SUICIDES ET DENSITÉ FAMILIALE. ]

La même relation inverse se retrouve dans la manière dont ces deux

phénomènes ont évolué dans le temps. Depuis 1826, le suicide ne cesse de

s'accroître et la natalité de diminuer. De 1821 à 1830, elle était

encore de 308 naissances par 10.000 habitants; elle n'était plus que de

240 pendant la période 1881-88 et, dans l'intervalle, la décroissance a

été ininterrompue. En même temps, on constate une tendance de la famille

à se fragmenter et à se morceler de plus en plus. De 1856 à 1886, le

nombre des ménages s'est accru de 2 millions en chiffres ronds; il est

passé, par une progression régulière et continue, de 8.796.276 à

10.662.423. Et pourtant, pendant le même intervalle de temps, la

population n'a augmenté que de deux millions d'individus. C'est donc que

chaque famille compte un plus petit nombre de membres[191].

Ainsi, les faits sont loin de confirmer la conception courante, d'après

laquelle le suicide serait dû surtout aux charges de la vie, puisqu'il

diminue, au contraire, à mesure que ces charges augmentent. Voilà une

conséquence du malthusianisme que ne prévoyait pas son inventeur. Quand

il recommandait de restreindre l'étendue des familles, c'était dans la

pensée que cette restriction était, au moins dans certains cas,

nécessaire au bien-être général. Or, en réalité, c'est si bien une

source de mal-être, qu'elle diminue chez l'homme le désir de vivre. Loin

que les familles denses soient une sorte de luxe dont on peut se passer

et que le riche seul doive s'offrir, c'est, au contraire, le pain

quotidien sans lequel on ne peut subsister. Si pauvre qu'on soit, et

même au seul point de vue de l'intérêt personnel, c'est le pire des

placements que celui qui consiste à transformer en capitaux une partie

de sa descendance.

Ce résultat concorde avec celui auquel nous étions précédemment arrivés.

D'où vient, en effet, que la densité de la famille ait sur le suicide

cette influence? On ne saurait, pour répondre à la question, faire

intervenir le facteur organique; car si la stérilité absolue est surtout

un produit de causes physiologiques, il n'en est pas de même de la

fécondité insuffisante qui est le plus souvent volontaire et qui tient à

un certain état de l'opinion. De plus, la densité familiale, telle que

nous l'avons évaluée, ne dépend pas exclusivement de la natalité; nous

avons vu que, là où les enfants sont peu nombreux, d'autres éléments

peuvent en tenir lieu et, inversement, que leur nombre peut rester sans

effet s'ils ne participent pas effectivement et avec suite à la vie du

groupe. Aussi n'est-ce pas davantage aux sentiments _sui generis_ des

parents pour leurs descendants immédiats qu'il faut attribuer cette

vertu préservatrice. Du reste, ces sentiments eux-mêmes, pour être

efficaces, supposent un certain état de la société domestique. Ils ne

peuvent être puissants si la famille est désintégrée. C'est donc parce

que la manière dont elle fonctionne varie suivant qu'elle est plus ou

moins dense, que le nombre des éléments dont elle est composée affecte

le penchant au suicide.

C'est que, en effet, la densité d'un groupe ne peut pas s'abaisser sans

que sa vitalité diminue. Si les sentiments collectifs ont une énergie

particulière, c'est que la force avec laquelle chaque conscience

individuelle les éprouve retentit dans toutes les autres et

réciproquement. L'intensité à laquelle ils atteignent dépend donc du

nombre des consciences qui les ressentent en commun. Voilà pourquoi,

plus une foule est grande, plus les passions qui s'y déchaînent sont

susceptibles d'être violentes. Par conséquent, au sein d'une famille peu

nombreuse, les sentiments, les souvenirs communs ne peuvent pas être

très intenses; car il n'y a pas assez de consciences pour se les

représenter et les renforcer en les partageant. Il ne saurait s'y former

de ces fortes traditions qui servent de liens entre les membres d'un

même groupe, qui leur survivent même et rattachent les unes aux autres

les générations successives. D'ailleurs, de petites familles sont

nécessairement éphémères; et, sans durée, il n'y a pas de société qui

puisse être consistante. Non seulement les états collectifs y sont

faibles, mais ils ne peuvent être nombreux; car leur nombre dépend de

l'activité avec laquelle les vues et les impressions s'échangent,

circulent d'un sujet à l'autre, et, d'autre part, cet échange lui-même

est d'autant plus rapide qu'il y a plus de gens pour y participer. Dans

une société suffisamment dense, cette circulation est ininterrompue; car

il y a toujours des unités sociales en contact, tandis que, si elles

sont rares, leurs relations ne peuvent être qu'intermittentes et il y a

des moments où la vie commune est suspendue. De même, quand la famille

est peu étendue, il y a toujours peu de parents ensemble; la vie

domestique est donc languissante et il y a des moments où le foyer est

désert.

Mais dire d'un groupe qu'il a une moindre vie commune qu'un autre, c'est

dire aussi qu'il est moins fortement intégré; car l'état d'intégration

d'un agrégat social ne fait que refléter l'intensité de la vie

collective qui y circule. Il est d'autant plus un et d'autant plus

résistant que le commerce entre ses membres est plus actif et plus

continu. La conclusion à laquelle nous étions arrivé peut donc être

complétée ainsi: de même que la famille est un puissant préservatif du

suicide, elle en préserve d'autant mieux qu'elle est plus fortement

constituée[192].

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 77 / 163 题