Les deux points principaux sur lesquels ce voyage doibt estre conduit
sont la diligence et l'application.
La diligence, pour se mettre promptement en estat de venir servir auprès
du Roy dans les fonctions de ma charge; l'application, pour tirer du
proffit de ce voyage et s'en servir advantageusement pour, par la
connoissance des différentes cours des princes et Estats qui dominent
dans une partie du monde aussy considérable qu'est l'Italie, ensemble
des différents gouvernemens, coustumes et usages qui s'y rencontrent; se
former le jugement et se rendre d'autant plus capable de servir le Roy
dans toutes les occasions importantes qui se peuvent rencontrer dans
tout le cours de sa vie.
Pour cet effect, Il faut qu'il dispose toutes choses pour partir de
Toulon aussitost que les deux personnes que je lui envoyé l'auront
joinct avec ses habits et tout ce qu'on luy envoye.
Il verra s'il estimera à propos de voir les places de Provence qui sont
sur la coste et la place de Monaco; mais Il se rendra à Gênes avec
diligence, en laquelle ville Il commencera à prendre toutes les
connoissances qu'il doibt prendre en chacun des Estats et des villes où
il passera.
Il verra premièrement la ville, sa situation, sa force, le nombre de ses
peuples, la grandeur de l'Estat, le nombre et les noms des villes et
bourgades qui le composent.
La quantité des peuples dont le tout est composé.
La forme du gouvernement de l'Estat et comme il est aristocratique.
Il s'informera des noms et de la quantité des familles nobles qui ont ou
peuvent avoir part au gouvernement de la république.
Distinguera l'ancienne d'avec la nouvelle noblesse.
De toutes les dignitez de la République.
Leurs différentes fonctions.
Leurs conseils, tant généraux que particuliers.
Celuy qui représente l'Estat, dans lequel le pouvoir souverain réside et
qui resoud la paix ou la guerre, qui peut faire des loix, etc., etc.
Les nombre, et noms de tous ceux qui ont droict d'y entrer.
Par qui et de quelle façon les propositions en sont faites, les
suffrages recueillis et les résolutions prises et prononcées.
Les Conseils particuliers pour la milice, pour l'admirauté, pour la
justice, tant pour la ville que pour le reste de l'Estat.
Les loix et les coutumes sous lesquelles ils vivent.
En quoy consistent les milices destinées pour la garde de leurs places.
Idem des forces maritimes.
Visiter tous les ouvrages publics maritimes et terrasses ensemble les
palais, maisons publiques et généralement tout ce qui peut estre
remarquable en ladite ville et dans tout son Estat.
Comme toutes ces connoissances peuvent être prises en deux ou trois
jours de temps au plus, il ne faut pas y rester davantage, et ensuite
passer ou à Livourne par mer ou à Parme par les montagnes, suivant qu'il
estimera plus à propos pour la diligence de son voyage.
Il s'informera aussy des Estats qui confinent tous ceux qu'il verra, et
sçaura s'il y aura entre eux quelque contestation ou différend, soit
pour les limites, soit pour autres causes, et s'instruira des raisons de
part et d'autre, comme par exemple du différend qui a esté depuis peu
entre M. le duc de Savoye et la république de Gênes, qui a esté
accommodé par l'entremise du Roy par l'abbé Servient.
Il faut de plus qu'il s'informe de la puissance des Papes en chacun
Estat, et comment s'accordent la puissance régulière avec
l'ecclésiastique, et en quoy elles ont ou peuvent avoir des
contestations.
Il s'informera de plus de tous les différents Estats qui sont en Italie,
en fera un dénombrement exact, les distinguera par leurs dignitez, et
sçaura par quelles maisons ils sont possédez et quelles alliances elles
ont entre elles.
S'instruira quels Estats sont entièrement indépendans, et quels sont
tenus en fief ou du Pape ou de l'Empire, et à quelles servitudes ceux-cy
sont sujets.
Il sçaura aussy la grandeur et la puissance de chacun Estat et quelles
en sont les coustumes.
Dans tout ce voyage, il observera surtout de se rendre civil, honneste
et courtois à l'esgard de tout le monde, en faisant toutefois
distinction des personnes; surtout il ne se mettra aucune prétention de
traitement dans l'esprit et se défendra toujours d'en recevoir, et qu'il
sçache certainement dans toute sa vie que tant plus il en refusera, tant
plus on luy en voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa
conduite soit sage et modérée, n'y ayant rien qui puisse luy concilier
tant l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doibt estre le
principal soin qu'il doibt prendre. Il s'appliquera particulièrement à
bien examiner les forces maritimes de tous les Estats où il passera, et
tout ce qui s'observe pour les maintenir; ensemble tous les ouvrages qui
se font contre la mer, cela estant de la fonction qu'il doibt faire
pendant toute sa vie.
Après avoir vu l'Estat de Gênes, Il passera dans celuy de Florence, dans
lequel se trouve Livourne et Pise, et s'instruira de cet Estat suivant
qu'il est dit de celui de Gênes, en observant la différence qu'en
celuy-cy il y a un prince souverain.
Si la république de Gênes donne ordre à quelqu'un de ses gentilshommes
de le loger et de le desfrayer, Il ne le refusera pas, mais Il ne doibt
pas faire aucune visite publique, et Il doit faire des présens,
honnestes sans superfluité, partout, où Il recevra quelques traitemens
extraordinaires.
Si les princes souverains l'enyoyent prendre dans leurs carrosses pour
le loger dans leurs palais, Il s'y laissera conduire et en témoignera
toujours sa reconnoissance.
A l'esgard des traictemens, Il n'en demandera aucuns, mais Il recevra
ceux qui lui seront offerts par les princes où il passera.
Mr de Lionne croit que Mr le Grand Duc ou ne se couvrira point, ou
il le fera couvrir, et mesme qu'il prendra ce dernier party, en ce cas
après quelques refus honnestes, Il fera ce qu'il ordonnera, et en cas
qu'il voulut le faire asseoir, Il fera la mesme chose.
Ensuite, dans cet ordre Il fera ce que les autres princes luy
ordonnennt.
Et, à l'esgard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne garde de
ne point prendre la main chez les ambassadeurs, c'est-à-dire qu'il faut
donner toujours la droite aux ambassadeurs chez eux, quelques instances
pressantes qu'ils luy fassent du contraire, d'autant que le Roy leur a
deffendu de donner la droite à aucun de ses subjets, et qu'ainsy ce
seroit offenser le Roy, s'il en usoit autrement.
A l'esgard de l'abbé de Bourlemont à Rome, mon fils doibt luy donner la
main en lieu tiers, et Il doibt bien prendre garde d'exécuter ces deux
poincts sans s'en relascher pour quelque cause et soubz quelque prétexte
que ce soit.
Prendra à M. le Grand Duc la lettre du Roy et à Mme la Grande
Duchesse celle de la main de Sa Majesté.
Pour le séjour qu'il fera, il suffira de deux jours à Gênes, deux jours
à Florence, huict jours à Rome, trois ou quatre jours à Naples et ez
environs; au retour à Rome huict autres jours, et il faut faire en sorte
que ce dernier séjour se trouve dans la semaine sainte, en partir le
lundy de Pasques pour Lorette, et de là voir les principales villes de
la Romagne, Ravenne, Faence, Rimini et autres; une demye journée dans
chacune de ces villes suffira; à Venise deux ou trois jours; dans les
autres villes de l'Estat de Venise une demye journée à chacune, à Milan
une ou deux journées, à Mantoue et Turin une ou deux journées.
Il trouvera inclus deux lettres de la main de la Reyne au vicc-roy de
Naples et au gouverneur de Milan, qui le recevront asseurément suivant
le respect particulier que tous les grands d'Espagne ont pour Sa
Majesté. Il sera nécessaire qu'il proportionne ses présens suivant la
réception qu'ilz luy feront.
Si Mr le cardinal Antoine luy offre et le presse de le loger dans son
palais et se servir de ses carrosses et de sa livrée, Il pourra le
faire, mais sans cela, comme Il doibt estre incognito, et que son séjour
ne doibt estre que de huict jours chaque fois, Il s'accommodera de ceux
de Mr de Bourlemont. A Rome, il doibt visiter le pape, le cardinal
Nepveu, les parens de Sa Sainteté et les cardinaux de la faction de la
France qui s'y trouveront.
Il visitera pareillement l'Académie du Roy qui est à Rome, et le
cavalier Bernin, verra la statue qu'il fait, et s'appliquera
particulièrement pendant tout le cours de son voyage à apprendre
l'architecture et à prendre le goust de la sculpture et peinture pour se
rendre s'il est possible un jour capable de faire ma charge de
surintendant des bastimens qui luy donnera divers advantages auprès du
Roy.
S'il y prend un véritable goust et qu'il veuille avoir quelque peintre
pour dessigner ce qu'il trouvera de beau dans son voyage, j'escris au
Sr Errard de luy en donner un qui l'accompagnera jusques à Turin, et
puis s'en retournera à Rome.
S'il veut s'appliquer à former son goust sur l'architecture, la
sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire discourir
devant luy, interroge souvent, se fasse expliquer les raisons pour
lesquelles ce qui est beau et excellent est trouvé et estimé tel; qu'il
parle peu et fasse beaucoup parler.
C'est tout ce que je crois nécessaire de luy dire pour ce voyage. Je
finirai priant Dieu qu'il l'assiste de ses saintes gardes et
bénédictions, et qu'il retourne en aussy bonne santé et aussy honneste
homme que je le souhaite.
Je luy recommande surtout de se souvenir toujours de son debvoir envers
Dieu et de faire ses dévotions à Lorette[635].
A Paris, le 31 janvier 1671.