PETIT THÉATRE DE COMPIÈGNE, 20 SEPTEMBRE 1901

Entre une Nymphe qui ressemble au château de Compiègne, car sa

silhouette est Louis XV, sa coiffure Louis XVI et sa toilette Premier

Empire. Elle a du feuillage sur sa robe, des fougères dans ses cheveux,

et la voix de Mademoiselle Bartet.

Madame, Votre Majesté

Doit reconnaître, en vérité,

Un conte qui lui fut conté:

Dans un parc d’ambre et d’améthyste

Un château dormait, long et triste;

Mais il vient, le Prince Exorciste!

Il a dans ses yeux de rêveur

La mystérieuse lueur

Que l’on rapporte d’Elseneur;

Les fourrures de sa pelisse

Absorbent l’ombre, lentement;

Et voilà le pâle édifice

Se ranimant, se rallumant,

Et se repeuplant, au moment

Où paraît l’Empereur Charmant,

Comme un château d’Impératrice...

D’Impératrice au Bois Dormant.

Tout s’éveille, rit, chante, sonne;

La Cour où ne passait personne

S’emplit du flot des Chamarrés,

Des Affairés, des Effarés;

La porte flambe et s’écussonne;

L’Escalier sur tous ses degrés

A de jolis soldats dorés;

Un chemin de fleurs le recouvre;

Chaque Salon devient un Louvre;

Le Petit Théâtre se rouvre.

Et, sitôt les programmes lus,

Devant un parterre... d’élus,

Je viens dire, en trois grands saluts:

Madame, ce soir, à Compiègne,

C’est Votre Majesté qui règne.

Comme l’Histoire nous enseigne

Que la France n’a pas de fleurs

Que notre sang à tous ne teigne,

Parmi ces rappels de splendeurs

Il n’est rien que la France craigne...

Sauf, Madame, quand vous passez,

De ne pas vous fleurir assez:

Et nos beaux Sèvres élancés

Vous présentent, entre leurs anses,

Des lilas de tous les Passés,

Des roses de toutes les Frances!

Tout, ici, ce soir, est pour Vous

--Musique, fleurs, chants, comédie--

Plus que pour votre Auguste Époux:

Et comme à chacun l’on dédie

Le cadre le mieux adapté

A son genre de Majesté,

Canons, flotte, escadrons, escadre,

Le cadre à l’Empereur offert

Est fait de bois sombre et de fer,

Mais, l’Impératrice, on l’encadre

D’un cadre d’or et de bois clair.

Madame, ce soir, à Compiègne,

C’est Votre Majesté qui règne.

Compiègne est sens dessus dessous

Les meubles de Jacob sont fous;

Les Gobelins ont de la joie

Dans tous leurs petits yeux de soie;

De haut en bas du vieux château

Pris d’une fièvre adoratrice,

On n’entend partout que ce mot:

«Impératrice!... Impératrice!...»

Les marbres sur les piédestaux,

Les larges lustres de Bohême

En faisant tinter leurs cristaux

Comme les rimes d’un poème,

Les acajous impériaux

Se répètent avec délice:

«Nous avons une Impératrice!»

Un ancien tapis d’Aubusson

Sur un air de vieille chanson

Fredonne: «Rien qu’à la façon

Dont je sens sur moi qu’elle glisse...

Oh! oh! c’est une Impératrice!»

Et le plafond qui demandait,

Pendant que l’on Vous attendait,

A tous les meubles à la ronde,

A tous les satins qu’on tendait:

«Vous, savez-vous comment Elle est?»

Le vieux plafond de Girodet

Ajoute, affolé par un jet

D’électricité qui l’inonde:

«Et cette Impératrice est blonde!»

La Psyché même dont le tain

Semble fait d’un regard hautain,

Sortant de son rêve lointain,

Dit des choses admiratrices;

Elle reprend son air penché...

Et, Madame, cette Psyché

S’y connaît en Impératrices!

Mais si Compiègne est satisfait,

Peut-être l’êtes-vous à peine;

Plaît-il, ce Compiègne, en effet,

A celle dont nous avons fait

Notre Impératrice Lointaine?

Mon Dieu! Madame, tel qu’on l’a

Réparé pour votre visite,

Tel, pour vous, qu’il se ressuscite,

Noblement placé dans un site

Où beaucoup d’Histoire coula,

Où l’âme légendaire abonde,

(Mais, au fait, n’est-ce pas par là

Que votre glaive étincela,

Chevaliers de la Table Ronde?)

Ce Compiègne que revoilà

Est un joli coin de gala,

De beauté frivole et profonde,

D’héroïsme et de falbala;

Nous n’avons pas mieux que cela;

La plus belle France du monde

Ne peut offrir que ce qu’elle a.

C’est ici que, soumis aux charmes

De cette Archiduchesse en larmes

Qu’il se fiança par les armes,

Un doux Napoléon premier

Tailla des tilleuls et des charmes;

Que l’Aigle, un jour, devint ramier;

Que César se fit jardinier;

Quand sur sa redingote grise

Il emporte Marie-Louise,

C’est dans ces murs qu’il la conduit:

La France, lorsqu’elle est éprise,

Ne peut pas faire mieux que lui.

Oui, c’est ici qu’on est idole,

C’est ici que nous adorons!

C’est ici qu’Amazone folle

On faisait, sur les grands perrons,

Sonner de petits éperons;

C’est ici qu’on tenait école

De grâce autrichienne et molle;

Qu’on payait d’une croquignole

Les auteurs de Décamérons;

Et qu’oubliant les durs clairons

Puisque la flûte rossignole,

On s’accoudait, à l’espagnole,

Aux caisses des orangers ronds!

Et, vraiment, ce fin paysage

Qui vous sourit comme un visage

Auquel Septembre avertisseur

Ajoute encore la douceur

De quelques taches de rousseur;

Cette forêt si peu sauvage

Que comme un bouquet de feuillage

La France porte sur son cœur,

(Car, ceci vaut bien qu’on y pense,

C’est ici notre Ile-de-France,

Et, pour qu’il n’y ait pas d’erreur,

Vous avez, avec l’Empereur,

Pris notre cœur pour résidence!)

Oui, vraiment, ce tendre horizon,

Cette longue et blanche maison,

Cette avenante frondaison

Qui de nos souvenirs est pleine,

Puisqu’il n’existe pas un nom

De Toute-Puissante ou de Reine

--Depuis celui de Maintenon--

Que l’Écho ne chante ou ne traîne,

Pas une glorieuse traîne

De gros de Naple et de linon

Dont ces parquets n’aient eu l’étrenne;

Vraiment, tous ces jadis charmants,

Tous ces fiers éblouissements,

Ces canons, ces escarpolettes,

Ces hallebardes, ces houlettes,

Ces grands héros, ces grands amants,

Et ces Lys, et ces Violettes,

Ces princesses, dans leurs toilettes,

Presque aussi belles que vous l’êtes;

Ces valses où des diamants

S’accrochaient à des épaulettes;

Vraiment, tout ce passé vermeil

Qui fait au bout de chaque salle

Danser, dans un rais de soleil,

De la poudre à la maréchale;

Tout cet esprit galant et vieil;

Ces voix chantonnant le conseil

D’aller au bois cueillir la fraise;

Cet Art dont le goût sans pareil

Fait un chef-d’œuvre d’une chaise;

Ces craquements de doigts fluets

Dans les rideaux de quinze seize;

Ces petits pas de menuets

Dans les jardins à la française;

Ces passages d’officiers verts

Comme des sorbets aux pistaches;

Ces tricornes mis de travers,

Ces moustaches, ces sabretaches;

Tout cela qui dans cet air bleu

Revient toujours tourner un peu,

Tourner avec le doux vertige

D’une fleur morte qui voltige

Autour de son ancienne tige,

Fait de ce lieu, vraiment, le lieu

De l’Élégance et du Prestige!

Ce cadre que nous vous offrons

Fut aimé par les plus beaux fronts,

Et quand de ce cadre on s’envole,

Son or autour des cheveux blonds

Persiste et tremble en auréole!

Plus d’une qui, par ses attraits,

Était, en entrant, très divine,

En sortant le fut plus que très;

Car, ici, veloutant les traits

De son pinceau de zibeline,

Une Grâce historique et fine

Donne aux Beautés qu’elle patine

L’air, d’avance, de leurs portraits!

Le sceptre magique des Modes,

Du Caprice et des Nonchaloirs,

Est caché dans un des tiroirs

D’une des célèbres commodes!

Et pour s’assurer des pouvoirs

Qu’aucune femme ne dédaigne,

Pas une qui n’ait souhaité

D’être Fée, un soir, à Compiègne...

Madame, vous l’aurez été.

Et c’est pourquoi, Madame, j’ose

Dire que Votre Majesté

Emporte d’ici quelque chose:

Non pas un surcroît de beauté

De toute impossibilité,

Mais un reflet d’apothéose

Féminine, française et rose;

Un reflet qui, de rose-thé,

Semble vous faire rose-rose;

Un je ne sais quoi de fêté,

De brillanté, de pailleté,

Qui ne saurait se dire en prose;

Une aigrette de vénusté

Et d’irrésistibilité;

Et cela, simplement, à cause

Que ces miroirs ont reflété

Votre illustre gracilité,

Qu’ils en ont aimé chaque pose,

Qu’ils ont retenu le frisson

De votre robe qui déferle,

Et l’Impériale leçon

Que vous donnez sur la façon

Dont il sied de porter la perle!

Noble échange! Parfait accord!

Vous aurez embelli Compiègne

Qui de grâce se réimprègne,

Et de ce lumineux décor,

Aux yeux de la France et du monde,

Vous sortirez plus belle encor,

Plus Impératrice, et plus blonde!

Ah! malgré qu’au fond de vos yeux

Rêve un cœur grave, dédaigneux

Des élégantes allégresses,

Et que vos seuls frivoles jeux

Soient d’essayer des rubans bleus

Dans les boucles ou dans les tresses

Des petites grandes-duchesses,

Il faut, en ce soir éclatant,

Que l’Impératrice, Madame,

Se laisse amuser un instant

Par son beau triomphe de femme.

Sans que sa gravité l’en blâme,

Elle peut bien, son front lassé,

Le sentir, ce soir, caressé

Par les éventails du Passé,

Puisque ce souffle de dentelle

Arrive après le vent d’une aile

Religieuse et solennelle!

En revenant de Danemark,

Vous avez, pour gagner ce parc,

Passé devant chez Jeanne d’Arc,

Et vous êtes entrés chez elle!

Chez elle, alors, vous le savez,

Dans cette ombre où l’autel s’enflamme

Comme un bûcher d’or, vous avez

Senti tous deux--Sire et Madame,--

Les franges de son oriflamme

Vous passer, lentement, sur l’âme!

Alors, tandis que la paroi

Que le vitrail empourpre et nacre

Tremblait d’un champ d’orgue et de Foi,

Vous avez senti sans effroi

Le bout de son gantelet froid

Vous toucher le front pour un sacre.

Car c’est Elle, elle en a le droit,

Qui sur son bouclier les trie,

Et puis qui les sacre du doigt,

Les amis de notre Patrie!

Mais pardonnez si dans mes yeux

Ont scintillé deux larmes claires

Qui ne sont pas protocolaires;

Ces pleurs seraient prétentieux

Si je n’étais qu’une étrangère...

«Quelle est», chuchote-t-on ici,

«Cette personne qui s’ingère

De venir s’attendrir ainsi

Sous sa coiffure de fougère?»

J’aurais dû le dire plus tôt:

Je suis l’âme de ce château,

La Nymphe de ce parc bleuâtre;

J’ai quitté mes urnes d’albâtre

Pour venir, sur votre Théâtre,

Madame, comme une de vos

Comédiennes ordinaires

Ou comme une Nymphe de Vaux,

Vous parler en strophes légères.

Vous comprenez donc mon émoi,

Et que je perde un peu la tête:

Je n’ai plus l’habitude, moi,

De me voir à pareille fête!

Moi qui me rappelle pourquoi

Ces salles devinrent désertes,

Quand j’ai vu ces portes rouvertes,

Et--tout d’un coup--Vos Majestés...

Ce monde, ces fleurs, ces clartés,

Ces grandes espérances vertes!...

Ce sont des bonheurs trop soudains,

J’ai trop présumé de mes forces;

Je retourne dans mes jardins

Graver vos noms sur mes écorces!

Je ne sais plus... C’est autrefois...

C’est aujourd’hui... J’entends ma voix

Qui de nouveau tremble et s’altère;

Je ris et je pleure à la fois;

Et, comme en un rêve, je vois

Marcher, parmi les mêmes bois

Dorés de la même lumière,

Sous les mêmes tilleuls épais

Où je voyais marcher naguère

Le grand Empereur de la Guerre,

Marcher--sur la même bruyère!--

Le grand Empereur de la Paix.

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Le Cantique de l'Aile · 第 39 / 131 题