EVANGILES.

Le château fortifié du préfet romain Ponce Pilate était situé sur la

pente du Moria: celui du tétrarque Hérode s'élevait, éblouissant, au

milieu de jets d'eaux vives et de portiques, sur le mont Sion non loin

des jardins de l'ancien Grand Prêtre Annas, beau-père de ce «Joseph»,

surnommé Caïphe, soixante-huitième successeur d'Aaron, dont le lourd

palais sacerdotal se dressait, également, au faîte de la ville de David.

Or, le 13 du mois de nisan (14 avril) de l'an de Rome 782 (an 33 et un

_temps_ de J.-C.), un détachement de la cohorte d'occupation--savoir

cinq cent cinquante-cinq hommes, prêtés au Grand Prêtre, en cas de

sédition populaire, par le préfet--cerna silencieusement, sur les dix

heures et demie du soir, les abords montueux des Oliviers.

A l'entrée de ce sentier, que coupait, plus haut, l'inégal ruisseau du

Cédron, le chef des piquiers du Temple, Hannalus[3] causait, sans doute,

avec les centurions; il attendait ces agents d'Israël auxquels seuls il

devait faire livrer passage, en vue de l'arrestation d'un factieux en

vogue, de ce magicien de Nazareth, du fameux Jésus, que l'on savait

s'être «réfugié» là, cette nuit.

[3] Quelques rabbins ont écrit _Ananus_ (voyez _Rouleaux des

commentaires talmudiques du Consistoire de Varsovie_, 1827).

Bientôt, sous le clair de lune pascal[4], apparut, dévalant du faubourg

d'Ophel, un gros de policiers pourvus de bâtons, d'épées et de cordes:

ils étaient commandés par les deux émissaires du Grand Conseil, Achazias

et Ananias--qu'assistait un porte-lanterne, Malchus, homme de confiance

de Caïphe.--La troupe avait pour guide le plus récent disciple de ce

Jésus, un homme originaire de cette petite ville de Karioth, sise dans

la tribu de Juda, sur les bords de la mer Morte, à la limite occidentale

de Gomorrhe l'ensevelie--(bien qu'il y eût aussi, aux frontières, un

certain autre bourg moabite, appelé Kérioth, qui étageait ses quelques

feux non loin de l'étang du Dragon).

[4] La Pâque juive ne pouvait être célébrée qu'à la pleine lune:--ce

qui annule, astronomiquement, l'hypothèse de l'éclipse totale du

soleil, avancée par quelques-uns pour essayer de justifier comme

_naturelles_ les Ténèbres prouvées du Vendredi-Saint.

L'homme en question était le seul disciple _juif_; les onze autres

étaient _galiléens_.

Le Maître lui avait lavé les pieds avant de consacrer la Pâque avec les

disciples.

Hannalus était ce même _sar_, ou chef, des gardes préposés aux nocturnes

inspections des bâtiments du Temple. Quarante-deux années plus tard,

lors du sac de Jérusalem, il fut traîné à Rome, chargé de chaînes,

malgré ses soixante-quinze ans, et jeté aux pieds meurtriers de

l'empereur Claude. Pour Achazias et Ananias,--faux témoins l'heure

suivante,--le Talmud, sans nul détour, les déclare «délateurs à la solde

du sanhédrin, comme ayant mission d'épier les pas, actes et paroles de

Jésus». Quant à leur guide, son prophétique surnom signifie, en araméen,

en syriaque et en samaritain, non seulement son lieu de naissance, mais,

selon qu'on le prononce, il veut également dire l'_Usurier_, l'_Homme de

mensonge_, le _Trahisseur_, la _Mauvaise récompense_[5], le _Ceinture de

cuir_ (porte-bourse), et, surtout, _Le Pendu_: le surnom résume la

destinée.

[5] Ou, plutôt: «C'est là sa récompense.» (S. Jérôme.)

Le groupe, donc, redescendit peu après, emmenant un homme de très haute

taille, dont les mains étaient liées. Jésus, en effet, était d'une

stature fort élevée entre celles des humains,--car, lors de la

Découverte de la Vraie Croix par l'impératrice sainte Hélène[6], l'on

mesura l'intervalle entre les trous creusés par les clous des mains,

ainsi que la distance entre ceux des pieds et le point d'intersection

central des deux traverses: ces traces attestaient un patient d'une

grandeur corporelle pouvant dépasser six pieds modernes.

[6] Voir la _Vie de sainte Hélène: Invention de la Sainte Croix_, et

les auteurs sacrés qui ont traité du Bois de la Croix: (S. Bernard,

S. Chrysostome), etc.--Voir aussi Ernest Hello, _Physionomies de

Saints_.--Et _La Bonne Nouvelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ_,

tome V. (Publiée par Bray et Retaux. Auteur anonyme.)

Les légionnaires du préside Ponce Pilate escortèrent l'escouade et le

divin Prisonnier jusqu'à l'opulente demeure d'Annas, puis regagnèrent le

fort Antonia. L'ancien Grand Prêtre, n'ayant plus qualité pour statuer,

dut renvoyer la cause devant le Sénat des soixante-dix, que présidait

son gendre;--ce collège, au mépris encore de la Loi, venait de

s'assembler sous les lampes de minuit chez Caïphe, dans la salle du

Conseil.

--La Loi!... ne prescrivait-elle pas, aussi, que le Pontificat majeur ne

pouvait être conféré qu'à vie?... Ah! qu'importait? Aujourd'hui, les

Docteurs, sciemment oublieux du texte éternel, déposaient et

remplaçaient, parfois dans le même semestre, au souffle d'influences de

toute nature, les Grands Prêtres de Dieu.--De là l'ironie sombre de

l'évangéliste saint Jean: «Caïphe était Grand Prêtre _cette

année-là_[7].»

[7] Voir le docteur Sepp, _Vie de Jésus_, tome III.

Or, Simon-Pierre et saint Jean, depuis les Oliviers, avaient suivi, dans

les illicites détours de cette marche, ceux qui s'étaient saisis du Fils

de l'Homme. A l'arrivée au tribunal de Sion, l'évangéliste, qui était

connu chez le Grand Prêtre, pria, par trouble, la gardienne du portail

de laisser Simon-Pierre pénétrer dans la tour carrée ou atrium du

Palais; puis, y quittant l'apôtre, courut prévenir Marie, la Vierge

veuve, chez qui devait s'être rendu saint Jacques, fils de Cléophas,

frère de saint Joseph; saint Jacques était l'un de ces orphelins

recueillis, selon la Loi, sous le toit de leur oncle défunt, et qui,

élevés avec Jésus, presque, même, de son âge, furent appelés, depuis,

ses _frères_ d'après la coutume juive.--A dater de cette heure-là, saint

Jean ne quitta plus la Sainte Mère,--qui, onze heures plus tard, devait

devenir la sienne.

Au centre des portiques, en face des degrés de marbre jauni qui

conduisaient au porche de cèdre de cette salle du premier étage où fut

«jugé» le Sauveur, les gens de Caïphe, mêlés de gardiens, de soldats

juifs, se trouvaient assis ou groupés, autour d'un épais brasier de

charbon, car, en Orient, les nuits d'avril distillent de malsaines

bruines, de glaciales rosées;--Pierre vint aussi parmi eux se

chauffer;--ceci d'instinct, les pensées confuses, déconcertées, le

regard trouble: la flamme éclairait sa face... Il considérait cette

porte fermée.

Et de l'au-delà de cette porte, il entendait--l'on entendait dans

l'atrium--les rumeurs, les sonores vociférations de l'assemblée. Les

prêtres de la Chambre-Inférieure, déclarés uniquement aptes aux

sacrifices, excitaient les satellites du Seuil à frapper Celui... qu'ils

accusaient;--les Scribes,--docteurs de la Loi,--ne parlaient, avec des

clameurs et d'obligatoires grincements de dents, que d'appliquer cette

Loi--qu'ils enfreignaient à cet instant même, puisque le Nasi, souverain

juge pouvant seul décréter la mort, n'avait pas été convoqué, par

défiance;--les Anciens, enfin, les Archiprêtres de la Chambre-Haute,

créatures d'Annas (qui, dérision! avait fait nommer successivement

Grands Prêtres ses cinq enfants, sans compter, même, ce gendre),

imposaient silence à Joseph de Haramathaïm et au pharisien Nicodémas (en

hébreu, Bonaï ben Goriôn), bien que le Gamaliel d'alors, tenant tête au

_sagan_ Annas, exigeât la libre défense.

Tout à coup, sur l'interrogat précis de Caïphe, l'on entendit la réponse

éternelle: «Vous L'AVEZ DIT!» Elle tomba, tranquille, dans le grand

silence.--Puis, aussitôt, les cris: «A mort[8]!...» et le bruissement

des vêtements déchirés[9].

[8] Car il _fallait_ que, cette nuit même, la condamnation fût

prononcée par le dernier sanhédrin d'Israël.--Le _mois_, le _jour_,

l'_heure même_, du sacrifice, n'étaient-ils pas prédits depuis bien

longtemps?--Le _mois_?... On peut lire dans le traite du Talmud,

_Rosch Haschana_ (fol. 14, vers 2): «Ce fut au mois de nisan

qu'Israël, autrefois, fut délivré de l'Egypte); _de même, au mois de

nisan, il sera de nouveau délivré_.»--Le _Jour_?... On peut lire

dans le livre du rabbin Nephtâli intitulé _Emeck Hamméleck_ (fol.

141, ch. XXXII, verset 2): «Nous avons une tradition _précise_ qui

nous enseigne que la Rédemption s'accomplira _la veille de la Pâque,

à l'entrée du Sabbat_.»--L'_Heure_?... Elle est contenue dans le

texte qui précède, puisque c'est le vendredi,--14 de nisan toujours,

cette année-là,--que commençait, _à partir de notre troisième

heure_, le sabbat de la Pâque juive.

[9] S'autorisant d'un texte du Lévitique (XXI, 10), on a reproché au

Grand Prêtre Caïphe d'avoir transgressé la loi mosaïque en déchirant

son vêtement.--Saint Léon le Grand dit même, à ce sujet, qu'il

déchira _son honneur sacerdotal avec ses vêtements, en oubliant la

Loi qui les lui conférait_.--Il y a, toutefois (au dire des

rabbins), un texte du Talmud qui prescrivait au Grand Prêtre, au cas

d'un sacrilège en Justice, de déchirer ses vêtements _de bas en

haut_:--et les sanhédrites de haut en bas. Addition bien osée au

texte formel de Moïse.

Maintenant en cette cour du palais prédestiné, autour du brasier, dont

les lueurs pâlissaient avec le petit jour,--à quelques pas, sous cette

porte terrible qu'il regardait encore, Simon-Pierre, pour se délivrer

des questions dont le pressaient, depuis quelques instants, servantes et

soldats, cherchant, enfin, à demeurer libre et, par ainsi, pouvoir,--ô

candeur de l'homme!--_se rendre utile_(!!)--en était arrivé, de la

dénégation d'abord vénielle, puis d'un reniement plus grave, à cette

éperdue parole: «Je jure que je ne connais pas _cet homme_!»

Et, en cet instant, selon la prophétie du Sauveur, _le Coq chanta_.

Longtemps après la destruction de Jérusalem, au cours de l'un des

premiers siècles de l'Eglise, il s'éleva, paraît-il, au sujet de _ces

trois mots_,--s'il faut en croire une tradition latine provenue de vieux

cloîtres,--une controverse des plus étranges entre des Juifs de Rome et

quelques zélateurs chrétiens qui s'efforçaient de les catéchiser.

--Un _coq_ chanta? dites-vous... s'écrièrent les Juifs, avec des

sourires;--ils ignoraient donc notre Loi, ceux qui ont écrit cela!

Vous-mêmes, la connaissez-vous? Sachez que l'on n'eût pas trouvé un coq

vivant dans tout Jérusalem. Celui qui eût introduit, dans la cité de

Sion, l'un, vivant, de ces animaux,--surtout la veille de ce jour de la

Pâque où l'on immolait, sur les parvis du Temple, des milliers

d'holocaustes,--eût encouru, comme sacrilège, la lapidation. Car la Loi

motivait sa rigueur sur ceci, que le coq, prenant sa vie sur les fumiers

qu'il pique et fouille de son bec, en fait sortir mille impures

bestioles que le vent des hauteurs dissémine et qui peuvent, en se

répandant--et pullulant--par les airs, aller altérer les viandes

consacrées à Dieu. Or, comme, de mémoire d'Israélite, aucune mouche,

même, ne vola jamais autour de la chair des victimes expiatoires[10],

comment croire un Evangile dicté, selon vous, par l'Esprit-Saint,--et,

cependant, où nous relevons une aussi grossière impossibilité!

[10] Rien d'étonnant que, par cette froide température d'avril et à la

hauteur du mont Moria, nulle mouche ne se montrât dans les airs.

Cette objection, très inattendue, ayant interdit quelque peu les

chrétiens,--et, ceux-ci réaffirmant, pour toute réponse, l'infaillible

vérité des Saints Livres,--l'on fit venir, pour les confondre

définitivement sur ce point mystérieux, un rabbin très âgé, depuis

longtemps captif, dont tous vénéraient la science profonde et

l'intégrité.

--Ah! répondit tristement le vieil exilé, depuis la ruine de la maison

de leurs pères, les enfants d'Israël ont-ils donc oublié les rites du

service de la Maison du Seigneur!... Quoi! _l'on n'eût pas

trouvé_,--dites-vous, _de coq vivant dans Jérusalem?_ Vous vous trompez!

Il y en avait UN! Et c'est bien de celui-là que ce Jésus, de Nazareth,

doit avoir voulu parler,--puisque ce texte précise «LE» COQ, et non pas

«_un_» coq. Vous oubliez le grand Coq solitaire du Temple, le veilleur

sacré, nourri des grains que lui jetaient les vierges, et dont la voix

s'entendait au delà du Jourdain. Son cri matinal, mêlé au grondant

fracas des portes de l'édifice rouvertes à chaque aurore, retentissait

jusque dans Jéricho!... Plus sonore que les sabliers, il annonçait les

heures du soir avec la ponctualité des étoiles!--Et la fonction de cet

oiseau, crieur exact des instants du Ciel, était d'avertir le Préfet du

Temple et les lévites armés,--dont ses appels dissipèrent souvent la

somnolence,--du quadruple moment des rondes de nuit.

C'était l'AVERTISSEUR.

Nouveaux contes cruels et propos d'au delà · 第 23 / 50 题