RETOURNE A DIEU A L'AGE DE DIX-HUIT ANS

La jeune fille inclina un peu la tête et l'appuya sur ses petites mains

jointes. Des larmes glissaient sur ses joues et tombaient sur les

fleurs blanches.

-- Gabriel, comme vous me manquez! murmura-t-elle.

Derrière elle, dans l'allée étroite, une femme en deuil s'avançait.

Elle vint s'agenouiller près de la jeune fille et, entourant de son

bras les épaules encore graciles, mit un long baiser sur le beau front

qui se levait vers elle.

-- Vous ne l'oubliez pas, chérie, petite Lise qu'il aimait tant!

dit-elle d'une voix étouffée par les sanglots.

-- L'oublier! Oh! madame!

Elle pleurait. Sur les fleurs blanches, les larmes de la mère se

mêlaient à celles de l'amie d'enfance. Lise commença le _De profundis_.

Le répons sortit comme un souffle insaisissable des lèvres frémissantes

de Mme des Forcils. Les yeux bleus pâlis par tant de larmes versées --

elle était veuve et venait de perdre son dernier enfant -- se fixaient

sur la croix avec une expression de douleur résignée.

-- _Requiescant in pace!_ dit la voix tremblante de Lise.

Le bras de Mme des Forcils se serra un peu plus contre ses épaules.

-- Lise, il doit être au ciel! Mon Gabriel était un saint!

-- Oh! oui! dit Lise avec ferveur.

Elles demeuraient là, appuyées l'une contre l'autre, insouciantes du

vent qui s'acharnait sur elles. Devant leurs yeux s'évoquaient la mince

silhouette de Gabriel, son fin visage à la bouche souriante, ses yeux

bleus sérieux et si doux, si gravement tendres, et qui, souvent,

semblaient regarder quelque mystérieux et attirant au-delà.

Gabriel des Forcils avait été un de ces êtres exquis que Dieu envoie

parfois sur la terre comme un reflet de la perfection angélique. "Je ne

lui connais qu'un défaut, c'est de ne pas avoir de défauts", avait dit

un jour le vieux curé de Péroulac, en manière de boutade. Fils

respectueux et très tendre, chrétien admirable, sachant sacrifier de la

meilleure grâce du monde la solitude où se plaisait son âme

contemplative pour se faire tout à tous dans la vie active, il était

adoré de tous: domestiques, paysans, pauvres qu'il secourait avec la

plus délicate charité; relations de sa mère, maîtres et camarades de

collège.

Lise de Subrans avait six ans, lorsque, pour la première fois, elle

s'était trouvée en présence de Gabriel. Dès ce moment, sa petite âme

avait été conquise par l'âme fervente de ce garçonnet dont les yeux

semblaient refléter un peu de la lumière céleste. Chez elle, entre un

père indifférent et une belle-mère appartenant de nom à la religion

orthodoxe russe, mais n'en pratiquant en réalité aucune, Lise vivait en

petite païenne, sauf une prière hâtive que lui faisait dire de temps à

autre, Micheline, la jeune bonne périgourdine. Mais l'âme enfantine,

chercheuse et réfléchie, avait une soif consciente de vérité et

d'idéal, et elle s'était attachée aussitôt à ces deux êtres d'élite,

Mme des Forcils et Gabriel, qui vivaient de l'une et de l'autre.

Pour Lise, Gabriel avait été le conseiller, le guide toujours écouté.

C'était lui, l'adolescent moralement mûri avant l'âge et cependant

demeuré pur comme le lis des champs, qui avait formé l'âme de cette

petite Lise, -- âme vibrante et délicate entre toutes, âme tendre,

aisément mystique, mais un peu timide, se repliant sur elle-même devant

le choc prévu et à laquelle il avait dit: "La force de Dieu est avec

vous. Faites votre devoir et ne craignez rien!"

Au moment où il allait contempler en elle l'épanouissement de son

oeuvre, Dieu l'avait rappelé à lui. Lise l'avait vu une dernière fois

sur son lit de mort, et il était si calme, si angéliquement beau

qu'elle n'avait pu que murmurer, en tombant à genoux:

-- Gabriel, priez pour moi!

Ces mêmes paroles, elle les répétait toujours, instinctivement, près du

tombeau de l'ami disparu, comme elle l'eût fait sur la sépulture d'un

saint. Elle venait souvent ici, et, comme autrefois, lui confiait

simplement ses petits soucis, ses réflexions sur tel fait, telle

lecture, ses joies ou ses tristesses spirituelles. La voix douce et

ferme ne lui répondait plus, mais une impression apaisante se faisait

en elle, comme si l'âme angélique l'avait effleurée et miraculeusement

fortifiée.

Elle se rencontrait ici avec Mme des Forcils, et c'était, pour la mère

désolée, une consolation indicible de presser quelques instants sur son

coeur celle que Gabriel avait aimée à la manière des anges -- l'enfant

timide, sérieuse et délicieusement tendre qui comprenait mieux que tout

autre sa douleur et pleurait avec elle le disparu.

-- Ne restez pas plus longtemps, ma chérie, dit-elle tout à coup. Il y

a ici un véritable courant d'air, et vous êtes peu couverte. Allez,

petite Lise, et merci.

Lise mit un baiser sur la joue flétrie, jeta un dernier regard sut la

tombe et se leva. Elle sortit du cimetière, s'engagea dans une ruelle

étroite qui directement menait dans la campagne. Une longue allée de

chênes commençait à quelque distance. Tout au bout se dressait une

gentilhommière quelque peu délabrée, mais d'assez bel air encore. Des

armoiries presque effacées se voyaient au-dessus de la porte. Cette

demeure avait été jadis le patrimoine des cadets de la famille de

Subrans. Tandis qu'à la Révolution, leur château de Bozac, à quelques

kilomètres de là, était pillé et démoli, la Bardonnaye restait en leur

possession, et Jacques de Subrans, le père de Lise, avait été fort

heureux de trouver le vieux logis pour venir y mourir, après avoir

dissipé sa santé et sa fortune personnelle dans la grande vie

parisienne.

Sa veuve y était demeurée et y élevait ses enfants avec l'aide d'un

précepteur. Lise n'était que la belle-fille de Catherine de Subrans.

Le vicomte Jacques avait épousé en premières noces la cousine de

celle-ci, la jolie Xénia Zoubine, russe comme elle, qui était morte

seize mois après son mariage d'un accident arrivé à l'époque de ses

fiançailles et dont elle ne s'était jamais bien remise.

Lise, en rentrant cet après-midi-là, trouva se belle-mère dans le salon

garni de vieux meubles fanés, où elle se tenait habituellement pour

travailler. Entre les longs doigts blancs garnis de fort belles bagues,

passait une grande partie des vêtements et du linge de la famille. Le

personnel se trouvait restreint à la Bardonnaye, où l'on vivait sur le

pied d'une stricte économie. Catherine Zoubine était, à l'époque de son

mariage, une riche héritière, comme sa cousine Xénia. Mais, en ces

dernières années, cette fortune, de même que celle venant à Lise de sa

mère, avait été en partie anéantie au cours des troubles et des

pillages de Russie. Ce qu'il en restait suffisait à faire vivre

simplement la famille à la campagne, grâce au génie de femme

d'intérieur que s'était découvert la vicomtesse après la ruine de son

mari, -- elle qui avait été élevée en grande dame intellectuelle et

aurait plus facilement soutenu une thèse philosophique qu'exécuté une

reprise ou confectionné des confitures.

A l'entrée de sa belle-fille, Mme de Subrans leva un peu son visage

maigre, au teint blafard, dont la seule beauté avait toujours été les

yeux bleus très grands, généralement froids, mais qui savaient se faire

fort expressifs lorsqu'une émotion agitait Catherine.

-- Tu as été bien longtemps, Lise!

-- Je me suis arrêtée un peu au cimetière, maman.

-- N'exagère pas ces visites, mon enfant. Avec ta nature un peu

mystique et impressionnable, cela ne vaut rien. Je pense qu'il sera

bon, l'année prochaine, de sortir quelque peu de notre existence de

recluses, pour commencer à te faire connaître le monde.

Lise eut un geste de protestation.

-- Oh! maman, je n'aurai que seize ans.

-- Aussi n'est-il pas question d'une véritable présentation. Il s'agira

simplement d'accepter quelques invitations des châtelains voisins...

Tiens, il vient de m'en arriver une de Mme de Cérigny. Elle me demande

fort aimablement d'assister à la chasse à courre qui se donnera chez

eux la semaine prochaine. Cela t'intéresserait-il, Lise?

-- Je ne sais, maman. Je n'ai pas idée... S'il faut voir tuer une

pauvre bête, je vous avoue que je n'éprouverai qu'une impression

pénible.

-- Nous pourrons nous dispenser d'assister à ce dernier acte... Et,

réflexion faite, je vais répondre à Mme de Cérigny par une acceptation.

Lise, qui s'était rapprochée de sa belle-mère, se pencha pour prendre

sa main.

-- Mais vous n'allez plus dans le monde, maman! Il ne faut pas que pour

moi, qui n'y tiens guère, je vous assure, vous vous croyiez obligée d'y

reparaître, au risque d'y retrouver peut-être des souvenirs douloureux.

-- C'est mon devoir, Lise. Je ne puis t'enfermer ici, car un jour il

faudra songer à ton établissement, et ce n'est pas dans notre solitude

que les épouseurs viendront te chercher. Monte dans ta chambre, regarde

ce qui te manque pour ta toilette, et, s'il le faut, nous irons à

Périgueux demain.

Elle baissa de nouveau la tête sur son ouvrage. Jamais il n'avait

existé chez elle d'expansion à l'égard de sa belle-fille, mais Lise

avait toujours senti qu'elle veillait sur elle avec un dévouement qui

existait à peine à ce degré pour ses propres enfants, très

passionnément aimés pourtant, puisqu'elle n'avait pu encore se décider

à se séparer d'eux, et, de même que Lise, les faisait instruire au

logis.

Esclave... ou reine? · 第 12 / 28 题