Jupiter, des deux doigts, claque un appel: «Hercule!»

Croyant l’instant venu d’un treizième travail,

L’énorme demi-dieu nourri de bœuf et d’ail

Surgit. Il voit qu’un monstre aux yeux de feu s’apprête

A ravir tout l’Olympe. Il bondit, perd la tête,

D’un seul rond de massue obscurcit tout l’éther,

N’écoute pas Vulcain, n’entend pas Jupiter,

Renverse Mars qui veut empêcher la rencontre.

Rien ne peut l’arrêter, il va...

L’Amour se montre.

Alors, se souvenant d’Omphale et de son lit,

Il recule. Il a peur. Et pendant qu’il pâlit,

Vulcain peut s’expliquer. Ayant haussé l’épaule,

Le héros tend son pied vers le monstre de tôle,

Et, comme l’on écarte un fétu de méteil,

Il le fait reculer du bout de son orteil.

Puis, honteux d’un exploit qu’il trouve ridicule,

Il disparaît, d’un bond, dans le grand crépuscule.

Phébus, en feuilletant son livre dans les fleurs,

Regarde démarrer la barque aux flancs ronfleurs:

L’aigle de Jupiter bat des ailes en proue

Et l’oiseau de Junon, en poupe, fait la roue;

Vulcain, fauve, injurie, en pressant des leviers.

Ceux qui veulent rester dans les bois d’oliviers;

«Au revoir!» font des bras envolés en corbeille;

Et puis, plus rien... de la poussière... un bruit d’abeille...

Phébé fait faire au bull, de la patte: «Au revoir!»

La nuit vient. Cupidon s’exerce à recevoir

Le diabolo: la chose aérienne monte,

Descend, deux fois, trois fois, quatre fois,--l’Amour compte.

Et, peu à peu, changeant de forme et de couleur,

Comme c’est lui qui joue, elle devient un cœur!

Morphée agite ses pavots; le Musagète,

Voyant l’ombre tomber sur le livre, le jette;

Et les songes, autour des dormeurs, vont dansant...

Tandis qu’au loin, faisant du quatre-vingts, du cent,

Projetant sa lumière en deux terribles cônes

Que traversent parfois, d’un bond, des petits faunes,

L’automobile fuit, toute pleine de dieux,

Et que, cessant déjà d’être mélodieux,

Et sur le marchepied accroupi comme un singe,

Pan déchire le soir des cris de sa syringe!

* * * * *

Une heure après. Le Bois. Les amants endormis.

La machine a repris sa place. On a remis

Tout en ordre. Les dieux ont disparu. Morphée

S’est envolé. Le vent, d’une fraîche bouffée,

Vient d’éveiller le couple. Un petit cri d’effroi.

Comment a-t-on dormi si longtemps? Il fait froid.

Lui se lève, songeant à cette panne. Un phare

L’éblouit. Quoi! les deux... rallumés? Il s’effare.

Elle, non. Mais il voit que tout est réparé.

--«Bah! on s’étonnera quand on sera rentré!»

Bâille-t-elle. Mais Lui, de nouveau, gesticule,

Car les pneus sont plus durs que les biceps d’Hercule.

--«Tant mieux! Partons!» Et comme elle réendossa

Son Pélion de poils, il remet son Ossa.

Mais elle a tressailli: quel est, dans la doublure,

Ce parfum?... Il accourt. Il plonge sa figure

Dans le grand vêtement où Vénus a passé.

Et tout d’un coup, brûlant, frénétique, insensé,

Et couvrant de baisers sa compagne interdite,

Il cherche dans son cou le parfum d’Aphrodite!

La hâte de rentrer augmente. Ils sont tous deux

Sur le siège. Départ. Trompe. Les coteaux bleus

Se mettent à courir. Un val s’ouvre, plus ample.

Des cyprès noirs, un pin, une colonne, un temple

Filent. La lune danse. Et quand le Bois Sacré

N’est plus qu’une chenille au flanc d’un mont nacré,

Soudain, dans la voiture énorme et fantômale,

On voit sortir de la délicieuse malle

Dont le couvercle plat vient de se soulever

La tête de l’Amour qui se fait enlever.

Il sort tout doucement, regarde avec malice

Les deux gros dos que font la mante et la pelisse

Comme deux chats dont le moteur est le ronron;

Il s’étire, tout nu, sur les coussins marron,

Se renverse en croisant ses deux petites jambes,

Et, tout en fredonnant un de ces dithyrambes

Où bouillonnait le vin de Pindare enivré,

Il allume une cigarette à bout doré

Que lui passa sans doute en cachette Mercure.

Et les deux voyageurs roulent dans l’heure obscure,

Se demandant: «Qui donc, en ces parages grecs,

Rendit de l’air aux pneus et de la flamme aux becs?»

Ils roulent! et déjà, grisés par la vitesse,

Se demandant de moins en moins: «Qui donc était-ce?»

Ils roulent, engourdis, bercés et poussiéreux,

En emportant l’Amour qui sourit derrière eux.

Cambo, 1908.

Le Cantique de l'Aile · 第 123 / 131 题