FRAGMENT DE ROMAN

Madame,

Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser quelques paroles. Une

circonstance, que je viens vous apprendre, les a suivies.

Ce soir, vous étiez debout, sur la grève. Devant le reflux. La nuit,

très claire, me laissait vous apercevoir d'assez loin,--et, grâce à des

yeux de sauvage (pardonnez un tel aveu), je distinguais, soyez assez

bonne pour l'admirer, jusqu'aux roses que vous teniez, d'une main

distraite, le long de votre robe de deuil.

Vous écoutiez tout ce bruit.

N'imaginant pas d'ennui comparable au mien, à l'exception peut-être de

celui que vous paraissez endurer, madame, je me disais, tout en faisant

glisser du sable entre mes doigts pour me donner une contenance:

Si le vent arrachait les roses et s'en allait les semer, là-bas, sur la

ligne d'écume d'or, lumineuse, où se lève Vénus? Quelle distraction

inespérée! Certes, j'irais battant les flots, vers Vénus, les reprendre,

non sans quelque solennité, dans la lumière et l'écume.

Au retour, il est vrai, je ne trouverais, sans doute, âme qui vive.

Cette dame serait rentrée dans la ville, car il est tard;--et, seul,

déconcerté, ruisselant, pareil à ces innocents, de race immortelle, qui

veulent toujours faire les empressés, je serai là, debout sur les

rochers, dans la nuit, tenant à la main les roses vaines.

Aussi, ajoutai-je après réflexions suffisantes, préférons, en homme

sérieux, quelques flacons de champagne à quelques gorgées d'océan. Les

roses sont des fleurs convenues: elles me seraient indifférentes sans

leur beauté actuelle, qu'elles doivent, en grande partie, à la pâleur de

la main qui jette son ombre sur elles: le vent est plus raisonnable que

moi; quant aux rêves, il faudra que j'apprenne à fumer des cigarettes.

Avant de continuer, madame, je dois au profond respect et à la grande

sympathie que vous commandez, de vous dire que, partagé entre la crainte

de paraître (mille pardons!) un homme «amoureux» (autant dire un

bateleur) et la crainte de m'exprimer trop froidement, ce qui serait de

l'inconvenance, je suis gêné dans le tour de cette lettre. En deux mots,

j'ai formé, par égoïsme, le dessein d'essayer de vous distraire, avec

votre assentiment: ce qui me rendrait le service de m'intéresser

moi-même.--A quel titre? J'ai maintenu ce jourd'hui, dans l'onde,

certain être vivant, qui est de vos amis, et je considère ma

présentation par lui comme de qualité bien supérieure, à vos yeux, à

toute autre. Aussi, comme il se secouait avec importance, après cela! Il

avait l'air du Hollandais touchant terre après les sept années.

Chose risible de se faire patronner par un indifférent, sous couleur de

régularité! Sans compter qu'il arrive assez souvent que celui qui

présente est moins connu que celui qui est présenté, car nous vivons

dans le malentendu éternel. Entre esprits bien élevés, je trouve (et

vous devez être un peu de cet avis, madame) que l'on n'est jamais mieux

présenté que par soi-même... à moins de jouer de bonheur, comme moi.

Ainsi, daignez lire avant de condamner. Je crains que Grimace,

toutefois, avec cet esprit de précipitation qui paraît le distinguer, ne

m'ait défini que sommairement; voici donc, en deux mots, qui je suis. Je

m'appelle M. d'Anthas, René, premier prix d'excellence au lycée Henri

IV, pour vous servir, madame. J'ai, de plus, l'habit noir le mieux coupé

qui se puisse voir ici: c'est un cri général d'admiration au casino

quand je le revêts. Mon maître d'hôtel est comme pétrifié de mon

exactitude à régler les notes qu'il me présente, sans que j'élève la

moindre observation sur sa filouterie insigne. Il tombe, à ce sujet,

dans des rêveries sans fin.--Pour ce qui est de mon honorabilité, j'ai

su déjouer, jusqu'à ce jour, la vigilance méticuleuse des hommes de loi.

Signe particulier: je regarde peu le ciel, attendu que l'étoile dont je

puis aimer la lumière n'apparaîtra que plus tard: son rayon est en

marche vers le monde; mais si éloigné encore qu'il y a lieu de parier

que son premier éclat ne brillera que sur des ruines.--D'ailleurs, j'ai

bon appétit. Quand un monsieur veut me plaisanter, comme je suis très

violent, je me bats tout de suite avec lui, et les trois quarts du temps

j'ai la main des plus malheureuses. Je lis beaucoup.--Je dis rarement ce

que je pense, préférant me taire, crainte de passer pour un

original.--C'est tout. Vous voyez, madame, que je suis à peu près comme

un autre.

Je reviens, maintenant, à cette circonstance dont je vous parlais, et

qui s'est présentée ce soir sur la grève pendant que vous faisiez à

l'infini l'honneur d'y songer vaguement, en considérant l'un de ses

phénomènes.

Quelqu'un vous appela. Le vent de mer me porta votre nom.--Je crois que

je le reconnus.--Vous vous êtes détournée; vos sourcils, votre air, vos

yeux distraits, tenaient de la nuit. Vous avez regardé l'eau magnifique,

et le lointain, comme à regret de les quitter; puis l'ombre, devant

vous: là, tout ce tumulte s'éteignait dans les échos. «Quelle voix me

continuera ceci?...» pensiez-vous. Et vous étiez oppressée...

Le vent, éternel soupir aussi, passa autour de votre visage; puis il

vint me frôler les cheveux et me toucher le front d'un souffle triste et

sacré; j'eus l'impression du Destin.

A ce moment, je crois que nos yeux se sont fermés: quand j'ai regardé la

plage, vous n'étiez plus là: vous montiez sans doute, appuyée au bras de

la personne qui vous avait appelée, les pavés qui mènent à l'auberge de

hasard.

Moi aussi, je suis rentré, alors. Et, depuis, je regarde les bougies

brûler sur la table.

J'ai l'obsession d'un projet.

Je voudrais analyser le hasard de ce moment perdu; il me semble que je

puis définir ce qu'il y a d'oublié, à votre insu, madame, dans le regard

sans courage que vous avez jeté sur l'eau et sur la nuit; enfin, je suis

presque persuadé que je saurais vous expliquer à vous-même ce qu'il y a

de profond, de terrible même, dans le très vague soupir qui a gonflé, un

instant, votre coeur et vous a fait brusquement fermer les yeux, comme

si vous eussiez eu l'impression de la mort.

--Je désire, dis-je, fixer ce moment en écrivant sur sa nature un

commentaire inattendu, et l'arrêter ainsi dans son vol vers le passé.

Cependant, madame, puis-je prendre sur moi, sans m'être assuré, tout

d'abord, de votre bon vouloir, de vous adresser pareille méditation?

Si ce dessein vous déplaît, brûlez simplement cette lettre d'un coeur

ami et pardonnez l'innocente attention d'un voyageur qui essayait de

vous créer un passe-temps.

Si, au contraire, vous pensez ainsi que moi sur ce point, madame, et si

vous ne voyez rien d'excessif dans cette idée toute simple, nous

supposerons le conte suivant (qui est, d'ailleurs, une réalité). Nous le

supposerons, comme l'on met un loup de velours noir et un domino, dans

certaines soirées de la saison d'hiver, en un mot, _par curiosité_.

(De cette manière, nous aurons, l'une et l'autre, la liberté de parole

qui sera si nécessaire, pour peu que vous poussiez la gracieuseté

jusqu'à répondre, et vous prêter à ce jeu.)

Voici la supposition:

Vous êtes une reine persane;--je suis un prince lointain, que vos armées

ont surpris et fait captif.

Familier, je porte à la cheville votre bracelet d'argent.--Ce soir,

comme vos femmes venaient d'allumer les flambeaux, vous m'avez fait un

signe.

J'ai dressé devant vous la grande plaque d'airain poli, votre miroir.

Autour de lui sont entrelacées des branches d'ébène, sculptées de faces

d'Esprits.

Accoudé au sommet, sur le front le plus affreux, moi, je rêve aux arbres

titaniens sur mes vallées, à mes chariots dispersés, à la lune, à la

rébellion future.

Vous, les coudes plongés dans les coussins, fatiguée et taciturne, et

des pierreries éparses sur les peaux de lion à vos pieds, vous allez

regarder et suivre au fond du miroir votre propre rêverie, pour tuer le

temps.

Les musiciens se sont tus dans le palais. Des lances brillent, derrière

les tentures, défendant l'entrée de la salle.

Le miroir est là, seul, violent, sincère, libre et magique! S'il vous

ennuie, vous ferez un signe encore. Je le repousserai dans l'ombre et me

recroiserai les bras.

Recevez, madame, mes hommages les plus respectueux.

Nouveaux contes cruels et propos d'au delà · 第 31 / 50 题