PRÉFACE

Depuis quelque temps, la sociologie est à la mode. Le mot, peu connu et

presque décrié il y a une dizaine d'années, est aujourd'hui d'un usage

courant. Les vocations se multiplient et il y a dans le public comme un

préjugé favorable à la nouvelle science. On en attend beaucoup. Il faut

pourtant bien avouer que les résultats obtenus ne sont pas tout à fait

en rapport avec le nombre des travaux publiés ni avec l'intérêt qu'on

met à les suivre. Les progrès d'une science se reconnaissent à ce signe

que les questions dont elle traite ne restent pas stationnaires. On dit

qu'elle avance quand des lois sont découvertes qui, jusque-là, étaient

ignorées, ou, tout au moins, quand des faits nouveaux, sans imposer

encore une solution qui puisse être regardée comme définitive, viennent

modifier la manière dont se posaient les problèmes. Or, il y a

malheureusement une bonne raison pour que la sociologie ne nous donne

pas ce spectacle; c'est que, le plus souvent, elle ne se pose pas de

problèmes déterminés. Elle n'a pas encore dépassé l'ère des

constructions et des synthèses philosophiques. Au lieu de se donner pour

tâche de porter la lumière sur une portion restreinte du champ social,

elle recherche de préférence les brillantes généralités où toutes les

questions sont passées en revue, sans qu'aucune soit expressément

traitée. Cette méthode permet bien de tromper un peu la curiosité du

public en lui donnant, comme on dit, des clartés sur toutes sortes de

sujets; elle ne saurait aboutir à rien d'objectif. Ce n'est pas avec des

examens sommaires et à coup d'intuitions rapides qu'on peut arriver à

découvrir les lois d'une réalité aussi complexe. Surtout, des

généralisations, à la fois aussi vastes et aussi hâtives, ne sont

susceptibles d'aucune sorte de preuve. Tout ce qu'on peut faire, c'est

de citer, à l'occasion, quelques exemples favorables qui illustrent

l'hypothèse proposée; mais une illustration ne constitue pas une

démonstration. D'ailleurs, quand on touche à tant de choses diverses, on

n'est compétent pour aucune et l'on ne peut guère employer que des

renseignements de rencontre, sans qu'on ait même les moyens d'en faire

la critique. Aussi les livres de pure sociologie ne sont-ils guère

utilisables pour quiconque s'est fait une règle de n'aborder que des

questions définies; car la plupart d'entre eux ne rentrent dans aucun

cadre particulier de recherches et, de plus, ils sont trop pauvres en

documents de quelque autorité.

Ceux qui croient à l'avenir de notre science doivent avoir à cœur de

mettre fin à cet état de choses. S'il durait, la sociologie retomberait

vite dans son ancien discrédit et, seuls, les ennemis de la raison

pourraient s'en réjouir. Car ce serait pour l'esprit humain un

déplorable échec si cette partie du réel, la seule qui lui ait jusqu'à

présent résisté, la seule aussi qu'on lui dispute avec passion, venait à

lui échapper, ne fût-ce que pour un temps. L'indécision des résultats

obtenus n'a rien qui doive décourager. C'est une raison pour faire de

nouveaux efforts, non pour abdiquer. Une science, née d'hier, a le droit

d'errer et de tâtonner, pourvu qu'elle prenne conscience de ses erreurs

et de ses tâtonnements de manière à en prévenir le retour. La sociologie

ne doit donc renoncer à aucune de ses ambitions; mais, d'un autre côté,

si elle veut répondre aux espérances qu'on a mises en elle, il faut

qu'elle aspire à devenir autre chose qu'une forme originale de la

littérature philosophique. Que le sociologue, au lieu de se complaire en

méditations métaphysiques à propos des choses sociales, prenne pour

objets de ses recherches des groupes de faits nettement circonscrits,

qui puissent être, en quelque sorte, montrés du doigt, dont on puisse

dire où ils commencent et où ils finissent, et qu'il s'y attache

fermement! Qu'il interroge avec soin les disciplines auxiliaires,

histoire, ethnographie, statistique, sans lesquelles la sociologie ne

peut rien! S'il a quelque chose à craindre, c'est que, malgré tout, ses

informations ne soient jamais en rapport avec la matière qu'il essaie

d'embrasser; car, quelque soin qu'il mette à la délimiter, elle est si

riche et si diverse qu'elle contient comme des réserves inépuisables

d'imprévu. Mais il n'importe. S'il procède ainsi, alors même que ses

inventaires de faits seront incomplets et ses formules trop étroites, il

aura, néanmoins, fait un travail utile que l'avenir continuera. Car des

conceptions qui ont quelque base objective ne tiennent pas étroitement à

la personnalité de leur auteur. Elles ont quelque chose d'impersonnel

qui fait que d'autres peuvent les reprendre et les poursuivre; elles

sont susceptibles de transmission. Une certaine suite est ainsi rendue

possible dans le travail scientifique et cette continuité est la

condition du progrès.

C'est dans cet esprit qu'a été conçu l'ouvrage qu'on va lire. Si, parmi

les différents sujets que nous avons eu l'occasion d'étudier au cours de

notre enseignement, nous avons choisi le suicide pour la présente

publication, c'est que, comme il en est peu de plus facilement

déterminables, il nous a paru être d'un exemple particulièrement

opportun; encore un travail préalable a-t-il été nécessaire pour en bien

marquer les contours. Mais aussi, par compensation, quand on se

concentre ainsi, on arrive à trouver de véritables lois qui prouvent

mieux que n'importe quelle argumentation dialectique la possibilité de

la sociologie. On verra celles que nous espérons avoir démontrées.

Assurément, il a dû nous arriver plus d'une fois de nous tromper, de

dépasser dans nos inductions les faits observés. Mais du moins, chaque

proposition est accompagnée de ses preuves, que nous nous sommes efforcé

de multiplier autant que possible. Surtout, nous nous sommes appliqués à

bien séparer chaque fois tout ce qui est raisonnement et interprétation,

des faits interprétés. Le lecteur est ainsi mis en mesure d'apprécier ce

qu'il y a de fondé dans les explications qui lui sont soumises, sans que

rien trouble son jugement.

Il s'en faut, d'ailleurs, qu'en restreignant ainsi la recherche, on

s'interdise nécessairement les vues d'ensemble et les aperçus généraux.

Tout au contraire, nous pensons être parvenu à établir un certain nombre

de propositions, concernant le mariage, le veuvage, la famille, la

société religieuse, etc., qui, si nous ne nous abusons, en apprennent

plus que les théories ordinaires des moralistes sur la nature de ces

conditions ou de ces institutions. Il se dégagera même de notre étude

quelques indications sur les causes du malaise général dont souffrent

actuellement les sociétés européennes et sur les remèdes qui peuvent

l'atténuer. Car il ne faut pas croire qu'un état général ne puisse être

expliqué qu'à l'aide de généralités. Il peut tenir à des causes

définies, qui ne sauraient être atteintes si on ne prend soin de les

étudier à travers les manifestations, non moins définies, qui les

expriment. Or, le suicide, dans l'état où il est aujourd'hui, se trouve

justement être une des formes par lesquelles se traduit l'affection

collective dont nous souffrons; c'est pourquoi il nous aidera à la

comprendre.

Enfin, on retrouvera dans le cours de cet ouvrage, mais sous une forme

concrète et appliquée, les principaux problèmes de méthodologie que nous

avons posés et examinés plus spécialement ailleurs[1]. Même, parmi ces

questions, il en est une à laquelle ce qui suit apporte une contribution

trop importante pour que nous ne la signalions pas tout de suite à

l'attention du lecteur.

La méthode sociologique, telle que nous la pratiquons, repose tout

entière sur ce principe fondamental que les faits sociaux doivent être

étudiés comme des choses, c'est-à-dire comme des réalités extérieures à

l'individu. Il n'est pas de précepte qui nous ait été plus contesté; il

n'en est pas, cependant, de plus fondamental. Car enfin, pour que la

sociologie soit possible, il faut avant tout qu'elle ait un objet et qui

ne soit qu'à elle. Il faut qu'elle ait à connaître d'une réalité et qui

ne ressortisse pas à d'autres sciences. Mais s'il n'y a rien de réel en

dehors des consciences particulières, elle s'évanouit faute de matière

qui lui soit propre. Le seul objet auquel puisse désormais s'appliquer

l'observation, ce sont les états mentaux de l'individu puisqu'il

n'existe rien d'autre; or c'est affaire à la psychologie d'en traiter.

De ce point de vue, en effet, tout ce qu'il y a de substantiel dans le

mariage, par exemple, ou dans la famille, ou dans la religion, ce sont

les besoins individuels auxquels sont censées répondre ces institutions:

c'est l'amour paternel, l'amour filial, le penchant sexuel, ce qu'on a

appelé l'instinct religieux, etc. Quant aux institutions elles-mêmes,

avec leurs formes historiques, si variées et si complexes, elles

deviennent négligeables et de peu d'intérêt. Expression superficielle et

contingente des propriétés générales de la nature individuelle, elles ne

sont qu'un aspect de cette dernière et ne réclament pas une

investigation spéciale. Sans doute, il peut être curieux, à l'occasion,

de chercher comment ces sentiments éternels de l'humanité se sont

traduits extérieurement aux différentes époques de l'histoire; mais

comme toutes ces traductions sont imparfaites, on ne peut pas y attacher

beaucoup d'importance. Même, à certains égards, il convient de les

écarter pour pouvoir mieux atteindre ce texte original d'où leur vient

tout leur sens et qu'elles dénaturent. C'est ainsi que, sous prétexte

d'établir la science sur des assises plus solides en la fondant dans la

constitution psychologique de l'individu, on la détourne du seul objet

qui lui revienne. _On ne s'aperçoit pas qu'il ne peut y avoir de

sociologie s'il n'existe pas de sociétés, et qu'il n'existe pas de

sociétés s'il n'y a que des individus._ Cette conception, d'ailleurs,

n'est pas la moindre des causes qui entretiennent en sociologie le goût

des vagues généralités. Comment se préoccuperait-on d'exprimer les

formes concrètes de la vie sociale quand on ne leur reconnaît qu'une

existence d'emprunt?

Or il nous semble difficile que, de chaque page de ce livre, pour ainsi

dire, ne se dégage pas, au contraire, l'impression que l'individu est

dominé par une réalité morale qui le dépasse: c'est la réalité

collective. Quand on verra que chaque peuple a un taux de suicides qui

lui est personnel, que ce taux est plus constant que celui de la

mortalité générale, que, s'il évolue, c'est suivant un coefficient

d'accélération qui est propre à chaque société, que les variations par

lesquelles il passe aux différents moments du jour, du mois, de l'année,

ne font que reproduire le rythme de la vie sociale; quand on constatera

que le mariage, le divorce, la famille, la société religieuse, l'armée

etc., l'affectent d'après des lois définies dont quelques-unes peuvent

même être exprimées sous forme numérique, on renoncera à voir dans ces

états et dans ces institutions je ne sais quels arrangements

idéologiques sans vertu et sans efficacité. Mais on sentira que ce sont

des forces réelles, vivantes et agissantes, qui, par la manière dont

elles déterminent l'individu, témoignent assez qu'elles ne dépendent pas

de lui; du moins, s'il entre comme élément dans la combinaison d'où

elles résultent, elles s'imposent à lui à mesure qu'elles se forment.

Dans ces conditions, on comprendra mieux comment la sociologie peut et

doit être objective, puisqu'elle a en face d'elle des réalités aussi

définies et aussi résistantes que celles dont traitent le psychologue ou

le biologiste[2].

* * * * *

Il nous reste à acquitter une dette de reconnaissance en adressant ici

nos remerciements à nos deux anciens élèves, M. Ferrand, professeur à

l'École primaire supérieure de Bordeaux, et M. Marcel Mauss, agrégé de

philosophie, pour le dévouement avec lequel ils nous ont secondé et pour

les services qu'ils nous ont rendus. C'est le premier qui a dressé

toutes les cartes contenues dans ce livre; c'est grâce au second qu'il

nous a été possible de réunir les éléments nécessaires à rétablissement

des tableaux XXI et XXII dont on appréciera plus loin l'importance. Il a

fallu pour cela dépouiller les dossiers de 26.000 suicidés environ en

vue de relever séparément l'âge, le sexe, l'état civil, la présence ou

l'absence d'enfants. C'est M. Mauss qui a fait seul ce travail

considérable.

Ces tableaux ont été établis à l'aide de documents que possède le

Ministère de la Justice, mais qui ne paraissent pas dans les

comptes-rendus annuels. Ils ont été mis à notre disposition avec la plus

grande complaisance par M. Tarde, chef du service de la statistique

judiciaire. Nous lui en exprimons toute notre gratitude.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 7 / 163 题