La tempête de neige avait cessé le lendemain, et le ciel était si pur,
le soleil si doux que Lise se décida vers dix heures à faire une courte
promenade dans le parc, pour remettre un peu son visage défait par une
nuit d'insomnie.
Sacha ayant une bronchite, elle ne pouvait demander sa compagnie. Et
d'ailleurs, aujourd'hui, elle préférait être seule. Une lourde
tristesse pesait sur son coeur. La scène de la veille l'avait
bouleversée profondément, et d'autant plus que l'attitude du prince
Ormanoff, depuis quelque temps, avait pu lui donner un très léger
espoir de le voir s'adoucir quelque peu. Rien n'était changé: il était
toujours l'implacable despote qui prétendait annihiler en elle toute
liberté morale; il était toujours l'être sans pitié et sans justice qui
se jouait de la souffrance d'une jeune femme sans défense, le maître
ombrageux qui ne craignait pas de s'attaquer au souvenir d'un mort.
Qu'allait-il faire aujourd'hui? Comment punirait-il l'enfant audacieuse
qui avait osé, hier, lui lancer au visage de telles paroles?
En se les rappelant, Lise se demandait comment elle avait pu les
prononcer... et comment surtout il ne l'en avait pas châtiée sur
l'heure.
Elle ne perdrait rien pour attendre. Mais après tout, un peu plus, un
peu moins de souffrance!... La douleur silencieuse serait le lot de son
existence, près du tyran au coeur impitoyable qui la tiendrait en son
pouvoir jusqu'au jour où Dieu la délivrerait par la mort.
Elle marchait lentement, les yeux fixés droit devant elle, l'esprit
tout occupé de ses tristes pensées. Un bruit de pas derrière elle lui
fit pourtant tourner la tête. C'était Varvara enveloppée dans sa
pelisse fourrée.
-- Vous vous promenez, princesse? dit-elle en serrant la main que lui
tendait la jeune femme. Moi, je vais voir une pauvre famille misérable,
tout près d'ici.
-- Vous vous occupez des pauvres?
-- Un peu, oui, autant que me le permettent mes faibles moyens.
-- Je voudrais bien le faire aussi! dit Lise avec un soupir. Mais je
crois bien inutile d'y songer.
-- Oh! certainement! le prince Ormanoff ne vous le permettrait jamais.
Il ne se soucie guère des malheureux, du reste... Ceux que je vais
visiter ont été jetés dans la misère par ses ordres, pour une
peccadille.
Le coeur de Lise eut un sursaut d'indignation. Ah! comme elle le
connaissait bien là!
Lentement, Varvara se remettait en marche, et elle la suivait, écoutant
la voix apitoyée qui disait avec une pathétique émotion les souffrances
de ces pauvres gens...
-- Mais je vais trop loin! dit-elle tout à coup. Il faut que je
retourne...
-- Ne voulez-vous pas venir jusque chez ces malheureux? C'est si près
maintenant! Et ce serait une telle consolation pour eux!
Lise hésita un instant... Mais, après tout, pourquoi pas? Elle
essaierait ainsi de réparer quelque peu, par sa compassion, la dureté
du prince Ormanoff.
Elle suivit donc Varvara, cette fois hors du parc. Mlle Dougloff
marchait d'un pas sûr, en personne qui connaît son but.
Tout à coup, un hurlement retentit.
Lise s'arrêta brusquement.
-- Qu'est-ce que cela?
-- Les loups, dit tranquillement Varvara.
-- Les loups! balbutia Lise en pâlissant d'effroi.
-- La tempête les avait confinés dans la forêt; ils sortent aujourd'hui
et se rapprochent des lieux habités pour trouver une proie. Mais ne
vous tourmentez pas, nous avons le temps d'atteindre une isba toute
proche.
Rassurée par ce calme, Lise suivit sa compagne, qui marchait
hâtivement. En quelques minutes elles arrivaient à une isba de minable
apparence.
-- Elle est déserte, mais nous pourrons nous y enfermer, dit Varvara.
Au même moment, des hurlements se firent entendre, tout près cette fois.
Lise et Varvara s'élancèrent à l'intérieur et refermèrent soigneusement
la porte.
-- Les voilà! dit Mlle Dougloff, qui s'était approchée de l'étroite
petite fenêtre.
Lise s'avança à son tour et réprima un cri de terreur. Il y avait là
sept ou huit loups de forte taille, qui dardaient leurs yeux jaunes sur
cette demeure où se cachait la proie convoitée.
-- Oh! Varvara, comment allons-nous faire?
-- Mais simplement attendre qu'on vienne nous délivrer. S'il n'y avait
que moi, ce pourrait être plus long, car Varvara Dougloff est un
personnage de si petite importance qu'on ne s'apercevrait pas très vite
de son absence. Mais il n'en est pas de même de la précieuse petite
princesse dont la mort jetterait dans le désespoir ce pauvre Serge...
Pourquoi me regardez-vous comme cela? Ignorez-vous qu'il vous aime
comme un fou?
-- Vous divaguez, je pense, Varvara? balbutia la jeune femme.
Un léger ricanement s'échappa des lèvres de Varvara.
-- Ah! pauvre innocente! Je le connais, moi, voyez-vous. A force
d'hypnotiser mon regard et ma pensée sur lui, je sais discerner toutes
les impressions sur cette physionomie qui est pour les autres une
énigme. J'y ai lu son secret dès le jour de votre arrivée à Cannes...
et j'avais prévu d'avance quel serait le vaincu dans la lutte soutenue
entre son orgueil et son coeur. Je le connais, vous dis-je! Un jour, je
l'ai vu ramasser une fleur tombée de votre ceinture, la porter à ses
lèvres, puis la jeter au loin avec colère. Vous comprenez, Serge
Ormanoff obligé de s'incliner devant une femme, devant une enfant de
seize ans qui lui a tenu tête, c'est dur, et la résistance est
terrible... Mais la victoire n'en aurait été que plus enivrante,
n'est-ce pas, princesse?
Lise, les yeux un peu dilatés par la stupéfaction, l'écoutait,
interdite et troublée par l'étrange regard qui l'enveloppait. Au
dehors, les loups hurlaient...
-- ... Et, pendant ce temps, un autre coeur endurait tous les
tourments. Il y a treize ans, une fillette arrivait avec sa mère à
Kultow, et était présentée au prince Ormanoff, un tout jeune homme
alors, mais aussi orgueilleux, impénétrable et dédaigneux
qu'aujourd'hui. Un regard empreint de la plus indifférente froideur
tomba sur l'enfant... Et pourtant, ces yeux, qui avaient la teinte
changeante et mystérieuse de nos lacs du Nord, ces yeux fascinants par
leur froideur même enchaînèrent à jamais Varvara Dougloff. Au fond de
son coeur, elle dressa un autel à celui qui ne daigna jamais
s'apercevoir de ce culte silencieux. Le jour où il épousa Olga Serkine,
elle pensa sérieusement à se donner la mort. Pourtant elle continua à
vivre, trouvant malgré tout une âpre jouissance à le contempler, à
entendre sa voix, à suivre de loin le sillage de son existence. Mais
elle détestait Olga, naturellement... Et, un jour, une occasion
favorable se présentant, elle "aida" l'accident qui coûta la vie à la
femme et au fils de Serge Ormanoff.
Lise eut un cri d'horreur, en reculant brusquement.
-- Varvara!... Quelle épouvantable histoire me racontez-vous là?
bégaya-t-elle.
Une lueur satanique brilla dans les yeux de Varvara.
-- Oh! c'est une histoire vraie! La pauvre dédaignée espérait que,
peut-être, son cousin, veuf, s'aviserait de s'apercevoir qu'une
créature était là, près de lui, qui ne demandait qu'à prendre la chaîne
dont son despotisme avait chargé sa première femme, et qui, mieux
encore que celle-ci, lui aurait livré son âme tout entière pour qu'il
la pétrît, qu'il la transformât selon sa volonté. Hélas! il vous
vit!... Et, cette fois, ce n'était pas Olga, cette créature
insignifiante qui n'avait pour elle que sa beauté, mais qui n'était
qu'une pâte molle, une jolie statue sans intelligence que Serge n'avait
jamais réellement aimée. Vous étiez une âme, vous, et c'est votre âme
qui l'a vaincu. Par votre résistance à ses volontés, vous avez conquis
l'amour de ce coeur orgueilleux. Triomphez donc, princesse!...
Hâtez-vous de savourer ce secret que je vous livre, car la méprisée va
se venger.
Un frisson de terreur secoua Lise. Une atroce expression de haine se
lisait sur la physionomie de Varvara, convulsée par la passion... Et
elle était seule avec cette femme, plus forte qu'elle certainement,
malgré sa petite taille...
-- ... Je veux me venger de Serge, qui m'a chassée hier, et de vous que
je hais. Il y aura tout à l'heure une criminelle de plus dans la
famille... Qu'est-ce que vous dites de la manière dont votre belle-mère
cherchait à se débarrasser de sa cousine? Cela vous a fait plaisir de
connaître ce petit secret, n'est-ce pas? Je le pensais bien, c'est
pourquoi j'ai engagé Ivan Borgueff, que j'avais entendu parler en un de
ses moments d'ivrognerie, à vous l'apprendre. Elle était aussi jalouse,
Catherine... Mais son moyen ne me plaît pas. Je préfère agir plus
franchement. Tout d'abord, j'avais préparé ceci...
Elle sortait de dessous ses vêtements un long poignard.
-- ... Mais les circonstances viennent de me faire trouver mieux. Je
vois d'ici les terribles nuits que passera Serge, en se représentant sa
Lise bien-aimée déchirée toute vivante par la dent des fauves, en
croyant entendre ses appels et ses cris de douleur. Ah! quelle douce
chose que la vengeance, princesse!
Elle approchait son visage, hideusement contracté, de celui de la jeune
femme qui reculait en frissonnant de terreur sous ce regard semblable à
celui des fauves qui hurlaient, dehors, en réclamant leur proie. Déjà,
les mains de Varvara saisissaient les siennes, y enfonçaient leurs
ongles aigus...
Lise comprit qu'elle était perdue, si un miracle ne la sauvait. A la
pensée de la mort atroce qui se préparait, elle se sentit défaillir
d'horreur, et du fond de son coeur, un appel éperdu jaillit vers le
ciel...
Varvara l'enlaça, l'entraîna vers la porte. Elle essaya de lutter. Mais
comme elle l'avait pensé, Mlle Dougloff était douée d'une extrême force
nerveuse, décuplée en ce moment par la passion furieuse.
Serrant d'une main contre elle la jeune femme à demi évanouie, Varvara
ouvrit rapidement la porte et poussa au dehors sa victime qui tomba sur
le sol.
Les fauves, étonnés, eurent un mouvement de recul. Puis ils se ruèrent
sur cette proie si inopinément offerte à leurs convoitises...
Plusieurs coups de feu retentirent. Trois loups tombèrent... Les autres
s'arrêtèrent... Seul l'un d'eux, plus affamé ou moins peureux que les
autres, s'élança sur Lise et saisit le bras de la jeune femme entre ses
dents aiguës.
Mais une balle le coucha à terre... Et plusieurs hommes surgissant, le
fusil à la main, eurent promptement raison des autres carnassiers, dont
deux, seulement blessés, réussirent à s'enfuir.
Un de ces hommes -- c'était le garde forestier naguère châtié par le
prince Ormanoff -- s'approcha et se pencha vers la jeune femme.
-- Mais c'est la princesse! dit-il avec stupéfaction.
Il l'enleva entre ses bras et voulut ouvrir la porte. Mais celle-ci
était fermée de l'intérieur.
-- Qu'est-ce que ça veut dire?... Piotre, enfonce-moi cela!
Piotre, un hercule, appuya son épaule contre la porte, qui craqua et
céda.
Alors, au fond de la petite salle, les hommes aperçurent Varvara, pâle,
les yeux étincelants de rage...
-- Sauvée!... Ah! quelle malédiction est sur moi! murmura-t-elle.
D'un geste prompt, elle sortit son poignard, l'enfonça dans sa poitrine
et tomba sur le sol.
Quand Piotre se pencha sur elle, ses yeux étaient vitreux et son sang
s'échappait à flots.
-- Je crois que c'est fini, par là... Mais, dis donc, Michel,
comprends-tu?...
-- Ce n'est pas le moment de chercher à comprendre. La pauvre princesse
est blessée au bras et elle ne bouge pas plus que si elle était morte.
Je vais vite l'emporter au château. Quant à celle-ci, elle n'a plus
besoin de rien. Le maître dira ce qu'on doit en faire. Mais le plus
pressé est de soigner la princesse.
Et Michel, avec l'aide d'un de ses compagnons, emporta la jeune femme
inanimée, dont le bras, atteint par les crocs du carnassier, saignait
abondamment.
Comme ils s'engageaient dans le parc, ils aperçurent le prince Serge
qui arrivait d'un pas rapide. A la vue du fardeau porté par ces hommes,
il s'élança, et les gardes s'arrêtèrent instinctivement, stupéfaits
devant cette physionomie bouleversée.
-- Qu'est-il arrivé? dit-il d'une voix rauque.
-- La princesse allait être dévorée par les loups... Nous sommes
arrivés à temps...
Déjà, Serge enlevait entre ses bras la jeune femme. Seul, il l'emporta
au château. Il courait presque, comme si ce fardeau n'eût rien pesé
pour lui.
Tandis que sur un ordre bref jeté au passage, des domestiques allaient
en hâte chercher le docteur Vaguédine, il gagna l'appartement de sa
femme et déposa Lise sur une chaise longue. Dâcha, pâle et tremblante,
enleva les vêtements fourrés et mit à nu le joli bras blanc atteint par
les dents du fauve.
-- Et ses mains, ses pauvres petites mains, qui donc les lui a mises en
cet état? balbutia la femme de chambre d'un air navré.
Elle recula tout à coup, tandis que sa physionomie exprimait
l'ahurissement le plus complet. Le prince Ormanoff s'agenouillait près
de la chaise longue et couvrait de baisers les mains déchirées par les
ongles aigus de Varvara.
Jamais Dâcha, ainsi qu'elle le déclara plus tard, n'aurait pu penser
que cette physionomie fût susceptible d'exprimer à un tel degré
l'angoisse et la douleur.
Le docteur Vaguédine apparut presque aussitôt. Il banda le bras, puis
s'occupa de mettre fin à l'évanouissement qui se prolongeait.
Toujours agenouillé, Serge entourait de son bras le cou de Lise et
appuyait sur sa poitrine la tête inerte. Quand la jeune femme ouvrit
les yeux, ce fut son visage qu'elle aperçut d'abord.
Et, dans la demi-inconscience où elle se trouvait encore, elle eut un
instinctif mouvement d'effroi.
Une voix tendre murmura à son oreille:
-- Ne crains rien, ma Lise, ma petite reine! Je t'aime, et tu feras de
moi ce que tu voudras.
Un effarement s'exprima dans les grands yeux noirs. Mais le regard qui
s'attachait sur Lise complétait éloquemment les paroles inattendues. Le
teint livide se rosa légèrement, les longs cils noirs frémirent, toute
la physionomie de la jeune femme parut s'éclairer d'un reflet de
bonheur.
-- Serge!
Elle ne put dire que ce mot, car sa faiblesse était telle qu'elle se
sentait presque dans l'impossibilité de parler. Mais tandis qu'il la
serrait plus étroitement contre son coeur, elle appuya son front sur
son épaule en un mouvement d'enfant confiante qui s'abandonne à une
puissante protection.
-- Il faut que la princesse soit mise tout de suite au lit, dit le
docteur Vaguédine. Pendant ce temps, j'irai préparer les médicaments
nécessaires.
Sans doute, à ce moment, le souvenir de la scène affreuse reparut-il
dans le cerveau de Lise, qui se dégageait des brumes dont l'avait
enveloppé l'évanouissement. Elle tressaillit et une expression
d'horreur bouleversa sa physionomie.
-- Oh... ces yeux!... C'est un loup! Serge, chassez-le!
Tremblante des pieds à la tête, elle se cramponnait au cou de son mari.
-- Il n'y a rien, ma chérie! Tu es dans ta chambre, vois donc, et je
suis là, près de toi. Ne crains rien, ma colombe!
Sous les caresses, sa frayeur parut s'apaiser. Mais elle s'aperçut
alors que son bras était blessé, et, du regard, interrogea son mari et
le docteur.
-- Tu t'es fait un peu mal en tombant, et on t'a mis un petit bandage.
Mais ce ne sera rien du tout, expliqua Serge.
Maintenant, elle regardait ses mains... Et, de nouveau, son visage
exprima la terreur...
-- Varvara! Ses ongles!... Voyez!...
Elle étendait ses mains lacérées, ses petites mains si blanches et si
délicatement jolies sur lesquelles Varvara s'était acharnée en la
traînant vers la porte.
Serge eut un tressaillement.
-- Varvara?... Que veux-tu dire?
Mais un geste du médecin lui ferma la bouche.
-- Allons, allons, princesse, oubliez tout cela pour le moment! dit le
docteur Vaguédine en prenant doucement ses mains meurtries entre les
siennes. Vous êtes ici bien tranquille, près de votre mari, près de
nous qui vous sommes tout dévoués. Vous n'avez qu'à vous laisser
soigner...
-- Et aimer, ajouta Serge en l'embrassant. Maintenant, Dâcha et Sonia
vont te coucher, et, pendant ce temps, je vais mettre ordre à quelques
affaires pressantes. Puis je reviendrai près de toi, ma Lise.
Quand le prince fut hors de la chambre, il interrogea avec angoisse:
-- Eh bien, Vaguédine?
-- Je ne puis trop me prononcer encore, prince. J'espère qu'il ne
s'agit que d'un ébranlement nerveux. Mais d'abord, qu'est-il arrivé?
-- Je n'en sais rien moi-même. En m'en allant au-devant d'elle dans le
parc, vers lequel des domestiques l'avaient vue se diriger, j'ai
rencontré deux gardes qui la rapportaient évanouie. L'un d'eux m'a
parlé de loups. Mais ce n'était pas moment d'interroger. Bien vite, je
l'ai ramenée ici. Maintenant, je vais prendre des informations.
-- Elle a prononcé le nom de Mlle Dougloff, murmura le docteur.
-- Oui... Je vais savoir si ces hommes ont connaissance de quelque
chose.
Michel et Piotre, prévoyant qu'ils seraient interrogés, étaient venus
jusqu'au château où les avaient rejoints leurs camarades, pour faire
leur rapport sur le tragique événement. Appelés en présence de leur
maître, ils racontèrent en peu de mots, par l'organe de Michel, ce
qu'ils avaient vu.
-- C'est bien... Je vous remercie et je n'oublierai pas que c'est vous
qui l'avez sauvée, dit le prince en les congédiant avec une
bienveillance qui les abasourdit quelque peu.
Serge rejoignit le docteur Vaguédine et lui rapporta brièvement le
récit des gardes.
-- Voici, selon moi, ce qui s'est passé, ajouta-t-il. Cette misérable
Varvara jalousait et haïssait ma femme. Je m'en étais aperçu et hier,
trouvant un prétexte valable, je lui avais fait comprendre qu'elle eût
à quitter mon toit. Cette âme trouble et mauvaise a, sans doute,
combiné alors quelque atroce vengeance... Mais Lise seule, quand elle
sera complètement remise, pourra nous apprendre toute la vérité, que je
devine épouvantable.
-- Ce doit être cette femme qui lui a abîmé les mains, fit observer le
docteur. Ses ongles étaient de véritables griffes.
Une lueur effrayante s'alluma dans les yeux de Serge.
-- Oh! si elle n'était pas morte! si je pouvais la tenir vivante entre
mes mains! dit-il avec violence.
"Peste! je crois qu'il la traiterait bien, en effet! songea le docteur.
Et ce n'est pas moi qui lui donnerais tort, car vraiment, s'attaquer à
un ange comme la princesse Lise!..."
Quand Serge et le médecin revinrent chez Lise, la jeune femme reposait
dans son grand lit Louis XV. Un tremblement l'agitait. Mais l'effroi
que le souvenir affreux mettait encore dans son regard disparut quand
Serge fut assis près d'elle, qu'il tint entre ses mains les petites
mains déchirées que Dâcha avait couvertes d'un onguent rafraîchissant
et enveloppées d'une bande de fine toile.
Le docteur fit prendre à Lise un calmant, s'assura que la fièvre
n'était pas très forte, puis il s'éloigna en disant que la malade
n'avait besoin que de repos.
-- Me permets-tu de rester près de toi, Lise? demanda Serge d'un ton de
prière. Je ne bougerai pas, pour ne pas t'empêcher de reposer.
-- Oh! oui, restez! J'ai peur quand vous n'êtes pas là! dit-elle en
frissonnant.
-- Alors, tu ne me crains plus?... Et tu me pardonneras peut-être un
jour ma tyrannie, ma cruauté envers toi, petite âme angélique que j'ai
fait souffrir? Et cette scène, hier! Oh! combien donnerais-je pour
pouvoir l'effacer de ton souvenir! Pourras-tu me pardonner, dis, mon
amour?
-- Oui, oh! oui, puisque vous regrettez... puisque vous m'aimez, dit la
voix affaiblie de Lise.
-- Merci, ma bien-aimée! Mais j'ai à réparer maintenant. Désormais,
c'est toi qui régneras, et je ne serai que le premier de tes serviteurs.
Elle eut un geste de protestation.
-- Non, Serge! Je vous dois obéissance pour tout ce qui est juste...
-- Petite sainte! dit-il en la couvrant d'un regard de tendresse émue.
Sais-tu à dater de quel moment je t'ai le plus aimée? C'est quand tu
m'as résisté pour conserver ta religion. Ce jour-là, j'ai compris que
tu étais une âme, -- une vraie. Et dans ma colère, je t'admirais,
Lise... Mais, ô ma pauvre chérie, combien je t'ai fait souffrir!
-- Il ne faut pas parler de cela! murmura-t-elle en mettant sa main sur
la bouche de son mari.
-- Non, ma petite âme, je n'en parlerai pas, mais j'y penserai
toujours. Maintenant, tu seras libre, et tu pratiqueras ta religion
comme tu l'entendras. Et un jour, peut-être, en voyant mon repentir et
mon amour, tu m'aimeras un peu, enfant chérie dont je fus l'odieux
tyran?
Doucement, elle inclina sa tête sur l'épaule de Serge en murmurant:
-- Vous êtes mon cher mari.