Cuirassés, sortez de la rade,
Et battez sur le pont, tambours!
Nous partons pour cette croisade,
Pour cette croisade à rebours.
Nos pères, pour le Christ, partaient sur leurs sélandres,
Pour les Chrétiens, sur leurs dromons;
Mais c’est à Mahomet, nous, que nous sommes tendres,
Et c’est le Turc que nous aimons.
Les torpilleurs ont pris le sillon des galères:
Ils rampent lourdement, elles glissaient légères,
Et les flots ont toujours les mêmes bleus turquins!
Ils bombent leur gros ventre, elles cambraient leurs lignes:
Et, des âmes toujours les formes étant dignes,
Elles avaient l’air de grands cygnes,
Ils ont l’air d’énormes requins.
C’est bien. Partez! Qu’on se dépêche!
Arrivez à temps--c’est très bien!--
Pour empêcher que l’on n’empêche
D’égorger le dernier chrétien!
Mais à cet endroit même où vos aïeux énormes
Portaient la croix couleur de sang,
N’allez pas oublier, sur tous les uniformes,
De faire broder un croissant!
Eh bien! non. Nous crions. C’est trop. Le cœur nous crève.
Car la jeunesse existe. Elle est noble. Elle rêve.
Elle s’obstine, droit du fort, à te nier.
Elle aura pour les Grecs une amour indiscrète.
Et quelle île a valu jamais un grand poète?
Quand nous leur donnerions la Crète!
Ils nous ont bien donné Chénier!
Aussi vers toi vole une foule,
Grèce, et tu n’apercevras pas
Au-dessus de sa folle houle
Flotter les obscurs chapeaux gras
Des jeunesses sans flamme et des vieillesses laides;
Mais, plus beaux et plus effrayants,
Tu verras se mêler aux lauriers des Aèdes
Les bérets des Étudiants!
Car un flot d’imprudence et de noblesse monte!
Ah! plus de peur du ridicule, et plus de honte!
Relève, Sentiment, ta face de clarté!
Nous voulons étrangler la raison chafouine,
Et toi, si tu mourais, Grèce, Grèce divine,
La Beauté serait orpheline,
Et nous adorons la Beauté!
Une eau plus lyrique et moins noire
Que l’encre de nos encriers
Vient déjà battre, Tours d’Ivoire,
L’ivoire de vos escaliers!
Puisse un moment ce flot nous laver de la blague
Et de l’esprit du Boulevard,
Et le lèchement bleu de cette immense vague
Débarbouiller la Vie et l’Art!
Et nous retrouverons l’excès, le paroxysme,
Les débauches d’orgueil, les espoirs d’héroïsme,
Tout ce qui jadis triomphait;
Nous reprendrons la Foi, l’Enthousiasme, l’Ode;
Puisque Mil huit cent trente est remis à la mode,
Nous l’y remettrons tout à fait.
Car le mil huit cent trente, amis, que vous rêvâtes,
Ce n’est pas seulement la hauteur des cravates,
La largeur des cols de velours,
Mais les ardeurs encor, n’est-ce pas? pour des Causes,
Et, vers toutes enfin les magnifiques choses,
De libres et chantants retours!