QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT[633].

Estant persuadé comme je le suis qu'il a pris une bonne et ferme

résolution de se rendre autant honneste homme qu'il abesoin de l'estre,

pour soutenir dignement, avec estime et réputation, mes emplois, il est

surtout nécessaire qu'il fasse toujours réflection et s'applique avec

soin au règlement de ses moeurs, et surtout qu'il considère que la

principale et seule partie d'un honneste homme est de faire toujours

bien son debvoir à l'égard de Dieu, d'autant que ce premier devoir tire

nécessairement tous les autres après soi, et qu'il est impossible qu'il

s'acquitte de tous les autres s'il manque à ce premier. Je crois lui

avoir assez parlé sur ce sujet en diverses occasions pour croire qu'il

n'est pas nécessaire que je m'y estende davantage; il doibt seulement

bien faire réflection que je lui aycy-devant bien fait connoistre que ce

premier debvoir envers Dieu se pouvoit accommoder fort bien avec les

plaisirs et les divertissements d'un honneste homme en sa jeunesse.

Après ce premier debvoir je désire qu'il fasse souvent réflection à ses

obligations envers moi, non-seulement pour sa naissance, qui m'est

commune avec tous les pères, et qui est le plus sensible lien de la

société humaine, mais mesme pour l'élévation dans laquelle je l'ai mis,

et par la peine et le travail que j'ai pris et que je prends tous les

jours pour son éducation, et qu'il pense que le seul moyen de

s'acquitter de ce qu'il me doibt est de m'aider à parvenir à la fin que

jesouhaiste, c'est-à-dire qu'il devienne autant et plus honneste

hommeque moi s'il est possible, et qu'en y travaillant comme je le

souhaiste il satisfasse en même temps à tous ses debvoirs envers Dieu,

envers moi et envers tout le monde, et se donne en même temps les moyens

sûrs et infaillibles de passer une vie douce et commode, ce qui ne se

peut jamais qu'avec estime, réputation et règlement de moeurs.

Après ces deux premiers points, et pour descendre aux détails de ce

qu'il doibt faire pendant son voyage, je désire qu'il commence

incessamment la lecture des ordonnances de marine, qu'il trouvera dans

Fontanon, Conférence des ordonnances et ordonnances de 1629, qu'il

emporte avec lui les traités de Clairac, et lise promptement celui des

termes maritimes; et que dans le voyage il s'instruise toujours de la

marine avec M. de Terron, affin qu'il ne soit pas tout à fait neuf en

cette matière lorsqu'il arrivera à Rochefort; et je désire que, pendant

le séjour qu'il y fera, il emploie toujours trois heures du matin à

étude, c'est-à-dire à la lecture dans son cabinet de tout ce qui

concerne la marine; et même quelquefois, pour changer de matière, qu'il

poursuive la lecture des traités que je lui ai fait faire sur toutes les

plus importantes et plus agréables matières de l'Estat.

Aussitost qu'il sera arrivé, il doibt faire une visite généralle de tous

les vaisseaux et de tous les bâtiments de l'arsenal; qu'il voie et

s'instruise soigneusement de l'ordre général qui s'observe pour faire

mouvoir une si grande machine.

Qu'il interroge avec application sur tout ce qu'il verra, affin qu'il

puisse acquérir les connaissances générales, pour descendre ensuite aux

particulières.

Qu'il se fasse montrer le plan général de toute l'estendue de l'arsenal,

tant des ouvrages faits que de ceux qui sont à faire, et sache la

destination de chaque pièce différente, en voye la forme et la figure,

et en sçache donner les raisons; qu'il écrive de sa main les noms de

tous les vaisseaux bâtis, et de ceux qui sont encore sur les chantiers,

et l'estat auquel il les trouvera, et en même temps une description de

tout l'arsenal contenant le nombre des différentes pièces et de leur

usage particulier.

Ensuitte il fera la liste des officiers qui servent dans le port, depuis

l'intendant jusqu'au moindre officier, et s'en fera expliquer les

moindres fonctions dont il fera le mémoire.

Après avoir pris ces connaissances généralles, il descendra au

particulier. Pour cet effect, il commencera par la visite du magasin

général, laquelle il fera avec le garde magasin et le controlleur; verra

l'inventaire général et en fera s'il est possible un recollement;

c'est-à-dire qu'il se fera représenter toutes les marchandises et

munitions qui y sont contenues pour voir sy elles sont en la quantité et

de la qualité nécessaires, sur quoi il se fera toujours informer. Il

pourra mesme juger si le garde-magasin et le controlleur font bien leur

debvoir, en voyant si le magasin est propre et bien rangé, et si tout

est en bon ordre, et s'il se tient un livre d'entrées et issues, qui est

absolument nécessaire pour le bon ordre.

Après avoir veu et examiné le magasin général, il visitera le magasin

particulier des vaisseaux, dont il se fera représenter l'inventaire, les

examinera et en fera le recollement comme ci-dessus; et par ce moyen

pourra bien connoistre la quantité et qualité des marchandises

nécessaires dans le magasin général pour l'armement d'un aussi grand

nombre de vaisseaux que celui que le Roy a en mer, et pareillement tout

ce qui est nécessaire pour mettre en mer un seul vaisseau.

Ensuitte il visitera tous les atteliers des cordages, de l'estuve, des

voiles, des charpenteries, des tonnelleries, des calfateries, la

fonderie, le magasin à poudre, et généralement tous les ouvrages qui

servent aux constructions, agrès et apparaux des vaisseaux; examinera de

quelle sorte se font tous ces ouvrages, et les différences des bonnes ou

mauvaises manufactures, et ce qui est à observer sur chacune pour les

rendre bonnes et en état de bien servir.

Dans le magasin général sont compris toute l'artillerie, tant de fonte

que de fer, les armes, mousquets, piques et autres de toutes sortes,

ensemble toutes les munitions de guerre.

Il examinera ensuite les fonctions de tous les officiers du port, verra

leurs instructions et fera de sa main un mémoire de tout ce que chacun

officier doibt faire pour se bien acquitter de son debvoir, et prendra

le soin de les voir et les faire agir chacun selon sa fonction, pendant

tout le temps qu'il séjournera audit lieu de Rochefort.

Il s'appliquera ensuite à voir et examiner la construction entière d'un

vaisseau, en verra toutes les pièces depuis la quille jusqu'au dernier

baston de pavillon, en écrira lui-même les noms, et fera faire un petit

modèle de vaisseau qu'il m'enverra avec les noms de toutes les pièces

escrits de sa main.

Après avoir veu, examiné la construction entière d'un vaisseau, et avoir

seu les noms de toutes ses parties, il examinera encore l'esconomie

entière de tous les dedans, et l'usage de toutes les pièces qui y sont

pratiquées.

Il verra placer toutes les denrées, marchandises, armes, artillerie,

agrès et apparaux nécessaires pour mettre un vaisseau en mer, en fera

lui-même le détail, l'escrira de sa main et prendra le soin d'en faire

charger et le mettre en cet état, et pour cet effet, s'il arrive assez à

temps, il pourra prendre un des vaisseaux que M. le vice-admiral doit

commander; sinon il prendra le _Breton_ qui doit estre préparé pour le

voyage des Grandes-Indes.

Et en même temps qu'il s'appliquera à connoistre les noms de toutes les

parties qui servent à la construction d'un vaisseau, et de toutes celles

qui sont nécessaires pour le mettre en mer, il se fera informer de

l'usage de chacune pièce, et de toute la manoeuvre d'un vaisseau, et de

tout ce qui sert au commandement et à la dite manoeuvre. Pour cet effect,

il pourra la faire faire devant lui, soit dans le port, soit en montant

sur les vaisseaux et allant deux ou trois lieues en mer pour voir le

tout; et en un mot fera en sorte par son application qu'il puisse

sçavoir le mestier de tous les officiers de marine, tant en mer qu'en

terre, pendant le séjour qu'il fera au dit lieu de Rochefort; en sorte

que non-seulement il puisse en bien parler, mais même qu'il puisse s'en

souvenir pendant toute sa vie, et apprendre à donner bien ses ordres à

tous les officiers qui auront à agir.

Pour parvenir à cette fin, il ne faut pas se contenter de voir et

examiner une seule fois ce que je viens de dire, mais il faut le

répéter et faire souvent la même chose, parce qu'il n'y a que cette

répétition fréquente, mesme avec une grande application, qui puisse

imprimer les espèces dans l'esprit et dans la mémoire, ensorte qu'elle

se les représente fidellement toutes les fois que l'on en a besoin.

Il doit encore s'informer et savoir parfaitement toutes les fonctions

des officiers d'un vaisseau, lorsqu'il est en mer, sçavoir du capitaine,

du lieutenant, de l'enseigne, du maistre, du contre-maistre, pilote,

maistre-charpentier, maistre-voilier, maistre-calfat et

maistre-canonnier, et combien d'hommes chacun d'eux commande et quelles

sont leurs fonctions; et généralletnent de tout ce qui s'observe pour la

conduite d'un vaisseau, soit dans un voyage, soit dans un combat.

Il lira avec soin tous les règlements et les ordonnances qui ont été

faites et données dans la marine depuis que j'y travaille, ensemble mes

lettres et les réponses; afin qu'il tire par tous ces moyens la

connaissance parfaite et profonde qu'il est nécessaire d'avoir pour se

bien acquitter de sa charge; et pour le faire avec la satisfaction du

Roy et le bien et l'advantage du royaume.

Il sera en même temps nécessaire qu'il apprenne l'hydrographie et le

piloltage, affin qu'il sçache les moyens de dresser la route d'un

vaisseau, et qu'il estudie aussi la carte marine.

Après avoir dit tout ce que je crois nécessaire qu'il fasse pour son

instruction, je finirai par deux points. Le premier est que toutes les

peines que je me donne sont inutiles, si la volonté de mon fils n'est

eschauffée et qu'elle ne se porte d'elle-même à prendre plaisir à faire

son debvoir; c'est ce qui le rendra lui-même capable de faire ses

instructions, parce que c'est la volonté qui donne le plaisir à tout ce

que l'on doibt faire et c'est le plaisir qui donne l'application. Il

sait que c'est ce que je cherche depuis si longtemps. J'espère qu'à la

fin je le trouveray et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il

se le donnera à lui-mesme, pour se donner du plaisir et de la

satisfaction toute sa vie, et me payer avec usure de toute l'amitié que

j'ai pour lui et dont je lui donne tant de marques.

L'autre point est qu'il s'applique sur toutes choses à se faire aimer

dans tous les lieux où il se trouvera et par toutes les personnes avec

lesquelles il agira, soit supérieures, égales ou inférieures; qu'il

agisse avec beaucoup de civilité et de douceur avec tout le monde, et

qu'il fasse en sorte que ce voyage lui concilie l'estime et l'amitié de

tout ce qu'il y a de gens de mer; en sorte que pendant toute sa vie ils

se souviennent avec plaisir du voyage qu'il aura fait et exécutent avec

amour et respect les ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions

de sa charge.

Je désire que toutes les semaines il m'envoye, escrit de sa main, le

mémoire de toutes les connoissances qu'il aura prises sur chacun des

points contenus en cette instruction.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 106 / 189 题