LA TRISTESSE DE L’ÉVENTAIL

Écrit sur l’éventail d’autographes de Madame Marcel Ballot.

Je pleure un peu sur la poitrine.

Écoute, ô Charmante qui m’as!

J’habitais dans une vitrine,

Passage des Panoramas.

J’étais blanc. Tous mes autres frères

Dépliaient un décor tremblant

Sur leurs dix-huit lames légères:

Moi, je n’avais rien. J’étais blanc.

Et j’attendais.--«Qui sait, disais-je,

Ce qu’on mettra sur moi demain?

Une aurore? un effet de neige?

Un marquis baisant une main?

«Va-t-il m’échoir un clair de lune?

M’honorera-t-on d’un Watteau?

Aurai-je la personne brune

Qui veut monter dans le bateau?

«Aurai-je le souffleur de bulles,

Ou bien le batteur d’entrechats?

La guirlande de libellules,

Ou la ligne de petits chats?

«Sur mes branches aériennes

Verra-t-on s’effeuiller des fleurs

Madeleine-Lemairiennes,

Ou des Amours viser des cœurs?

«Serai-je Louis Quinze, ou Seize?

Aurai-je un duel de Pierrots?

Déployerai-je un steeple-chase

Ou quelque course de taureaux?

«Une nostalgique hirondelle

Qui veut voir fleurir le cédrat,

Tout en me traversant, va-t-elle

Affirmer qu’elle reviendra?

«Bucolique, aurai-je la ferme

Et le mouton? et verra-t-on,

Lorsque brusquement je me ferme,

La ferme entrer dans le mouton?

«Ou, quand la campagne plissée

Rapprochera ses arbrisseaux,

Verra-t-on la Cruche Cassée

Réunir ses petits morceaux?

«Ah! pour un éventail qui bouge,

Miroiter, c’est l’essentiel!

Mettez-moi du jaune, du rouge:

J’ai la forme d’un arc-en-ciel!

«Afin qu’en scintillant je batte,

Que ne suis-je aussi pailleté

Que le maillot d’un acrobate

Ou qu’un étang de nuit d’été!

«Que ne suis-je!...» Mais on me touche,

On me couvre de fins réseaux...

Quoi! ce sont des pattes de mouche?

J’attendais des pattes d’oiseaux!

Toute ma fragile armature

En a craqué de douleur!... Ay!

Faut-il que la littérature

Gâte tout, même l’éventail?

Sur ma palette qui s’échancre,

Quoi! pas le moindre vermillon?

Ah! ces gens-là mettraient de l’encre

Sur les ailes d’un papillon!

Et moi qui rêvais, aux lumières,

De faire gaîment voltiger

Des carquois, des roses trémières,

Du bleu tendre et de l’or léger,

Tout couvert de noms de «Chers Maîtres»,

Au lieu d’éblouissants émaux,

Triste comme un homme de lettres,

Je n’agiterai que des mots!

Cambo, 24 février 1903.

Le Cantique de l'Aile · 第 70 / 131 题