AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE EN ESPAGNE[632].

Fontainebleau, 29 septembre 1681.

«Le roy envoyant le Sr comte de Vauguyon en Espagne, Sa Majesté a

bien voulu lui faire savoir ses intentions sur tout ce qui concerne le

commerce que ses sujets font en Espagne, afin qu'il puisse tenir la main

à ce que les traités de paix puissent être ponctuellement exécutés à cet

égard, et, qu'en tout ce qui concerne ledit commerce, les sujets de Sa

Majesté soient aussi favorablement traitez qu'aucun autre dans toute

l'estendue des pays de la domination des rois catholiques, conformément

au traité des Pyrénées, articles 6 et 7, confirmés par ceux

d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue.

Il doit estre informé que le commerce de toutes les nations, en Espagne

ne se fait presque point par échange de marchandises, mais pour de

l'argent comptant qui vient en Espagne du Pérou; ce commerce est

d'autant plus considérable que c'est par son moyen que l'argent se

répand dans tous les autres États de l'Europe, et que, plus chaque État

a de commerce avec les Espagnols, plus il a abondance d'argent; c'est

pourquoi il est nécessaire, et Sa Majesté veut que ledit sieur de

Vauguyon ait une application toute particulière à maintenir et augmenter

ce commerce par tous les moyens que les marchands pourrons luy suggérer,

et qu'il emploie toujours le nom et les instances de Sa Majesté pour luy

donner toute la protection dont ils pourront avoir besoin. Et afin qu'il

sache en quoy les sujets de Sa Majesté peuvent avoir besoin de la

protection et assistance qu'il doit leur donner, il doit savoir que le

commerce des François se fait, en Espagne, de trois manières

différentes; la première, par les ouvriers et artisans françois des

frontières des provinces d'Auvergne, de Limousin et autres qui y passent

tous les ans et qui, après y avoir travaillé quelque espace de temps,

repassent en France et rapportent dans leurs provinces ce qu'ils ont pu

gagner, et comme ces ouvriers artisans se répandent dans toutes les

provinces d'Espagne, il sera bon que ledit sieur comte de Vauguyon soit

informé autant que possible de leur nombre, des difficultés et facilités

qu'ils trouveront à repasser en France avec l'argent qu'ils ont gagné

par leur travail, et qu'il leur donne les assistances dont ils pourront

avoir besoin, en quoy il est nécessaire qu'il agisse avec quelque

adresse et secret, n'étant pas à propos que les Espagnols ni les

François même sachent qu'il veuille être informé de leur nombre.

La seconde manière de ce commerce consiste en un grand nombre de mulets,

et de marchandises manufacturées en France de toute sorte qui passent en

Espagne, et qui servent à la consommation du pays, et sur ce commerce il

suffit de luy dire qu'il doit donner facilitez auprès de luy à tous les

marchands françois et à tous leurs correspondants de Madrid et des

autres villes principales d'Espagne et leur donner toute l'assistance et

la protection dont ils auront besoin; il doit même appeler quelquefois

auprès de luy ceux auxquels il aura reconnu plus d'esprit et de conduite

et s'informer d'eux de tout ce qui pourra être fait, soit pour leur

donner plus de liberté dans le commerce, soit pour augmenter et donner

plus de cours aux manufactures de France.

La troisième manière, plus importante et plus considérable que les deux

autres, consiste en toutes les marchandises et manufactures de France

qui sont portées à Cadix, Sainte-Marie, Saint-Luc et autres ports

d'Espagne pour être chargés sur les galions et sur les flottes qui

partent d'Espagne pour toutes les Indes occidentales, et au chargement

des marchandises fines, ou en argent monnoyé et en barres qui se fait

sur les frégates de Saint-Malo, Rouen et autres ports de France, lors du

retour des galions et flottes, et c'est à rendre ce commerce sûr et

facile que le sieur comte de Vauguyon doit donner toute son application.

Il doit considérer pour cela que les Espagnols ne s'appliquant à aucunes

manufactures, il est d'une nécessité absolue que toutes les marchandises

nécessaires pour tous les grands pays qu'ils possèdent dans l'Amérique

septentrionale et méridionale leur soient fournies par les étrangers,

lesquels, par ce moyen, profitent d'une bonne partie des richesses qui

tirent des mines de ce pays-là; c'est ce qui oblige les marchands de

toutes les nations de l'Europe, François, Anglois, Hollandois, Génois,

Vénitiens, villes anséatiques et autres de travaillera l'envi à qui

fournira un plus grand nombre de ces marchandises pour en retirer plus

de profit et d'avantage; mais les François ont un si grand avantage sur

les autres nations, par la fertilité de la terre, la grande quantité de

chanvres et de lins qu'elle produit, et par leur industrie qui produit

les plus belles et les meilleures manufactures, que pourvu qu'ils soient

assistez et protégez en sorte qu'ils soient, ou mieux traitez que les

étrangers ou au moins aussi bien, il n'y a pas de doute qu'ils

attireront la plus grande partie de ces richesses au-dedans du royaume.

Pour cet effet, ledit sieur comte de Vauguyon sait que, par les traités

des Pyrénées, Aix-la-Chapelle, de Nimègue, les François doivent être

traitez aussi favorablement qu'aucuns autres étrangers, et ainsy pour

bien, connoitre l'étendue du bon traitement qui doit être fait aux

François, il faut qu'il lise exactement les traités faits entre

l'Espagne et l'Angleterre et particulièrement celui de 1667, et les

traités faits avec l'Espagne, les Hollandois, les villes anséatiques,

les Danois, Suédois, Génois et autres.

Il doit même observer avec soin dans tous ces traités et

particulièrement dans celui d'Angleterre, la liberté qui leur est donnée

d'aborder quelquefois, et pour de certaines considérations, dans les

ports des Indes occidentales, non pas pour demander la même chose par un

article exprès, mais seulement pour s'en servir dans les occasions qui

se pourront présenter; et sur ce sujet, Sa Majesté fait joindre à cette

instruction la copie d'une ordonnance que la Reine Catholique fit

expédier et délivrer à M. le cardinal de Bouzy, lors archevêque de

Toulouse, ambassadeur de Sa Majesté en Espagne, portant ordre à tous les

gouverneurs des places du roy catholique, et à ses officiers de faire

jouir les François des mêmes grâces et privilèges dont jouissent les

Anglois et les villes anséatiques, et Sa Majesté estime bien nécessaire

que le comte de Vauguyon demande le renouvellement de la même

ordonnance, et même en termes plus forts et plus précis, s'il est

possible.

Pour bien connaître de quelle sorte et en quelle occasion il doit se

servir de ce traitement qui doit être fait aux François aussi favorable

qu'à tous les étrangers, il doit savoir qu'il est enjoint par les lois

et ordonnances d'Espagne, d'enregistrer tout l'argent et les effets qui

sont embarqués dans les ports des Indes occidentales sur les galions et

vaisseaux de la flotte, et ce, à peine de confiscation de tout ce qui

n'est pas enregistré, et qu'il est défendu par les mêmes lois et

ordonnances de sortir d'Espagne aucun argent, monnoyé ni en barre, et

par ces deux lois les Espagnols ont prétendu conserver au-dedans de leur

État toutes les immenses richesses de leur Nouveau Monde; mais comme ils

ne travaillent à aucune des marchandises et manufactures nécessaires

pour l'entretien de ce grand pays, la nécessité absolue d'en tirer des

pays étrangers a produit partie par industrie, partie par tolérance et

partie par intérêt que ces deux lois ont été rendues vaines et inutiles,

et ainsi les capitaines de ces galions et vaisseaux favorisent ces

fraudes par rapport à leur intérêt et au gain qu'ils y font, que les

juges et officiers contribuent presque toujours à cacher; mais comme ils

sont en droit de faire valoir la rigueur de ces ordonnances, c'est

souvent à quoy ils s'appliquent à l'égard des François pour leur ôter

tout ou la meilleure partie de ce commerce, ne se souciant pas de le

faire passer aux étrangers, de la puissance desquels ils ne croyent pas

avoir tant à craindre que de celle des François; et c'est pour cela

qu'il faut que ledit sieur comte de Vauguyon ait une application

particulière à faire jouir les François des mêmes avantages et facilités

que les autres étrangers.

Ces facilités consistent en ce que pour éluder ou rendre inutiles ces

lois et ordonnances, les étrangers font venir leurs vaisseaux chargés de

marchandises lors du départ des galions et flottes dans les rades de

Cadix, et pendant les nuits, de concert avec les capitaines desdits

galions et flottes qui y sont intéressés, ils embarquent les

marchandises sans être enregistrées, et au retour ils chargent de même

les marchandises fines, argent monnoyé et en barre qui leur

appartiennent en échange de leurs marchandises qui ont été vendues dans

les Indes.

Et pour se délivrer indirectement de la rigueur de la loi, les Anglois

et les villes anséatiques ont obtenu, par leur traité, une dispense de

visite pour leurs vaisseaux, magasins et marchandises, en sorte que le

chargement des marchandises lors du départ, et des marchandises fines et

en barre lors du retour, se faisant de nuit, et n'étant pas visitées de

jour, ils font ce commerce en toute liberté.

Et par les mêmes raisons de tolérance et de nécessité, lorsque par le

retardement du départ et de l'arrivée des galions, les navires sont

obligés de recharger les marchandises dans la ville de Cadix, ou dans

les autres villes maritimes, les marchands de ces villes, correspondants

ou associez des François et les officiers donnent les facilités

nécessaires pour frauder les douanes, en faisant passer ou par-dessus

les murailles ou par des endroits obliques, les marchandises pour être

embarquées sur lesdits galions et vaisseaux lors de leur départ.

Et par ces différents moyens, et autres qui se pratiquent sur les lieux,

et que l'industrie, la nécessité et l'intérêt inventent et souffrent

suivant les besoins, ce grand et considérable commerce se fait; mais

comme tous ces moyens sont indirects, lorsque les Espagnols veulent bien

maltraiter ces nations, ils se servent de la rigueur de leurs lois et

ordonnances pour la confiscation de leurs marchandises ou effets en

jugeant qu'ils y ont contrevenu, ou en leur accordant ce qu'ils

appellent indulte, moyennant des sommes d'argent considérables qu'ils

exigent, et c'est sur ce point que ledit comte de Vauguyon doit

appliquer toute la force des instances et de la protection de Sa

Majesté.»

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 102 / 189 题