La Providence a des voies impénétrables qui confondent les prévisions
de la sagesse humaine. Comme Lise, le lendemain matin, s'en allait au
presbytère pour parler au curé de Péroulac, elle apprit que le vieux
prêtre, frappé d'apoplexie cette nuit même, était à l'agonie.
Ainsi, celui qui aurait pu éclairer la pauvre petite conscience
inexpérimentée manquait tout à coup. Lise n'avait même pas la ressource
d'aller prendre conseil près de Mme des Forcils. La mère de Gabriel se
trouvait pour un mois à Bordeaux, chez sa soeur malade.
Lise attendit donc, avec une secrète terreur, la visite annoncée de
l'étranger qui allait devenir son fiancé. Elle essayait de se rassurer
en se disant que Mme de Subrans paraissait connaître Serge Ormanoff et
qu'elle ne l'engagerait pas à un mariage qui ne lui paraîtrait pas
présenter de suffisantes garanties. Elle avait une très grande
confiance en sa belle-mère, qu'elle savait très sérieuse et qui lui
avait toujours témoigné du dévouement et de la sollicitude. De plus,
Lise, petite âme humble, défiante d'elle-même et consciente de son
inexpérience, -- qui était réellement encore sur beaucoup de points
celle d'une enfant, par suite de l'existence retirée qu'elle menait et
de la méthode d'éducation aucunement moderne en usage à la Bardonnaye,
-- estimait que la docilité à un jugement plus mûr faisait partie de
ses devoirs.
Elle n'avait donc aucune velléité de se révolter contre ce mariage
presque imposé par sa belle-mère. Pourtant quand, dans l'après-midi,
elle entendit l'automobile du prince Ormanoff s'arrêter devant la
maison, elle devint toute pâle et regarda d'un air éperdu Mme de
Subrans.
Catherine détourna les yeux de ces merveilleuses prunelles si
éloquentes, semblables à celles de la gazelle du désert, lorsque,
traquée, elle implore le chasseur impitoyable. Elle avait la
physionomie d'une personne qui sort d'une grave maladie et, quand le
prince fut introduit, tout son corps eut un long frisson.
-- Voilà votre fiancée, Serge, dit-elle d'un accent un peu rauque, en
désignant la jeune fille qui s'était avancée machinalement, mais
baissait les yeux pour retarder le moment où il faudrait rencontrer ce
regard qui lui avait causé une impression d'effroi.
-- C'est fort bien, dit la voix brève de Serge. J'en suis heureux,
Lise... Mais levez donc les yeux, je vous prie. Olga me laissait
toujours lire jusqu'au fond de son regard, je désire que vous agissiez
de même.
Elle obéit, et ses grands yeux timides et apeurés se posèrent sur la
froide physionomie de son fiancé. Pendant quelques secondes, il parut
contempler avec une sorte de satisfaction altière la délicate créature
tremblante devant lui. Puis l'étrange nuance verte de ses yeux changea,
se fit presque bleue, tandis que sa main se posait sur la sombre
chevelure de Lise, en un geste qui était peut-être une caresse, mais
qui avait beaucoup plus l'apparence d'une prise de possession.
-- Vous n'êtes encore qu'une enfant, Lise. Vous serez, je l'espère,
très soumise et tout ira fort bien... Vous semblez souffrante,
Catherine? Ne vous croyez pas obligée de vous fatiguer à demeurer ici.
Je serais désolé de gêner qui que ce fût, pendant ce temps de
fiançailles que nous rendrons très bref, n'est-ce pas?
Mme de Subrans ne protesta pas. De fait, elle n'en pouvait plus. Puis,
ne valait-il pas mieux laisser seuls les fiancés? Peut6être ainsi une
étincelle jaillirait-elle ente eux.
Cependant, un tel événement ne semblait pas devoir se produire. Le
prince Ormanoff avait avancé à Lise un fauteuil et avait pris place
près d'elle. Avec sa haute taille, il semblait la dominer et l'écraser.
Posant sa longue main fine sur l'épaule de la jeune fille, il se mit à
l'interroger sur son existence, sur ses occupations, sur ses études.
Comme elle répondait d'une voix étranglée par l'émotion, il
l'interrompit...
-- Avez-vous peur de moi, Lise? demanda-t-il d'un ton presque doux.
Elle murmura en rougissant:
-- Un peu, oui. Pardonnez-moi...
-- Cela ne me déplaît pas, à condition que cette crainte ne vous
paralyse pas et ne vous enlève pas l'usage de la voix. J'ai l'intention
de vous rendre très heureuse, pourvu que vous soyez docile à la
direction que je vous donnerai.
-- Je ferai ce que vous voudrez, dit-elle doucement.
Elle se rappelait tout à coup les conseils de l'Apôtre sur la
soumission requise de l'épouse envers l'époux, et songeait qu'elle, si
jeune, avait plus que d'autres besoin de s'y conformer.
Serge continua son interrogatoire. Il eut un hochement de tête
satisfait en apprenant qu'elle parlait couramment le russe et
l'allemand, mais fronça le sourcil au seul mot de latin.
-- Vous me ferez le plaisir d'oublier cela, dit-il froidement. Rien ne
donne davantage à une femme un air de pédantisme, -- ce que je déteste
le plus au monde. Du reste, votre instruction me paraît en voie d'être
poussée trop loin. Heureusement, il est temps encore d'endiguer.
-- Vous... vous ne me permettrez plus de travailler? balbutia-t-elle.
-- Ah! certes non! Salir vos doigts à des écrivasseries inutiles à
votre sexe, fatiguer vos beaux yeux à des études ridicules! Ce n'est
pas moi qui autoriserai jamais cela, Lise!
Des larmes qu'elle ne put retenir vinrent aux yeux de la jeune fille.
Serge eut un mouvement d'irritation, et il parut à Lise que sa main
s'appesantissait lourdement sur son épaule.
-- Ecoutez-moi, et que ceci soit dit une fois pour toutes:
accoutumez-vous à ne plus pleurer à propos de tout et de rien, comme le
font si volontiers les femmes, car rien n'est plus insupportable.
Elle courba la tête et essaya de refouler ses larmes. Mais elles
augmentaient au contraire, et glissaient lentement sur ses joues et
jusque sur le corsage de voile blanc qu'elle avait revêtu aujourd'hui
en l'honneur de ses fiançailles.
Une lueur d'émotion, presque imperceptible, parut un instant dans le
regard du prince. Il eut un mouvement pour se pencher vers Lise. Mais,
se ravisant, il s'enfonça dans son fauteuil en disant d'un ton calme:
-- Quand vous serez plus raisonnable, nous causerons, petite fille trop
impressionnable.
Il sortit de sa poche un étui d'or délicatement ciselé et, l'ouvrant, y
prit une cigarette. Bientôt une mince spirale de fumée s'éleva et une
odeur de fin tabac flotta dans la pièce.
Du coin de l'oeil, Serge observait sa fiancée. Elle tenait toujours la
tête baissée, mais les pleurs séchaient sur ses joues un peu
empourprées.
-- Lise!
Elle leva ses yeux, encore embués de larmes, et regarda successivement,
d'un air interloqué, l'étui qui lui était présenté et le visage du
prince Ormanoff.
-- Vous ne fumez pas?
-- Oh! non! dit-elle d'un ton effaré.
-- C'est cependant chose fréquente dans notre pays, et il faudra vous y
accoutumer, car il me plaît de voir parfois une cigarette entre de
jolies lèvres.
Elle semblait si absolument abasourdie, et suffoquée même, qu'un léger
sourire vint aux lèvres de Serge.
-- Cela paraît vous étonner prodigieusement, petite Lise? Il est vrai
que ma cousine Catherine ne fumait jamais, mais votre mère, en
revanche, était une fervente de la cigarette.
Lise dit timidement:
-- Vous avez beaucoup connu maman... prince?
-- Appelez-moi Serge. Oui, je l'ai vue pendant plusieurs années, durant
mes séjours à Moscou et à Pétersbourg. J'étais très jeune, alors. Elle
vint aussi une année, à Kultow, avec sa cousine Catherine. Déjà elle
était fiancée au vicomte de Subrans... Donnez-moi votre main, Lise.
J'ai pu trouver à Périgueux une fort jolie bague, en attendant que je
vous en choisisse une autre à Paris.
Il glissa au petit doigt frémissant le cercle d'or orné d'un rubis et
de brillants; puis, gardant sa main entre les siennes, et la caressant
comme celle d'un enfant bien sage, il se mit à lui décrire Cannes, les
fêtes qui s'y donnaient, les relations qui étaient les siennes -- le
tout avec la condescendance d'un homme sérieux qui veut bien s'occuper
à amuser une petite fille.
Cette attitude ne varia aucunement par la suite. Lise était constamment
traitée en enfant. Parfois, sans motif apparent, il lui montrait une
froideur sévère, et la tremblante petite fiancée, tout éperdue,
cherchait en vain ce qu'elle avait pu dire ou faire contre son gré.
Déjà elle sentait s'appesantir sur elle une inflexible volonté. Serge
la considérait comme lui appartenant et parlait en maître.
-- Lise, venez avec moi dans le jardin... Gardez votre coiffure
d'enfant, je préfère cela pour le moment... Je vous emmène en
automobile à Périgueux...
Tout cela du ton péremptoire d'un homme accoutumé à voir tout plier
devant sa volonté.
Mme de Subrans avait cependant essayé d'objecter que cette promenade à
deux n'était pas conforme aux usages français, mais il avait répondu
simplement par un ironique sourire, et, les deux jours suivants, avait
emmené Lise un peu plus loin encore.
Catherine courbait la tête. Le prince Ormanoff lui avait trop bien fait
comprendre qu'elle, moins que tout autre, pouvait se targuer de droits
sur sa belle-fille.
Un matin, en arrivant à la Bardonnaye, Serge trouva sa fiancée occupée
à repriser du linge. C'était une tâche qu'elle assumait souvent pour
aider sa belle-mère, et elle le faisait de grand coeur, car
l'empressement à soulager autrui ou à lui faire plaisir était un des
traits de sa belle petite nature.
-- A quoi travaillez-vous là? dit sèchement de prince. Voulez-vous bien
me laisser cela!
Et, prenant la serviette des mains de Lise tout abasourdie, il la jeta
au loin sur une chaise.
-- Je ne veux pas que vous vous abîmiez les doigts à des horreurs
pareilles, ajouta-t-il. Seules, quelques broderies délicates seront
tolérées par moi.
La pauvre Lise se trouvait complètement désemparée. Etait-ce donc
vraiment une existence oisive et inutile qui lui était préparée, à elle
si laborieuse, et qui aimait tant le travail sous toutes ses formes?
Seule, la musique semblait trouver grâce devant Serge Ormanoff, -- et
encore ne permettait-il pas une musique trop savante qui ne convenait
pas à une cervelle féminine, avait-il déclaré avec son habituelle
hauteur dédaigneuse.
Six jours après les fiançailles, Mme de Subrans, Lise et le prince
partirent pour Paris. Serge avait décidé qu'il fallait y aller
commander le trousseau et les toilettes de la future princesse.
Catherine et sa belle-fille descendirent dans un hôtel de la rive
gauche, où, chaque jour, une des voitures du prince Ormanoff vint les
chercher pour les conduire dans les magasins les plus renommés. C'était
Serge lui-même qui choisissait les toilettes, chapeaux, fourrures. Il
lui imposait son goût -- qui était, du reste, très sûr, car il avait le
sens très vif de la beauté -- à la petite fiancée craintive, un peu
ahurie, elle qui n'avait jamais été plus loin que Périgueux, et
ignorait toutes les recherches du luxe et de la vanité qui s'étalaient
devant elle. Son avis n'était jamais demandé. Quand Serge avait décidé,
tout était dit, il ne restait qu'à s'incliner.
Pourtant, un jour, Lise s'insurgea. Elle avait été avec sa belle-mère
essayer des toilettes de bal chez un des plus célèbres couturiers
parisiens. Mais, quand elle vit le décolletage assez prononcé qui avait
été fait, elle rougit et dit vivement:
-- Jamais je ne porterai cela! Il faudra faire monter ce corsage plus
haut, madame.
La première s'exclama:
-- Mais ce n'est rien, cela, mademoiselle! C'est un décolletage modéré.
Vous avez des épaules délicieuses, bien qu'un peu frêles encore, il
faut les montrer, légèrement, tout au moins.
-- Non, je ne le veux pas, dit Lise d'un ton ferme. Vous changerez ce
corsage, je vous prie.
-- Mon enfant, n'exagère pas! murmura à son oreille Mme de Subrans pour
qui une semblable délicatesse d'âme demeurait incompréhensible, car,
jeune fille, elle avait été follement mondaine. Songe d'ailleurs que
Serge sera très mécontent.
-- Je lui en parlerai moi-même. Mais jamais je ne porterai cela, dit
résolument Lise.
Lui en parler! C'était facile à dire, mais autrement difficile à faire!
Pourtant, telle était l'énergie latente dans l'âme de Lise qu'elle
n'hésita pas, le soir de ce jour, à aborder la question à la fin du
dîner, pris dans le petit salon d'un restaurant à la mode où le prince
avait conduit sa fiancée et Mme de Subrans.
Dès les premiers mots, Serge fronça les sourcils.
-- Qu'est-ce que cela? Vous avez décidé ce changement de votre propre
autorité?
-- Mais non, vous le voyez, Serge, puisque je vous en parle.
Ses lèvres tremblaient un peu, et elle était délicieusement touchante
ainsi, avec ses beaux yeux craintifs, timidement levés vers lui.
Les sourcils blonds se détendirent, Serge leva légèrement les épaules...
-- Folle petite fille! Je veux bien être indulgent pour cette fois,
d'autant plus que vos femmes de chambre auront vite fait de remettre
les choses en état quand il le faudra... Mes compliments sur
l'éducation sérieuse que vous lui avez donnée, Catherine! ajouta-t-il
avec une imperceptible ironie, en se tournant vers sa cousine.
Il traitait généralement Mme de Subrans en quantité négligeable, ne lui
témoignant qu'une stricte politesse et paraissant la considérer à peu
près uniquement comme le chaperon de Lise. Catherine, nature cependant
autoritaire, se soumettait passivement à toutes ses volontés, traînant
Lise de magasin en magasin, malgré son état de fatigue que l'air de
Paris augmentait encore, et suivant aveuglément ses instructions au
sujet des achats à faire pour la jeune fiancée. Serge, par le secret
qu'il détenait, la gardait complètement en sa puissance.
Les deux femmes étaient exténuées lorsque, au bout de dix jours, elles
reprirent le chemin de Péroulac, sans que Lise, durant cette course
continuelle de fournisseur en fournisseur, eût pu voir de Paris ce
qu'elle désirait surtout connaître: les musées, les églises, les
monuments historiques et les environs, tels que Versailles et
Saint-Germain, dont les noms hantaient sa jeune intelligence où l'étude
de l'histoire se trouvait toute fraîche encore.
Le prince Ormanoff était parti pour Pétersbourg, où l'appelaient
quelques affaires. Il ne reparut à la Bourdonnaye que trois jours avant
le mariage. Ce temps avait paru bien court à Lise, qui se sentait plus
légère et plus elle-même en sachant loin, très loin ce fiancé pour
lequel elle éprouvait une crainte insurmontable. Combien la date
redoutée approchait vite!
-- Oh! maman, n'y a-t-il pas moyen de faire autrement? murmura-t-elle
en prenant congé de sa belle-mère, un soir où l'angoisse l'étreignait
plus fortement.
Le visage blafard de Mme de Subrans se crispa un peu, tandis qu'elle
répondait:
-- Mais non, Lise, il n'y a aucune raison pour cela. Voyons, Serge est
très bon pour toi. Sa nature est autoritaire, mais il t'aimera beaucoup
si tu es gentille et bien soumise, comme il convient à ton âge.
-- J'ai peur de lui, soupira Lise. Quand je pense qu'il va m'emmener si
loin de vous!
C'était une pensée qui la faisait frissonner, tandis qu'au matin du
jour redouté sa belle-mère, dont le visage était affreusement altéré,
l'aidait à revêtir la longue robe de soie souple garnie d'admirables
dentelles, exécutée d'après un dessin fait par le prince Ormanoff. Sur
les épaules de la tremblante petite mariée, Mme de Subrans jeta un
vêtement tout en renard blanc, d'un prix inestimable, que Serge avait
rapporté de Pétersbourg... Et, à la sortie de l'église, bien des
regards envieux couvrirent la jeune épousée ainsi royalement vêtue.
Mais d'autres personnes hochèrent la tête en regardant la physionomie
altière et fermée du prince Serge, et le beau visage de Lise, si pâle
et si doux.
-- C'est un mariage magnifique... mais sera-t-elle heureuse?
songeait-on.
Et Mme des Forcils, revenue pour assister au mariage de sa petite amie,
pleura et pria de toute son âme pendant la cérémonie; car, en
rencontrant tout à l'heure au passage les beaux yeux qu'elle
connaissait si bien, elle y avait lu une souffrance profonde et une
douloureuse anxiété.
V
Une neige légère était tombée le matin et poudrait encore les arbres
dépouillés du cimetière, les allées étroites, les tombes qui semblaient
ainsi toutes parées, comme pour accueillir la nouvelle mariée qui
venait d'ouvrir la vieille grille rouillée.
Après la seconde bénédiction nuptiale donnée par un pope dans le salon
de Mme de Subrans, Lise, sur l'ordre du prince Ormanoff, était montée
afin d'échanger sa robe blanche contre un costume de voyage. Et tandis
qu'elle s'habillait en refoulant ses larmes, il lui était venu
l'irrésistible désir d'aller prier encore une fois sur la tombe de
Gabriel.
Le prince avait dit qu'ils ne partiraient que dans une heure. Elle
avait le temps de courir jusqu'au cimetière et de revenir bien vite,
avant qu'il s'en aperçût.
Maintenant, agenouillée, la tête entre ses mains, elle évoquait devant
cette tombe l'angélique visage de Gabriel, et ses yeux graves et
profonds qui avaient conquis à Dieu l'âme de la petite Lise. Que
n'était-il là aujourd'hui pour encourager sa pauvre petite amie! Oh! si
elle avait pu entendre sa chère voix, avant de s'en aller avec cet
étranger, énigme vivante devant laquelle s'effarait son jeune coeur!
Elle étendit la main et cueillit un des chrysanthèmes blancs qui
demeuraient encore fleuris, grâce au soin qu'en prenait la vieille
servante de Mme des Forcils, tombée à peu près en enfance depuis la
mort de Gabriel, "son petiot chéri".
-- Je la garderai en souvenir de vous, mon ami Gabriel! murmura Lise en
posant ses lèvres sur la fleur. Et vous qui êtes un saint, vous prierez
pour votre pauvre Lise, vous la protégerez... Oh! mon Dieu, soyez ma
force! Voyez comme je suis petite et faible...
Elle était si absorbée qu'un bruit de pas, d'ailleurs assourdi par la
neige, ne lui avait pas fait lever les yeux, jusqu'à ce que l'arrivant
se trouvât à quelques pas d'elle. Alors elle eut une exclamation
étouffée en reconnaissant le prince Ormanoff.
-- Que faites-vous ici?
La voix était dure, les yeux que rencontra le regard éperdu de Lise
parurent à la jeune femme presque noirs.
-- Je suis venue prier une dernière fois sur la tombe d'un ami,
répondit-elle d'une voix un peu éteinte.
-- Un ami? comment cela? Expliquez-vous.
Elle dit alors comment elle était entrée en relations avec Mme des
Forcils et son fils, comment Gabriel et elle avaient sympathisé
aussitôt, et quel chagrin lui avait causé sa mort. Elle tremblait,
beaucoup moins à cause de la bise froide que du saisissement dû à
l'apparition inopinée de son mari, et, oubliant de se relever, elle
semblait agenouillée devant lui comme une pauvre petite agnelle devant
quelque fauve sans pitié.
Il l'écoutait, impassible, et, quand elle eut fini, il dit seulement,
d'un ton net et glacé:
-- Il faudra oublier tout cela, Lise.
Un effarement passa dans le regard de la jeune femme.
-- Oublier Gabriel! Oh! Serge!
-- Il le faudra. Toute trace de votre existence antérieure doit
disparaître de votre mémoire, car j'ai droit à toutes vos pensées, et
j'entends les posséder toutes. Vous ne devez plus avoir qu'un but dans
l'existence: c'est de m'obéir et de me plaire. Maintenant, levez-vous
et suivez-moi.
Sa main ferme et pourtant étrangement souple se posa sur celle de Lise
et la détacha sans violence de la grille à laquelle elle se crispait.
La jeune femme se releva machinalement. Le regard aigu du prince se
posa sur son autre main, fermée comme si elle retenait quelque chose.
-- Qu'avez-vous là, Lise?
-- Une fleur, murmura-t-elle.
-- Quelle fleur?
Du geste, elle désigna les chrysanthèmes.
-- Vous l'avez cueillie ici, vous l'emportiez comme souvenir?
Elle inclina affirmativement la tête. Sa gorge était tellement serrée
qu'il lui semblait impossible de prononcer un mot.
-- Donnez-moi cela!
Elle leva un regard d'angoisse sur le hautain visage de Serge.
-- Pourquoi? balbutia-t-elle.
-- Parce que je le veux. Donnez!
Mais elle serra plus fort la fleur entre ses doigts tremblants, et,
instinctivement, essaya de reculer comme pour échapper à Serge.
Hélas! une poigne vigoureuse tenait sa frêle petite main! Qu'elle était
peu de chose près de cet homme dans tout l'épanouissement de sa
triomphante force masculine!
-- Donnez, Lise! répéta-t-il.
Sa voix était froide, très calme, mais Lise frissonna sous le regard
dur et troublant qui s'attachait sur elle.
La main de la jeune femme s'entr'ouvrit, laissant voir la fleur
blanche. Mais elle ne la tendit pas à Serge. Ce fut lui qui la prit
entre ses doigts gantés. Il la jeta à terre et appuya son talon dessus.
-- Voilà ce que je fais des "fleurs du souvenir". Quand à une pareille
résistance à ma volonté, je me dispense de la qualifier. Mais je vous
engage à ne plus recommencer une scène de ce genre.
Il lui prit le bras, et, le serrant sous le sien, emmena la jeune femme
vers la porte du cimetière.
Elle se laissait faire, incapable de résister. Mais son pauvre coeur
bondissait de douleur et d'effroi, et des larmes s'amoncelaient sous
ses paupières frémissantes.
Devant la porte attendait la superbe automobile du prince Ormanoff.
Serge y fit monter sa femme, et s'assit près d'elle en jetant cet ordre
au chauffeur:
-- A toute vitesse!
Presque sans bruit, l'automobile s'éloigna, et, à peine hors du
village, prit une allure folle.
Lise, d'abord, n'y fit pas attention. Elle concentrait sa pensée sur
cette pauvre fleur, qui gisait là-bas sur le sol neigeux, piétinée,
méconnaissable, -- la fleur de Gabriel, blanche et pure comme lui.
Et les larmes brûlantes glissaient, une à une, sur son visage pâle et
désolé, sans qu'elle songeât à la défense qui lui avait été intimée
naguère, sans qu'elle remarquât le regard d'impatience irritée qui se
posait sur elle.
Mais tout à coup, elle sursauta, et ses yeux stupéfaits allèrent du
paysage fuyant, inconnu d'elle, aux objets qu'elle remarquait seulement
maintenant, posés sur la banquette de devant: la magnifique pelisse de
zibeline que le prince avait voulu qu'elle emportât pour le voyage, et
le sac -- une merveille d'élégance raffinée -- qu'il lui avait rapporté
de Russie. Elle avait laissé ces deux objets dans sa chambre, comptant
les prendre au retour du cimetière. Qui donc avait eu l'idée de les
descendre et de les mettre dans la voiture sans l'attendre? Le sac
n'était même pas fermé...
Elle leva vers son mari ses yeux encore gros de larmes, en murmurant
timidement:
-- Est-ce que... nous ne retournons pas tout de suite à la Bardonnaye,
Serge?
-- Ni tout de suite, ni plus tard, dit-il d'un ton sec.
Elle se redressa brusquement.
-- Vous ne voulez pas dire que... que je vais partir sans les revoir,
sans les embrasser? balbutia-t-elle.
-- Parfaitement, c'est cela même. Ces adieux étaient inutiles et
j'aurais encore eu à supporter la vue de ces larmes que vous fait
verser une sensibilité réellement à fleur de peau. Vous pourrez écrire
un mot à Mme de Subrans, une fois à Cannes, je vous y autorise.
Lise jeta un regard désespéré vers le paysage qui passait avec une
vitesse vertigineuse.
-- Mais ce n'est pas possible! Je ne peux pas m'en aller comme cela!
dit-elle d'une voix étranglée. Je vous en prie, Serge, revenons!... Je
ne serai pas longue, le temps seulement de les embrasser, de leur
dire...
Il détourna les yeux des belles prunelles implorantes, et un pli de
colère vint barrer son front.
-- Taisez-vous, Lise, cessez ces supplications ridicules! Il me plaît
d'agir ainsi, vous n'avez qu'à vous soumettre, -- d'autant mieux que
vous avez à vous faire pardonner votre révolte de tout à l'heure, pour
laquelle il n'est pas mauvais que vous ayez une punition.
Les petites mains jointes retombèrent, les paupières s'abaissèrent sur
les yeux noirs qui se remplissaient de nouveau de larmes. Lise
s'enfonça davantage dans son coin, en appuyant sur ses mains
tremblantes son visage glacé par l'émotion douloureuse. Elle savait
maintenant qu'en cet époux qui avait ce matin, par la voix du prêtre,
promis amour et protection à Lise de Subrans, elle ne trouverait qu'un
maître despotique et impitoyable.
Son coeur battait à coups précipités, et à grand'peine, elle étouffait
les sanglots qui l'étranglaient. Une vague de souffrance désespérée
montait en elle... Oh! si cette automobile, dans sa course effrénée,
pouvait se briser, et qu'elle, Lise, fût réduite en miettes! Là-haut,
elle retrouverait Gabriel, elle serait loin de cet homme effrayant, qui
lui interdisait jusqu'aux larmes!
Quelle allait donc être sa vie? Que deviendrait-elle s'il lui fallait
trembler ainsi constamment devant lui?
Une prière éperdue montait à ses lèvres, vers le Dieu que Gabriel lui
avait appris à connaître. Jamais, mieux qu'en cet instant, elle n'avait
eu une telle conscience de sa propre faiblesse, en même temps que de la
force toute-puissante qui, du haut du ciel, veillait sur elle et
s'insufflait en sa jeune âme chancelante sous la douleur.
Peu à peu, la fatigue, la vue fuyante du paysage d'hiver, la tiédeur
qui régnait dans la voiture, le subtil parfum d'Orient que le prince
Ormanoff affectionnait, provoquaient chez la jeune femme une torpeur
qui finit par se changer en sommeil. Serge, lui aussi, fermait les
yeux. Mais il ne dormait pas, car sa main dégantée caressait
fréquemment sa barbe blonde, en un geste qui lui était habituel dans
ses moments de contrariété.
Un cahot rejeta tout à coup Lise contre son mari. Serge abaissa les
yeux vers la tête délicate qui reposait maintenant contre son épaule.
Lise ne s'était pas réveillée. Sur son visage se voyaient encore des
traces de larmes. Mais elle était de ces femmes que les larmes
n'enlaidissent pas, qu'elles ne rendent que plus touchantes. Un peu de
fièvre empourprait ses joues, sur lesquelles ses longs cils sombres
jetaient une ombre douce. Sa petite bouche gardait jusque dans le
sommeil une contraction douloureuse, et un tout petit pli de souffrance
se voyait sur son front blanc.
Pendant quelques secondes, Serge la contempla. Il se pencha tout à coup
et ses lèvres effleurèrent les paupières closes. Mais il se redressa
brusquement, le visage plus dur, le front contracté. Il prit à deux
mains l'exquise petite tête, et doucement, en un mouvement presque
imperceptible, il la reposa sur les coussins de la voiture, sans que la
jeune femme se réveillât.
Alors, se détournant, il s'appuya à l'accoudoir de velours, en fixant
vaguement sur le paysage neigeux son regard sombre et soucieux.