratique que dans quelque faculte que nous aurions
d'apercevoir deux essences ultimes et diverses qui composeraient
ensemble la trame des choses. Le corps de chacun de nous offre un
contraste pratique presque violent a tout le reste du milieu ambiant.
Tout ce qui arrive au dedans de ce corps nous est plus intime et
important que ce qui arrive ailleurs. Il s'identifie avec notre moi, il
se classe avec lui. Ame, vie, souffle, qui saurait bien les distinguer
exactement? Meme nos images et nos souvenirs, qui n'agissent sur le
monde physique que par le moyen de notre corps, semblent appartenir a ce
dernier. Nous les traitons comme internes, nous les classons avec nos
sentiments affectifs. Il faut bien avouer, en somme, que la question du
dualisme de la pensee et de la matiere est bien loin d'etre finalement
resolue.
Et voila terminee la premiere partie de mon discours. J'ai voulu vous
penetrer, Mesdames et Messieurs, de mes doutes et de la realite, aussi
bien que de l'importance, du probleme.
Quant a moi, apres de longues annees d'hesitation, j'ai fini par prendre
mon parti carrement. Je crois que la conscience, telle qu'on se la
represente communement, soit comme entite, soit comme activite pure,
mais en tout cas comme fluide, inetendue, diaphane, vide de tout contenu
propre, mais se connaissant directement elle-meme, spirituelle enfin, je
crois, dis-je, que cette conscience est une pure chimere, et que la
somme de realites concretes que le mot conscience devrait couvrir,
merite une toute autre description, description, du reste, qu'une
philosophie attentive aux faits et sachant faire un peu d'analyse,
serait desormais en etat de fournir ou plutot de commencer a fournir. Et
ces mots m'amenent a la seconde partie de mon discours. Elle sera
beaucoup plus courte que la premiere, parce que si je la developpais sur
la meme echelle, elle serait beaucoup trop longue. Il faut, par
consequent, que je me restreigne aux seules indications indispensables.
* * * * *
Admettons que la conscience, la _Bewusstheit_, concue comme essence,
entite, activite, moitie irreductible de chaque experience, soit
supprimee, que le dualisme fondamental et pour ainsi dire ontologique
soit aboli et que ce que nous supposions exister soit seulement ce qu'on
a appele jusqu'ici le _contenu_, le _Inhalt_, de la conscience; comment
la philosophie va-t-elle se tirer d'affaire avec l'espece de monisme
vague qui en resultera? Je vais tacher de vous insinuer quelques
suggestions positives la-dessus, bien que je craigne que, faute du
developpement necessaire, mes idees ne repandront pas une clarte tres
grande. Pourvu que j'indique un commencement de sentier, ce sera
peut-etre assez.
Au fond, pourquoi nous accrochons-nous d'une maniere si tenace a cette
idee d'une conscience surajoutee a l'existence du contenu des choses?
Pourquoi la reclamons-nous si fortement, que celui qui la nierait nous
semblerait plutot un mauvais plaisant qu'un penseur? N'est-ce pas pour
sauver ce fait indeniable que le contenu de l'experience n'a pas
seulement une existence propre et comme immanente et intrinseque, mais
que chaque partie de ce contenu deteint pour ainsi dire sur ses
voisines, rend compte d'elle-meme a d'autres, sort en quelque sorte de
soi pour etre sue et qu'ainsi tout le champ de l'experience se trouve
etre transparent de part en part, ou constitue comme un espace qui
serait rempli de miroirs?