Intendant à Lille.
Saint-Germain, 24 janvier 1670.
«Monsieur, j'ai reçeu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire
le 15 de ce mois, sur le sujet des plaintes que les marchands de l'Isle
font de la diminution de leur commerce, sur lesquelles vous travaillez à
un mémoire que vous promettez de m'envoyer. Je vous diray sur ce poinct
que cette matière est très-difficile à pénétrer, d'autant que tous les
esclaircissements que vous prendrez par les marchands seront meslez de
leurs petits intérestz particuliers qui ne tendent point, ny au bien
général du commerce, ny à celui de l'Estat, et néantmoins quand
indépendamment de leurs mémoires et de leurs plaintes l'on sçait
chercher et démesler la vérité, il est quelquefois assez facile de la
trouver, et pour cela, sans vous arrester à tout ce que lesdits
marchands vous diront, il est nécessaire que vous recherchiez de
vous-mesme et à leur insceu s'il y a quelques droits à payer sur toutes
les marchandises, ou si l'on met quelque marque aux ballots qui entrent
et sortent de cette ville-là; il se pourrait faire aussy qu'il y auroit
quelques emballeurs publics qui prendroient quelques droits pour les
emballages, et par ces moyens généraux, vous pourrez avoir une
connaissance certaine du nombre des ballots d'entrée ou d'issue, ou qui
ont payé les droicts ou qui ont été marquez, ou qui ont esté emballez
pendant les 3, 4, 5 ou 6 derniers mois, et en comparant cette quantité
avec celle des années passées, vous pourriez juger seurement s'il y a de
la diminution dans le commerce, ou non, estant les seuls et véritables
moyens de la connoistre. Je sçay bien qu'il faut une grande application
en destail pour ces sortes de recherches, mais les advantages qu'on en
retire sont aussy fort considérables, et pour vous faire connoistre dans
un plus grand exemple la conduite que j'y tiens, je vous diray que
lorsque je m'informe de tous les marchands du Royaume de l'estat du
commerce, ils soutiennent tous qu'il est entièrement ruiné, mais quand
je viens à considérer que le Roy a diminué d'un tiers les entrées et
sorties du royaume, qu'il a augmenté les fermes de ces droits d'un tiers
et plus, et que les fermiers, non-seulement ne demandent aucune
diminution, mais mesme demeurent d'accord qu'ils gagnent, j'en tire une
preuve démonstrative et qui ne peut estre contredite que le commerce
augmente considérablement en France nonobstant tout ce que les marchands
peuvent dire de contraire, et vous voyez bien que si sans prévention
vous examiniez cette matière suivant ces principes, il est impossible
que vous vous trompiez....
Vous ne debvez nullement vous mettre en peine des plaintes que les
députés de l'isle pourroient faire contre vous, car outre qu'ici l'on
n'adjoute pas foy si facilement aux choses qui pourroient estre
advancées, il ne se passera rien dont vous ne soyez informé.»