Dans ses _mémoires sur les Troyens célèbres_, à l'article COLBERT, P. G.
Grosley raconte très en détait qu'il a eu en sa possession une liasse de
papiers de sept à huit livres relatifs à des affaires de commerce et
embrassant, un intervalle de 45 ans, de 1590 à 1655. C'étaient des
lettres concernant le commerce de la draperie, des étamines, toiles,
soies, blés, chapelets, etc. Il y était aussi question d'opérations de
banque. Elles avaient été adressées de Reims, de Paris, de Lyon, de
Marseille, de Milan, de Venise à Odart Colbert, de Troyes[626]. Odart
Colbert avait plusieurs associés, c'étaient _Paolo Mascrani_ et _Gio.
Andrea Lumagna_[627] à Paris et à Lyon, Polaillon à Marseille, Lorenzi à
Milan; il était en outre le patron d'une foule de frères, de neveux, de
cousins, et c'était chez lui, à Troyes, que les divers intéressés de la
maison se donnaiont rendez-vous. Les lettres adressées à Odart Colbert
présentaient, dit P. G. Grosley, l'histoire suivie de plusieurs branches
de commerce, entr'autres du vin de Champagne, des révolutions que ce
commerce avait subies et de la variation des prix, année par année, de
1590 à 1655. Marie Bachelier, veuve de Jean Colbert[628], faisait à
Reims, pour le compte d'Odart, des achats considérables d'étamines des
manufactures de cette ville. On voit par ses lettres combien Odart était
attentif aux moindres gains, sensible aux pertes, impitoyable sur ses
droits, dur, mais au fond secourable. Lumagna tenait la maison de Paris
et, il était en outre banquier de la cour. Lors du meurtre du maréchal
d'Ancre, il fut soupçonné d'avoir fait payer pour lui des fonds
considérables en Italie et ses livres furent enlevés. Lumagna fut depuis
banquier de Mazarin. Crosley pense que le cardinal reçut de ses mains
Jean-Baptiste Colbert, petit-neveu d'Odart, le chargea de l'intendance
de sa maison et de celle de ses finances; mais il ne fait pas connaître
sur quoi se fonde son opinion. A en juger par la correspondance de
Lumagna, Colbert ne pouvait avoir été formé à meilleure école. L'ordre
dans les vues, la précision dans les idées, la netteté dans les détails
caractérisent toutes ses lettres. L'heureuse facilité de son style le
rend comparable à celui des meilleurs écrivains de la cour de Louis XIV.
La famille de Colbert se composait donc alors de différentes branches,
les unes riches, les autres tombées.
Dans une lettre du 24 octobre 1604, un Simon Colbert de Reims écrivait à
Odard de lui avancer l'argent nécessaire pour les frais de ses
vendanges. «Il venait, disait-il dans la même lettre, de rencontrer
Largentier,» et il ajoutait: «_Je l'ai trouvé bien insolent depuis qu'il
est secrétaire du roi, quoiqu'il n'ait pas plus de noblesse que
nous_[629].»
COLBERTS DE PARIS.--Le plus connu, au commencement du dix-septième
siècle, était un M. Colbert de Treslon qui épousa une Brulart, et fit
fortune dans la robe. Le 6 août 1609, la veuve de Jean Colbert (Marie
Bachelier) écrivait de Reims à Odard Colbert: «La fille de M. de Treslon
est mariée à un conseiller du grand conseil. C'est un bien grand
mariage, cela fait beaucoup de bruit de deçà... On lui donne quarante
mille livres en mariage, ce qui n'est pas grand'chose eu égard à celui
qui la prend. Je crois que l'honneur qu'elle a d'être nièce de M. le
chancelier (Brulard de Sillery) en est la cause.»
Girard Colbert, était établi à Paris, rue des Arcis, _à la clef
d'argent_. En 1601, il s'associa avec Camus, dont le fils, Nicolas
Camus, épousa Marie Colbert, fille de Girard Colbert. Camus était de
Troyes. De la branche de sa famille restée à Troyes sortait Nicolas
Camus à qui Jean-Baptiste Colbert procura plus tard le travail sur
Térence _ad usum Delphini_, et qui fit sur Térence un commentaire des
plus estimés.
Nicolas Camus eut de Marie Colbert quatre filles et six fils. L'aînée
des filles épousa M. d'Emery, surintendant des finances pendant la
régence d'Anne d'Autriche.
L'aîné des fils fut M. Lecamus, conseiller d'État, père de M. le
premier, président de la cour des aides, de _M. le lieutenant civil_, et
de l'évêque de Grenoble.
Le deuxième, autrefois président des comptes, et depuis conseiller
d'État, surintendant de justice dans l'Isle de France, et contrôleur des
finances[630].
Dans leurs voyages à Paris, les Colberts de Reims et de Troyes
descendaient chez Nicolas Camus. En 1604, celui-ci avait pris avec son
frère Guillaume, la ferme des droits sur les vins à Reims.
COLBERTS DE REIMS.--Jean Colbert, établi à Reims, y avait épousé Marie
Bachelier. Il mourut jeune et sa veuve continua la société qu'il avait
avec Odart.... En 1633, Jean Bachelier avait formé une maison à Lyon
avec Jean et Nicolas Colbert. Les Bachelier eurent part à la fortune de
Jean-Baptiste Colbert lorsqu'il fut devenu contrôleur-général. Au
surplus, Simon Bachelier était déjà, en 1606, receveur général des
finances d'Orléans.
En 1634, la mère de Jean et de Nicolas Colbert ayant renouvelé sa
société avec Odart, y fit entrer ses deux fils, auparavant associés avec
Jean Bachelier. Les fonds de cette société étaient de cent mille livres.
En 1635, l'archevêque de Reims, seigneur de Taisy, concéda à Jean
Colbert, possesseur, à titre d'achats ou de succession de domaines
situés à Taisy, LE DROIT _d'élever un colombier à pied et de faire boire
ses canaux dans la rivière de Taisy, et ce, en considération des bons et
loyaux services que le sieur de Terron a rendus à l'archevêché_.
Le contrôleur général, son neveu, le fit pourvoir de la charge de
premier président au parlement de Metz, où il se fixa et mourut en
1670...
La qualité de _noble homme_, prise par Jean Colbert, dans les actes
relatifs à ce domaine, était assortie au surnom de du Terron qu'il
s'était donné, le bâtissant en château qu'il avait construit sur ce
domaine, et aux missions dont l'honorait le ministre de la guerre.
En effet, dans une lettre écrite par le cardinal de la Valette au
cardinal de Richelieu, le 10 mars 1639, on lit ce qui suit: «Aussitôt
que nous aurons l'avis de l'acceptation des lettres de change tirées
pour les fortifications du pont d'Esture, nous y ferons travailler.
J'enverrai, dans deux jours à Votre Éminence, le marché qu'en a fait le
sieur Colbert (Jean Colbert) lequel entend fort bien ces choses-la.»
Dans une autre lettre, le ministre de la guerre, M. Desnoyers, dit:
«Le roi envoie un honnête homme, qui a été à moi, nommé le sieur
Colbert, pour acheter du canon où il en trouvera, suivant vos bons
avis.»
Le nom de Colbert n'était donc pas nouveau à la cour et dans les bureaux
des ministres lorsque Jean, son neveu, y fut introduit par le cardinal
Mazarin.
COLBERTS DE TROYES.--Odard, frère de tous les Colberts de Reims, né en
1560, exerçait le commerce à Troyes dès l'année 1581. Il épousa Marie
Fouret, dont le frère faisait l'épicerie... A mesure que sa fortune
s'élevait, Odart en réalisait une partie en achetant des terres. Il
acquit d'abord des Marguenat, celle de Villacerf. Il fut longtemps en
marché pour celle de Bossancourt, et joignit celle de Saint-Pouange et
de Turgis à ses acquisitions. Ayant eu des contestations avec le corps
municipal pour la contribution aux charges publiques, et ne se trouvant
pas assez garanti par les privilèges concédés par Henri IV aux Mascrani
et Lumagna, pour l'encouragement de leurs manufactures, privilèges qui
lui furent attribués en qualité d'associé de ces négociants, il traita
vers 1612 d'une charge de secrétaire du roi... Cependant, il continua et
étendit son commerce, n'épargna rien pour l'éducation de ses fils, les
pourvut de charges au grand conseil, facilite leur établissement avec
des familles riches et considérées, mourut enfin à l'âge de 80 ans et
fut inhumé dans une chapelle adhérente au sanctuaire de l'église des
Cordeliers, sous une grande tombe de marbre noir avec cette inscription:
CY-GIST
ODARD COLBERT
SEIGNEUR DE VILLACERF, SAINT-POUANGE ET TURGIS,
CONSEILLER SECRÉTAIRE DU ROI, MAISON ET COURONNE DE FRANCE,
LEQUEL DÉCÉDA LE 14 JANVIER 1640,
EN LA QUATRE-VINGTIÈME ANNÉE DE SON AGE.
PRIEZ DIEU POUR SON AME.
Jean Baptiste Colbert, fils d'Odard Colbert dont il vient d'être
question (Colbert de Saint-Pouange), épousa en 1628, par les secours de
Lumagna, Claude Le Tellier, soeur de Michel Le Tellier, conseiller au
Parlement, et depuis chancelier de France, et il dut à cette alliance
l'illustration et les biens qui entrèrent dans sa branche. De la Chambre
des comptes il passa au conseil d'État et mourut en 1663, intendant de
Lorraine. Son fils Édouard dut au crédit de Colbert et de Le Tellier,
dont il était parent, la place importante d'inspecteur général des
bâtiments du roi.