Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

Les pierres furent disposées et arrangées par Gaspardo en forme de

muraille grossière. Bien que construite dans l'obscurité, elle était

assez forte pour résister aux attaques d'un animal quelconque,

l'éléphant excepté. Or, comme il ne se trouve pas d'éléphants dans le

Chaco, les voyageurs semblaient n'avoir plus rien à craindre.

Tel était l'avis de Gaspardo qui encore une fois partit à la recherche

de son briquet.

«J'ai un bout de chandelle de cire», dit-il; «que Dieu me le pardonne,

je l'avais ramassé dans l'église de l'Asuncion. Elle avait été allumée

sur le corps de ma pauvre vieille mère, et je désirais la garder comme

souvenir. _Ay Dios!_ qui eût jamais pensé que ce serait en pareille

circonstance que j'aurais à la rallumer? Mais il est malsain de manger

dans l'obscurité. Je n'ai jamais aimé cela; ce qu'on mange ne vous

profite pas quand les yeux n'en ont pas leur part.»

Gaspardo affectait de parler avec bonne humeur. Il connaissait le lourd

fardeau qui pesait sur le coeur de ses jeunes compagnons et il espérait

l'alléger en les détournant un peu de leurs pensées. Mais aucun d'eux ne

fit chorus à sa bonne volonté; il battit donc le briquet et le cierge

fut enfin allumé.

C'était un gros bout de cierge, long d'environ six pouces et fabriqué

avec la cire de l'abeille sauvage qu'on emploie dans les églises du

Paraguay. Sa flamme brillante éclairait tous les objets contenus dans la

caverne, les voyageurs, leurs chevaux, leurs bagages et le jaguar étendu

mort à l'entrée, dont la peau jaune mouchetée se détachait sur le fond

sombre du rocher.

Mais à peine la flamme eut-elle pris toute sa vigueur, que les yeux des

voyageurs eurent la très-désagréable surprise d'être subitement arrêtés

par la vue d'une seconde peau de jaguar, non moins mouchetée, mais bien

plus brillante que la première. C'était un second jaguar, non pas mort

celui-là, mais vivant et bien vivant, couché sur un bloc de rocher à

l'extrémité la plus reculée de la grotte!

Il avait au moins deux fois la taille de celui qui avait été tué et son

aspect était dix fois plus effrayant. Au premier coup d'oeil, on le

reconnaissait pour le mâle dont Gaspardo avait parlé.

«C'est le mâle»! dit-il aussitôt que la lumière du cierge lui eut permis

de le distinguer. «_Santissima!_ et nous nous sommes donnés bien du mal

pour nous assurer sa compagnie!»

Ses compagnons pétrifiés par la surprise gardaient le silence.

«_Carrai_»! grommela le gaucho entre ses dents. «Je m'étonne qu'il soit

resté si longtemps tranquille. Il faut que la tormenta ait

singulièrement modifié son humeur. Qui peut savoir ce qui se passe dans

sa tête, et ce qui cause son immobilité. Ne nous y fions pas. L'envie

peut lui prendre subitement de sauter sur nous et un animal de cette

taille, mes enfants, se moquerait autant d'une balle que d'un coup de

cravache. Regardez-le, il est presque aussi gros qu'un de nos chevaux!

On ne fait pas deux miracles dans la même journée.--Une balle qui le

blesserait seulement au lieu de le tuer ne ferait que le rendre plus

formidable.»

Les deux jeunes gens tenaient à la main leurs carabines.

«Faut-il faire feu néanmoins? demandèrent-ils.

--Gardez-vous-en bien, sur votre vie! mieux vaudrait essayer de lui

céder la place, si l'état de terreur, de stupéfaction, d'engourdissement

où la tormenta met souvent les animaux les plus énergiques et les plus

violents devait nous en laisser le temps. J'entends la pluie tomber par

torrents, mais cela ne fut rien, tout plutôt qu'une rencontre avec un

gaillard comme celui-ci. S'il pleut c'est que la poussière est

abattue,--et c'est le principal. Nous pourrions peut-être nous en tirer

personnellement en lui abandonnant nos montures, et en filant pour notre

compte par la lucarne que nous avons laissée à notre barricade... Elle

ne suffirait pas à le laisser passer,--mais nous avons autant besoin de

nos montures que de nous-mêmes et d'ailleurs ce serait une lâcheté que

de livrer nos bonnes bêtes à ce brigand-là. Il n'y a pas deux partis à

prendre. Ouvrons notre barricade, défaisons de nos mains l'ouvrage de

nos mains. Détruire est plus facile que de bâtir.--A l'oeuvre donc. Que

Cypriano qui a une bonne arme fasse sentinelle. Si le jaguar bouge visez

à l'oeil, mon enfant!»

Et tandis que Ludwig tenait le cierge, Gaspardo dont la force musculaire

était doublée par l'imminence du danger se mit à démolir sa muraille.

Dès qu'une ouverture fut pratiquée, suffisamment grande pour leur livrer

passage ainsi qu'à leurs chevaux, le gaucho écarta les ponchos et jeta

un regard au dehors.

Cependant, tenu en respect par Cypriano, qui le couchait en joue, ou

sous le poids encore de l'émoi que lui causait la tourmente, le jaguar

n'avait pas bougé. Ses yeux fixes et brillants n'avaient pas quitté ceux

de Cypriano. L'intrépide enfant n'avait pas bronché. Mais le moment le

plus périlleux devait être celui de la retraite. Il en est de l'animal

comme de l'homme, tout ce qui ressemble à une fuite de son adversaire

est comme un signal d'attaque qu'il reçoit.

A ce moment une exclamation du gaucho attira l'attention de Ludwig.

«Qu'y a-t-il, Gaspardo? lui demanda-t-il.

--Il y a, répondit Gaspardo avec un geste de désespoir, il y a qu'il n'y

a pas moyen de sortir. Regardez!»

L'eau s'était élevée de six pieds au-dessus de son premier niveau et

elle coulait en bas de la caverne avec la violence d'un torrent, le

courant balayait jusqu'à l'entrée de la grotte et ne laissait pas un

pouce de sentier par lequel les hommes et les chevaux pussent opérer

leur retraite. Toute issue était évidemment coupée. La circonstance

était critique, car rester dans la caverne, c'était rester à la

discrétion du jaguar.

Le ciel, en s'éclairant, projetait jusqu'au fond de l'antre une faible

lueur qui leur permettait d'apercevoir l'affreuse bête couchée dans sa

redoutable immobilité. Il semblait qu'avertie par un secret instinct de

l'impossibilité où étaient désormais ses victimes de lui échapper, elle

eût jusque-là contemplé avec un imperturbable dédain la vanité de leurs

efforts.

L'ouragan se calmait. Les grondements du tonnerre s'éloignaient. Le

moment approchait où l'animal allait retrouver son habituelle férocité

et bondir soit sur les hommes, soit sur leurs montures.

La lutte était donc devenue inévitable. En désespoir de cause, Gaspardo

et les deux jeunes gens se tenaient prêts au combat. La carabine à la

main, leur couteau de chasse entre les dents, Ludwig et Cypriano

n'attendaient que l'ordre de faire feu. Gaspardo hésitait encore à le

donner; évidemment, il eût tout préféré à une rencontre où l'un d'entre

eux, tout au moins, pouvait perdre la vie; quand tout à coup, posant bas

sa carabine, il se mit à chercher quelque chose avec une fiévreuse

impatience dans une des sacoches de son recado.

Il se souvenait d'y avoir caché une fusée du genre de celles dont on se

sert pour exciter les taureaux au combat. Il avait pris cette précaution

dans la prévision que cela pourrait lui servir, pour étonner et amuser

ou terrifier suivant l'occasion les Indiens. C'est un vieux tour des

gens des frontières et qui est souvent couronné de succès parmi les

sauvages.

«Ne bougez pas, murmura-t-il à l'oreille de ses amis, ne quittez pas la

place où vous êtes. Laissez-moi faire. J'ai mon idée.»

Tous deux conservèrent leur place à l'entrée de la caverne, semblables à

deux sentinelles silencieuses.

L'Illustration, No. 1607, 13 décembre 1873 · 第 9 / 26 题