M. Cadogan ajouta:

--Si vous voulez lire les considérants, madame?...

--A quoi bon? fit-elle.

--Ils sont tous en votre faveur, dit encore Norton.

Sylvia prit le papier, le regarda un moment et, avec lenteur:

--Alors, c'est la liberté, la liberté, cela?

--La liberté, oui, dit Norton.

Mme de Solis s'était rapprochée de mistress Norton; elle lui dit

presque à l'oreille:

--Il est ruiné, il est pauvre!

--Une question, interrogea Sylvia. Votre fortune? Compromise, m'a-t-on

dit?

Richard haussa les épaules.

--Que vous importe? Je la referai. Honnêtement, loyalement.

--Vous referez cette fortune... seul? demanda-t-elle en le regardant en

face.

--Seul!

--Eh bien! dit-elle en relevant la tête, et votre compagne de tous les

jours, qu'en faites-vous?... Elle a partagé votre luxe, elle partagera

votre misère!

Il recula comme si on l'eût repoussé brusquement, et Sylvia, les yeux

ardents, répétant avec une sorte d'exaltation les paroles d'autrefois,

les paroles de dévouement et de devoir:

«--_Vous prenez cet homme dans la bonne comme dans la mauvaise

fortune, dans la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté

comme dans la richesse!_»

Et, superbe, tête haute, toute son honnêteté passant dans son regard et

dans sa voix:

--Cet acte que vous me présentez, de quel nom le signerai-je? De mon nom

de jeune fille ou de mon nom de femme? Vous ne savez donc point--et elle

se tournait vers la marquise--ce qu'on dit de vous? On dit que vous avez

volé vos actionnaires!... Norton! un voleur! infamie! Eh bien! ce nom de

Norton que vous m'avez donné, je le garde, puisqu'on l'insulte.

Elle avait, de ses mains nerveuses, déchiré le papier de Cadogan et

elle en jetait les morceaux à ses pieds, sur le tapis, comme elle eût

marché sur la calomnie elle-même.

Éva pleurait. Norton, blême et prêt à faiblir sous la joie, lui que les

épreuves laissaient intact, tendit ses deux mains robustes à Sylvia,

pendant que la marquise de Solis, la voix joyeuse, disait à la jeune

femme:

--Eh! allons donc! Il a fallu qu'il souffrît pour vous apprendre ce

qu'il vaut! Et c'est moi....

--Vous? dit Norton.

--Oui! moi! En vous attaquant, en vous accusant devant elle! C'était

risqué, mais je connais le coeur des femmes! Il suffit d'une larme pour

y faire fleurir la pitié, et avec la pitié....

--L'amour? demanda Norton tremblant à Sylvia, qui le regarda longuement.

Mais le Yankee était prêt maintenant à secouer ses accusateurs comme un

taureau secoue les chiens qui le mordent aux jarrets.

--Eh! que m'importe!... Ma vie entière répond pour moi! Et avec vous,

Sylvia--ah! avec toi, j'en recommencerai une autre!

--Si l'on nous accuse ici, il faut rester, dit Sylvia; si c'est là-bas,

il faut partir. Quand vous voudrez!

Ils n'avaient pas pris garde à Mme Montgomery qui avait écouté, très

émue, des larmes montant par aventure à ses yeux rieurs qu'elle essuyait

vite, vite, ne voulant pas les avoir rouges.

--Croyez-vous, ma tante, dit tout bas Bernière à Mme de Solis, je

vous comparais--mentalement--à une vipère, moi? Imbécile! Vous êtes un

terre-neuve....

--Tout simplement, dit la marquise.

Liliane s'était approchée à son tour de Mme de Solis:

--Très bien! oh! très bien! dit-elle. Vous êtes une femme excellente,

excellente, marquise.

--Un peu égoïste aussi, fit Mme de Solis. Je pense à moi, croyez-le

bien. Tiens!... Votre mari, dit-elle en montrant Montgomery qui entrait.

Il n'entrait pas, à vrai dire: il bondissait en avant, toujours

essoufflé et, cette fois, comme chargé de renseignements.

Il prenait les mains de Richard et les serrait à les briser:

--Ah!... Norton... mon cher ami, mon cher associé.... Bonne nouvelle!

grande nouvelle!... Les puits, les fameux puits?... Oui, enfin, l'huile!

Je vous demande pardon, Liliane, dit-il, en s'excusant, mais c'est le

mot.... «l'huile».

--Oh! Lionel! allez! allez! ça vaut autant que la peinture! dit mistress

Montgomery.

--Eh bien, les puits.... Ils ont rejailli, les puits!... Oui! oui!

Superbes! Une nappe énorme! Une fortune! Un lac d'huile, cher Richard!

--_Go ahead!_ cria d'instinct Norton comme un marin sentant la poudre et

le branle-bas de combat.

--Et la calomnie noyée là-dedans! dit Mme de Solis.

--Il fallait voir le colonel!... ajouta Montgomery. Oui, Dickson!... Car

j'ai fait afficher la dépêche au Casino! En partant pour Paris, il était

furieux, le colonel! Vert! Littéralement vert!... Vert chrôme, comme

dirait....

Il s'arrêta.

Éva demanda:

--En partant? Mais ce duel?

--Oh! pour mémoire, le duel! Simple démonstration inoffensive. Le

colonel a déclaré n'avoir pas eu la moindre... pas la moindre...

intention, et il a été modeste, tout à fait modeste. En Amérique, il

peut avoir pris un fort, mais à Trouville il a pris le train!

--C'est égal, fit Bernière, je regrette miss Arabella!

Liliane se mit à rire.

--Oh! vous êtes voyageur: vous la rencontrerez dans une autre table

d'hôte... dans un demi-monde meilleur!

* * * * *

Et pendant qu'ils causaient, Norton, moins ému par l'arrivée et les

nouvelles de Montgomery que par le sourire de Sylvia, disait à sa femme:

--Nous partirons le plus tôt possible pour New-York, ma chère Sylvia.

Oui, dès que le docteur Fargeas vous signera votre _exeat_. Et quelque

épreuve que nous y ayons rencontrée, nous garderons un bon souvenir de

la France. Éva aussi, je crois!

--Moi? dit Éva vivement, si M. et Mme Montgomery veulent bien me

permettre de trouver un coin avenue Hoche, dans leur hôtel, je

demanderai à mon oncle la permission de rester encore un peu.... J'aime

beaucoup....

--Quoi donc? demanda la marquise de Solis.

La petite Américaine répondit:

--J'aime Paris!... Oui, Babylone!... Ah! dame! il ne fallait pas me

convertir!

La marquise embrassa Éva sur le front, lui disant déjà: «Ma chère

enfant!»

--Alors, glissa doucement à l'oreille de Mme de Solis la jolie

Liliane, un peu railleuse, il sera dit que le marquis épousera une

Américaine?... Le mildew!

--Méchante! fit la mère.

Liliane trouvait qu'on pouvait peut-être laisser seuls M. et Mme

Norton qui devaient avoir à se parler, après cette journée d'orage. Elle

entraîna Mme de Solis qu'elle reconduisit jusqu'à son logis, et, en

chemin, Montgomery s'étonnant que le malheur eût rapproché ces deux

êtres, quand il en désunit tant d'autres, Liliane faisait la moue,

jetant ces mots: «Que vous êtes prosaïque, Lionel!» et la marquise

répondait:

--C'est pourtant bien simple. Il est chez toute femme un héroïsme

latent. Je suis certaine qu'il y a, sous plus d'un habit de Redfern, des

coeurs qui valent celui de la Pauline de Corneille. Seulement, pour

battre la charge de l'héroïsme, il leur faut l'occasion. On n'a pas tous

les jours des tortures ou des bêtes féroces à braver, comme du temps de

Polyeucte. Mais on retrouverait très vite des Pauline si les lions de

l'Hippodrome étaient de vrais lions. Le sublime change de costume, comme

le reste. Sylvia, au temps de la Révolution, si l'on eût arrêté son

mari, eût crié: «Vive la Gironde!» ou: «Vive le roi!» pour le suivre sur

l'échafaud, selon qu'il eût été girondin ou royaliste. Il n'y a plus

aujourd'hui à braver la guillotine pour partager le sort d'un mari. Mais

il y a toujours le dévouement féminin instinctif pour braver cette autre

guillotine de poche qu'on appelle la calomnie. Mistress Norton a voulu

rester fidèle à l'honneur du nom: c'est du cornélien bourgeois qui vaut

bien l'autre, ou plutôt qui est identique à l'autre. Pauline meurt,

Sylvia se condamne à vivre et tue son amour. Voilà. Le vieux français

dirait à notre belle Américaine: «Bravo, ma fille!» Je vous demande

pardon de mon bavardage. Oh! les conférencières!... Bonsoir. Je vous

ennuie!...

--Non, non, dit Liliane. On n'a pas besoin de monter en chaire; on peut

faire de la psychologie tout en causant. Merci, madame!

On se sépara. Mme de Solis songeait qu'il serait peut-être plus

difficile d'avoir raison de son fils que de Sylvia. Les hommes sont plus

fous que les femmes. Était-il au logis, le marquis? Elle aborderait

sur-le-champ la question et trancherait dans le vif si elle pouvait voir

Georges tout de suite.

Il était dans sa chambre, regardant au loin, sur les vagues, le

crépuscule tomber, le ciel encore rougi par le soleil couché.

--Ah! mon enfant, dit la mère en le tirant de sa songerie. Veux-tu être

franc avec moi? Réponds. Tu voulais fuir avec Mme Norton. Que lui

disais-tu, avoue-le, dans cette lettre... la lettre brûlée?

Il ne répondait pas.

--Tu ne veux pas me confier ton secret? Tu ne le peux pas? C'est

juste:--toutes les bêtises de l'amour sont sacrées, comme les dettes de

jeu. Il n'y a que l'honnêteté courante qui ne le soit pas. Eh bien! tu

proposais quelque folie à cette femme?... Me permets-tu de deviner?...

Un autre ciel, une autre patrie. Le duo de la _Favorite_. Oh! que c'est

démodé, mon ami, depuis Wagner! Sais-tu ce qu'elle aurait répondu à ta

lettre si elle l'avait reçue?

La marquise dit bien vite:

--D'abord elle n'aurait rien répondu. Ou plutôt, c'est son mari qui se

serait chargé de la réponse. Au fait, il l'a donnée, sans connaître ton

autographe. Et, cette réponse, je te l'apporte.

--Son mari? fit Georges, étonné.

--Oui, son mari. Oh! parbleu, elle ne lui a pas raconté que tu voulais

fuir, car je suis certaine que tu voulais fuir. Tu avais, très visibles

pour moi, les symptômes d'une certaine fièvre particulière, celle de

l'enlèvement. Elle ne lui a rien dit de cela. Non. Mais voilà: sur ces

entrefaites Norton a été indignement attaqué, calomnié. On l'a dit

ruiné. On a dit pis que cela. Et il paraît qu'au fond de l'âme exquise

de coeur de mistress Norton il y avait encore un peu de tendresse pour

ce très brave et galant homme, qui est ton ami. Le vent de tempête a

soufflé là-dessus, rallumé ce qui était éteint et....

--Et... dit Georges, anxieux.

La marquise s'interrompit:

--Je te fais de la peine. Mais si tu savais quelle joie une honnête

femme éprouve à savoir que les femmes honnêtes ne sont pas rares, quoi

qu'on dise!... J'en sais même qui sont encore des honnêtes filles et que

je trouve délicieuses.... Sans aller bien loin, miss Éva....

Georges de Solis avait fait un mouvement de dépit qui ne contraria pas

trop Mme de Solis.

Éva! Le nom, se disait-elle, n'était donc pas indifférent au marquis?

--Bref, conclut la marquise, mistress Norton partira un de ces matins

pour New-York.

--Avec lui? dit M. de Solis.

--Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Oui, elle partira. Oh! à moins que

Norton ne reste à Paris, ce qui est encore possible, ou que le docteur

Fargeas n'envoie les Norton aux Pyrénées, avant de les laisser reprendre

le paquebot, ce qui est probable. Mais si je vois le cher maître, je lui

dirai que toutes ses pilules de valériane ne valent pas ma cure à moi.

Et comme Georges regardait sa mère d'un air étonné, la marquise ajouta

doucement:

--Parfaitement: ma cure. J'ai coupé dans le vif. Vous étiez deux fous.

J'ai ouvert le robinet à douches. Mistress Norton n'a rien de mieux à

faire que d'aimer le mari qui l'adore, et toi de tâcher d'adorer

quelqu'un que je connais et qui t'aime déjà.

Elle ajouta en riant:

--Tu sais, ce n'est pas Mlle Offenburger que je veux dire.

Puis elle se tut, trouvant qu'elle en avait peut-être trop dit déjà,

pour un soir.

Georges de Solis resta, jusqu'à la nuit venue, à contempler la mer

immense, les lueurs des phares, les points d'or des étoiles.

Il lui semblait qu'une nuit aussi, une immense nuit, enveloppait toute

sa vie, voilait son avenir comme d'un crêpe. Puis, dans cette nuit même,

une clarté d'aube se levait, une aurore douce et rose. Quelque chose de

vague entrait en lui comme la caresse d'un vent frais, d'une brise qui,

au loin, eût passé sur des fleurs.

Et comme le lendemain, Sylvia Norton recevait la visite du docteur

Fargeas qui la trouvait transfigurée, toute heureuse, le médecin ouvrit

au hasard un volume qui traînait et qu'un signet marquait à une page

déterminée:

--Rosetti? La _Maison de vie_? tiens, dit Fargeas. Je ne connais pas....

--Oh! un de mes volumes préférés! répondit Sylvia. Je l'avais prêté à M.

de Solis qui me l'a renvoyé ce matin!

Alors, lentement, le docteur lut, de cette _Maison de vie_, le sonnet

marqué--peut-être par hasard--le sonnet XCVII auquel le marquis avait

mis le signet:

...Mon nom est: _Qui aurait pu être!_

Et je me nomme aussi: _Jamais plus, Trop tard, Adieu._

--C'est très joli, dit le docteur. Très joli!

Il posa le volume et ajouta:

--La poésie n'est pas toujours la musique des fous. Elle est aussi le

conseiller des sages. On peut très bien l'employer en médecine.... Au

revoir, chère madame, et mes compliments sur votre santé! Quand vous

aurez passé trois semaines à Luchon, comme je vous l'ai prescrit, vous

pourrez faire la traversée sans nulle crainte!... Je réponds de tout

maintenant.

* * * * *

Ce même jour, sur la plage, comme Liliane Montgomery, marchant avec miss

Éva--toutes deux délicieuses sous leurs ombrelles claires--rencontraient

Georges de Solis qui allait et venait, regardant le sable, assez triste,

la jolie Liliane alla droit à lui:

--Monsieur de Solis?

Il salua, paraissant sortir d'un rêve.

--Monsieur de Solis, nous allons porter des secours à nos amis les

Ruaud... du côté de Tourgeville-les-Sables.... Vous ne nous accompagnez

pas?

--Moi? dit-il, hésitant.

--Oui, venez donc visiter nos pauvres avec miss Meredith.

Et, comme il s'en défendait un peu:

--Si fait, si fait! dit mistress Montgomery. Vous venez, vous venez!

Alors la jolie Liliane faisant passer devant elle sur les _planches_,

miss Éva, toute rouge et rayonnante de joie, lui jeta à l'oreille--très

bas--ces deux mots, pendant que Georges saluait la petite Américaine:

--Allons, marquise!

L'américaine · 第 24 / 25 题