THÉOPHILE GAUTIER.

Filles de gens riches, Félicienne et Georgette furent insérées, tout

enfants, en ce célèbre pensionnat tenu par mademoiselle Barbe

Desagrémeint.

Là,--bien que les dernières gouttes de lait du sevrage transparussent

encore sur leurs lèvres,--une conformité de vues, touchant les riens

sacrés de la toilette, les unit, bientôt, d'une amitié profonde. Leurs

âges similaires, leur charme de même genre, la parité d'instruction

sagement restreinte qu'elles reçurent ensemble cimentèrent ce

sentiment.--D'ailleurs, ô mystères féminins! tout de suite, à travers

les brumes de l'âge tendre, elles s'étaient reconnues d'instinct, comme

ne pouvant se porter ombrage.

De classe en classe, elles ne tardèrent pas à notifier, par mille

nuances de maintien, l'estime laïque d'elles-mêmes qu'elles tenaient des

leurs: le seul _sérieux_ avec lequel elles absorbaient leurs tartines,

au goûter, l'indiquait. En sorte que, presque oubliées de leurs proches,

elles atteignirent, à peu près simultanément, la dix-huitième année,

sans qu'aucun nuage eût jamais troublé l'azur de cette sympathie,--que,

d'une part, solidifiait l'exquis terre à terre de leurs natures, et que,

d'autre part, idéalisait, s'il se peut dire, leur «honnêteté»

d'adolescentes.

Soudainement, la Fortune ayant conservé son déplorable caractère

versatile et rien n'étant stable ici-bas, même dans les temps modernes,

l'Adversité survint. Leurs familles, radicalement ruinées, en moins de

cinq heures, par le Krach[1], durent les retraire, à la hâte, de la

maison Desagrémeint,--où, d'ailleurs, l'éducation de ces demoiselles

pouvait être considérée comme achevée.

[1] Illustre faillite de quinze à seize cents millions, qui eut lieu,

en France, vers 1884 ou 1885,--et dont le héros déclara, devant la

Cour d'assises (ceci avec d'incontestables preuves à l'appui),

n'avoir aucune idée touchant les plus élémentaires notions de banque

ni d'arithmétique. Ce qui explique, outre mesure, l'empressement des

gens dits de sens commun à lui avoir confié des capitaux.

On essaya, tout aussitôt, de les marier, comme suprême ressource, par

voie d'annonces, la seule risquable, sans trop de folie, en cette

disgrâce. On dut vanter, en typographie adamantine, leurs «qualités du

coeur», le piquant de leurs figures, le montant de leur gentillesse,

leurs tailles, même leurs goûts réfléchis, leurs préférences pour

l'intérieur: on alla jusqu'à imprimer qu'elles n'aimaient que les

vieillards.--Nul parti ne se présenta.

Que faire?... «Travailler?...» Cliché peu persuadeur--et de pratique

malaisée!... Une tendance portait, il est vrai, Georgette vers la

confection; quelque chose, aussi, eût poussé Félicienne vers

l'enseignement;--mais il eût fallu l'introuvable! savoir ces premiers

débours d'outillage, d'installation,--débours que (toujours vu cette

friponne d'Adversité!) leurs parents ne pouvaient plus avancer qu'en

rêve! De guerre lasse, toutes deux, ainsi qu'il arrive trop souvent dans

les grandes villes, s'attardèrent, un même soir, tout à coup,--jusqu'au

lendemain midi et demi.

Alors, commença la vie galante,--fêtes, plaisirs, soupers, amours, bals,

courses et premières! L'on ne voyait plus ses familles que pour leur

offrir de petits services,--par exemple, des billets de faveur; quelque

argent.

En ce tourbillon de poussière dorée, et quoique leurs occupations

nouvelles les obligeassent, par convenance, de vivre séparées,

Félicienne et Georgette devaient fatalement se rencontrer! Oui: c'était

inévitable. Eh bien, leur amitié, loin de s'atténuer de ce changement

d'existence, s'en renforça, tout au contraire. En effet, même au plus

fort des étourdissements du monde, on aime à se retremper, de temps en

temps, en quelque chose de pur et d'honnête: et ce quelque chose, elles

l'obtenaient, entre elles, par le simple échange d'un regard d'autrefois

tout chargé des innocents souvenirs de leur jeune âge à l'Institution

Desagrémeint;--noble et chaste illusion dont l'inaliénable trésor

consolidait leur sympathie.

L'impression qu'elles puisaient en ce respectif regard leur

procurait,--par son contraste, et à volonté,--un doucereux piment de

mélancolie où toutes deux resavouraient au moins un arrière-goût de

cette estime laïque d'elles-mêmes qui leur était foncière; bref, chacune

en ressentait «qu'on n'était pas les premières venues».

L'une et l'autre s'étaient, bien entendu, choisi, dès le principe, ce

qu'on appelle un «ami de coeur», cette chose sacrée, sise, en soi, plus

haut que toutes questions vénales. Lorsque, en effet, on a tant

d'acquéreurs, il est si doux de se reposer, de se ressaisir en quelqu'un

de gratuit! C'est d'une mode bien touchante.--A vrai dire, Georgette,

non plus que Félicienne,--que Félicienne surtout!--ne tenaient guère à

ces préférés, chacun d'eux n'étant, au fond, qu'une sorte d'interlope

moitié de proxénète:--mais, tout pesé, ces deux jeunes boulevardiers, en

leur élégance utile, conféraient à nos inséparables un brevet de

faiblesse attrayante qui en complétait la séductive morbidesse. Un «ami

de coeur», en effet, rassoit, dans l'Opinion, toute femme de moeurs un

peu libres. On s'entend dire: «Comment! tu es encore avec un tel?» et

l'on répond: «Que veux-tu! je l'AIME!» ce qui montre _qu'après tout_

l'on n'est pas de bois. Enfin, l'«ami de coeur» est, au moral, pour une

semi-sérieuse, ce qu'est, au physique, un «jolihomme» au bras duquel on

se promène; cela fait partie de la toilette.

*

* *

Or, il advint qu'une fois,--par un de ces hasards de fins de soupers si

fréquents dans la vie brillante,--Georgette fut accompagnée, au petit

matin, chez elle, par le jeune Enguerrand de Testevuyde (l'«ami de

coeur» de Félicienne), et que celui-ci ne ressortit dudit séjour qu'à

l'heure du madère,--toutes circonstances qui furent, naturellement,

relatées, le soir même, à Félicienne, grâce à l'empressement de quelques

amies sûres.

La commotion qu'elle en ressentit se résolut, d'abord, en une

syncope.--De retour à elle-même, elle ne dit rien: mais sa tristesse fut

grande. Elle n'en revenait pas. Quoi! sa seule amie, son autre

elle-même, lui avait, sciemment, ravi--non pas un de ces

messieurs,--mais, qui? _celui qui était sacré!_... L'outrage de cette

inattendue perfidie lui semblait trop absurde, trop immérité, trop

méprisable pour valoir une colère. Et puis, elle ne pouvait s'expliquer

que Georgette, même emportée par l'essor d'un hystérique affolement, se

fût décidée à faire coup double tant sur leur amitié que sur le commun

trésor de si rafraîchissants souvenirs que toutes deux perdaient par

suite d'une brouille désormais irréparable. Félicienne en ressentit un

vide atroce, où se noya jusqu'à l'infidélité d'Enguerrand. Renonçant à

comprendre leurs amours, elle les consigna tous les deux à sa porte,

sans explication, n'aimant pas le bruit. Et la vie continua pour elle,

moins ce couple d'ombres.

Par exemple, la première fois qu'elles se revirent au Bois, oh! ce fut

d'une froideur!... Félicienne fut polaire.

Toutes deux étaient en victoria, seules, comme de juste, et incluses au

milieu de la file, en l'allée des Acacias.

Félicienne considéra, fixement, sans la saluer, son ex-amie qui, chose

bizarre! lui souriait avec l'expansion charmante de jadis. Déconcertée

de l'attitude de Félicienne, Georgette leva sur elle ses beaux yeux

bleus limpides, avec un air d'étonnement si sincère que Félicienne en

fut frappée!--Mais, devant le monde, comment se questionner? Il fallait

se tenir. Les deux victorias se croisèrent. Ce fut tout.

On dut se retrouver encore, de temps à autre, en différents soupers.

Certes, en ces occasions, Félicienne laissait, moins que jamais,

transparaître son ressentiment!... Cependant, Georgette, habituée aux

inflexions de voix de son amie, ne la reconnaissait plus et semblait ne

rien comprendre à cette réserve glaciale.--«Mais qu'as-tu donc,

Félicienne?--Moi? rien: je suis comme d'habitude.» Et, décemment,

Georgette ne pouvait pousser plus loin, transformer le souper en

explication.--A la longue, la vie va si vite, aujourd'hui, l'insoucieuse

inconscience est si grande, les distractions si multiples,--et l'on

était si toujours en compagnie,--que l'une et l'autre, durant près de

quatre mois, se contentèrent de résumer, chez soi, tous les jours, en

quelques soupirs étouffés, suivis d'un ou de divers pleurs furtifs, le

chagrin complexe que ce subit attiédissement causait à leurs coeurs

sensibles--et que, par un nonchaloir sans nom, elles ne se donnaient

même pas la peine d'éclaircir.--Au fait, où les aurait menées une

«explication»?

*

* *

Elle eut lieu, pourtant!--Ce fut après une soirée de Cirque: elles se

trouvaient seules en un salon particulier de cabaret nocturne,

attendant, en silence, des messieurs qui allaient venir.

--Enfin, s'écria tout à coup Georgette larmoyante, veux-tu me dire, oui

ou non, ce qui t'a pris contre moi? Pourquoi me fais-tu cette

peine--dont je sais bien que tu dois souffrir, aussi?

--Oh! tu peux garder _ton_ Enguerrand, je veux dire M. de

Testevuyde!--répondit Félicienne d'un ton sec; vrai, je n'y tenais plus.

Seulement tu pouvais choisir mieux,--ou me prévenir qu'il te plaisait.

J'eusse avisé. On n'enlève pas un amant de coeur à une amie!... Je ne

sache pas avoir essayé de t'enlever Melchior.

--Moi! s'exclama Georgette avec ses yeux de gazelle surprise; moi, je

t'ai enlevé... et c'est là le motif...

--Ne nie pas! murmura dédaigneusement Félicienne,--je sais. Je suis

sûre, tiens... des quatre premières nuits que tu lui as accordées.

--Mais, tu pourrais même dire six! répondit en souriant Georgette; six

en tout, par exemple!

--Vraiment!... Et, pour un caprice de si belle durée, tu as annulé notre

amitié?... Mes compliments!

--Un caprice? moi? pour ton amant? gémissait Georgette les regards au

ciel. Et tu m'as crue capable d'une telle noirceur après plus de quinze

ans d'amitié?... Mais tu es folle! ou tu es devenue méchante!

--Alors, que signifie ta conduite? au bout du compte?... Te moques-tu de

moi, voyons?

--Ma conduite?... Mais, elle est toute simple, ma conduite!... Et tu le

fais exprès de ne pas comprendre, à la fin!

--C'est bien, mademoiselle! dit Félicienne en se levant, très digne. Je

n'aime pas les railleries et vous laisse le champ libre.

--Mais, cria naïvement Georgette, les yeux en larmes,--mais... IL M'A

PAYÉE, MOI!...

A cette parole, Félicienne tressaillit et se retourna: sur son joli

visage, un rayonnement de joie subite fit comme scintiller la veloutine.

--Hein? s'écria-t-elle; comment, Georgette. Et tu ne me l'as pas écrit

tout de suite?

--Dame! pouvais-je croire que tu n'avais pas deviné? que tu me

soupçonnais? Savais-je, même, pourquoi tu me battais froid? Demande-moi

vite pardon d'avoir pensé que je pouvais te trahir, vilaine... _bête_!

Et embrasse ta Georgette!

Elle était dans les bras de son amie, qui, maintenant, la contemplait

avec tendresse. Toutes deux échangèrent, enfin, de nouveau, ce regard de

jadis où l'estime laïque d'elles-mêmes s'évoquait au fort des mille

souvenirs de l'Institution Desagrémeint.

Fière, Félicienne retrouvait son amie toujours digne d'elle.

Un peu confuses du malentendu qui les avait un instant désunies, elles

se pressaient la main, l'une à l'autre, sans vaines paroles.

Séance tenante, en attendant ces messieurs, Félicienne, ayant demandé

une carte postale ouverte, écrivit de revenir à M. de Testevuyde,

s'accusant d'avoir été dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui s'était

d'abord formalisé, eut le bon goût de ne pas tenir, une minute, rigueur

à sa chère Félicienne!...--qui, le lendemain, vers deux heures, chez

elle, ne manqua point de le gronder, par exemple, de son inconduite:

--Ah! monsieur, lui dit-elle, boudeuse en le menaçant du doigt,--c'est

donc vrai que vous allez dépenser tout votre argent chez les filles?

Nouveaux contes cruels et propos d'au delà · 第 11 / 50 题