AU HASARD

Quoique encore sous l'empire d'une grande émotion, Ludwig et Cypriano

étaient fort intrigués, et se demandaient du regard ce qui avait bien pu

passer dans la cervelle de leur ami.

Les moments étaient trop précieux pour que le gaucho songeât à prolonger

leur attente. Il s'avança rapidement vers le cierge que Ludwig avait

fixé dans une des anfractuosités de la caverne,--et leur ayant

recommandé de se coller contre les parois,--pour laisser libre l'entrée

tout entière, il approcha de la flamme du cierge la mèche de sa fusée et

la lança sur le jaguar. Ce fut comme une illumination soudaine: la

lumière éclatante suivie d'un sifflement aigu s'était élancée comme un

serpent de feu sur l'animal, l'avait atteint au flanc et s'était

attachée à sa peau en tournoyant comme un soleil et en l'inondant

d'étincelles.

C'était évidemment le premier feu d'artifice qu'on eût jamais tiré en

son honneur.

Poussant un formidable rugissement qui fit frémir les parois du rocher,

l'énorme animal effaré bondit d'épouvante sur sa couche, et en trois

bonds traversant la caverne et traînant derrière lui comme la queue

enflammée d'une comète, il alla se précipiter dans le torrent.

C'était assurément ce qu'il avait de mieux à faire pour éteindre la

fusée qui sifflait entre les poils de sa fourrure, et pour débarrasser

nos voyageurs de sa fâcheuse compagnie.

En un instant, son corps fut hors de vue, enlevé par le courant du ravin

débordé. Gaspardo, monté sur le roc où était tout à l'heure le jaguar,

criait du fond de la grotte:

«Pour cette fois, Muchachos, nous pouvons nous mettre à table; je

suppose que nous ne risquons plus d'être dérangés!»

Ludwig et Cypriano ne pouvaient revenir de l'étrange et expéditive façon

dont le gaucho les avait tirés d'affaire.

«On ne pense pas à tout, répondit modestement le brave homme. J'aurais

dû commencer par là, et ni vous ni moi ne nous serions écorchés les

mains à faire et à défaire nos inutiles fortifications.»

Ludwig et Cypriano regrettaient bien un peu de ne pas avoir abattu le

jaguar mâle, comme Gaspardo avait abattu la femelle; mais ils ne

voulurent pas gâter la joie de leur ami, qui était cent fois plus fier

de son expédient qu'il ne l'eût été du coup de fusil le mieux réussi.

Quand nos voyageurs eurent achevé leur repas, la tempête avait

complètement cessé.

La _tormenta_ diffère du _temporal_; la première disparaît aussi

rapidement qu'elle est venue, l'autre se termine graduellement et est

suivie par des brumes qui remplissent l'atmosphère et par une fraîcheur

humide qui parfois dure plusieurs jours. Il n'en est pas ainsi d'une

véritable tempête de poussière. Elle arrive sans être précédée de signes

autres que ceux connus seulement des initiés, ceux par exemple que

Gaspardo avait lus dans la corolle des fleurs de l'arbre baromètre, et

elle cesse aussi soudainement, sans avertir autrement du moment où elle

prend fin.

Lorsqu'ils revinrent à l'entrée de la grotte et regardèrent au dehors,

il n'y avait pas plus de traces de l'ouragan que s'il n'eût jamais

existé. Au-dessus de la berge opposée de l'arroyo, ils pouvaient

distinguer un espace de ciel d'une belle nuance azurée, et par les

rayons de lumière qui plongeaient dans le vallon, ils voyaient que le

soleil brillait aussi pur qu'avant d'avoir été obscurci par les nuages

épais de la poussière.

Cette terrible lutte des éléments avait duré en tout une heure. Ils

l'auraient considérée comme un rêve s'ils n'eussent eu sous les yeux,

s'étendant sur les pentes du terrain, les traces de sa furie; des arbres

déracinés, d'autres oscillant, des branches brisées et déchirées, des

bouquets d'arbustes couchés comme des roseaux, enfin, à leurs pieds, un

torrent écumant remplaçant le mince ruisseau que leurs chevaux avaient

traversé à gué une heure à peine auparavant.

Sans cet obstacle tort sérieux, ils auraient immédiatement repris leur

voyage, mais d'un seul coup d'oeil, ils en avaient reconnu

l'impossibilité. Comme le paysan de la fable, mais avec plus de raison

puisqu'ils n'avaient devant eux qu'un fleuve improvisé et accidentel,

ils devaient attendre le moment où les eaux baisseraient.

«Nous n'en avons pas pour longtemps, mes enfants, dit le gaucho, en

remarquant leur impatience, et en essayant de les encourager.

--Non, continua-t-il, après être resté un instant les yeux fixés sur le

torrent, pas pour bien longtemps. Ce débordement, né de la tourmente qui

l'a produit, baissera aussi vite qu'il s'est élevé. Il est déjà tombé de

plus d'un demi-pied; voyez les traces qu'il a laissées sur les pierres.»

Et il désigna du doigt un endroit que l'eau boueuse avait mouillé et

dont elle s'était déjà retirée. C'était bon signe. Tous trois

retournèrent donc dans la grotte pour y empaqueter leurs bagages, donner

quelques soins à leurs montures, sur lesquelles la tourmente avait agi

autant que sur le jaguar, et se préparer à reprendre leur route.

Aussitôt cette besogne terminée, le gaucho se donna sur la poitrine, en

guise de _mea culpa_, un coup de poing qui en eût abattu un autre que

lui-même.

«Santo Dios! je perds la tête, s'écria-t-il, c'est pitié de laisser ce

beau jaguar derrière nous. Sa peau vaudrait de l'argent si quelqu'un la

portait au marché. Comme le mâle était beau! Jamais je n'en ai vu un

plus magnifique. Ah! si votre....»

Il s'arrêta brusquement.

Mayne Reid.

(La suite prochainement.)

L'Illustration, No. 1607, 13 décembre 1873 · 第 11 / 26 题