IV

Qu’adviendra-t-il? Nul ne le sait!

Mais dans cette histoire très noire

Qui sera demain de l’Histoire,

Dans ce conte incroyable, c’est

L’Europe qui sera l’Ogresse,

Pendant que tu seras, toi, Grèce,

Le sublime Petit Poucet!

Petit Poucet que doivent suivre

Tous ceux qui ne veulent pas vivre

Dans la criminelle torpeur;

Tous ceux qui cherchent une route

Dans la vieille forêt du Doute,

De l’inertie et de la Peur!

Tu guides, par le bois infâme,

Vers l’or vibrant d’un éveil d’âme;

Et, gardant des rayons en eux,

Les petits cailloux que tu sèmes

Sont faits avec les éclats mêmes

De tes beaux marbres lumineux!

V

Et lorsque le Poète, en rêvant, se demande

Pourquoi contre ce peuple une fureur si grande,

Il se dit qu’après tout ce siècle de laideur

Vous hait, débris de grâce et restes de splendeur.

C’est bien une Croisade! Et ce qu’il faut qu’on tue,

C’est l’idéal, c’est la Blancheur, c’est la Statue!

Quel plaisir de lancer, pour la Vulgarité,

Un coup de pied dans le berceau de la Beauté!

Eh bien, soit! châtiez tous ces dieux inutiles,

L’insolence de ce ciel bleu!

Soit! allez essayer les nouveaux projectiles

Contre la Grèce antique!--Feu!

Feu! Mais lorsque sera, d’une stupide foudre,

Brisé le cristal de ce ciel,

Et lorsque l’on aura par l’odeur de la poudre

Remplacé le parfum du miel;

Quand tomberont, hachés, les derniers lauriers-roses,

Broyés, les derniers Phidias,

Quand vous voltigerez, et de sang toutes roses.

Plumes des cygnes d’Eurotas;

Quand chaque bras de marbre aura, de chaque épaule,

Été tranché par le canon,

Enfin, quand on aura bombardé l’Acropole

Et bombardé le Parthénon,

Pour qu’il ne reste rien des temples et des marbres,

Rien du charme, rien du décor,

Il faudra mitrailler, comme à travers des arbres,

A travers nos rêves encor!

Parmi notre mémoire il faudra, de vos bombes,

Faire de plus lâches abus,

Et, si nos souvenirs ont encor des colombes,

Lancer au milieu des obus;

Il faudra, dans nos cœurs, à coups de boulet rouge,

Disperser les derniers azurs,

Et, de peur qu’un laurier derrière encor ne bouge,

Crever nos fronts comme des murs;

Pour en finir avec la blancheur importune

Et le beau qui vous fait affront,

Il faudra prendre enfin, d’assaut, une par une,

Nos âmes,--qui résisteront!

Le Cantique de l'Aile · 第 35 / 131 题