--Alors, docteur, pourquoi ne vous êtes-vous pas marié, vous?
--Moi? Parce que j'avais une passion....
--La science?
--Parfaitement.
--Vous n'y croyez pas! dit le jeune homme.
Fargeas haussait les épaules.
--Il y a tant d'imbéciles qui croient tout savoir sans avoir rien
appris. On n'a pas trop de tout une existence de travail pour arriver à
se convaincre qu'on ne sait rien! Et puis, quoi? je n'ai pas trouvé la
femme qui... la femme....
--Ah! je vous y prends! Vous cherchiez l'amour!
--Ou l'intérêt!...
--Vous, l'intérêt?... Jamais de la vie!
Le marquis de Solis, pendant ce bavardage léger, regardait, sans les
voir, les pêcheuses d'équilles, rapportant de la mer, leur pelle à la
main, ces longs poissons d'argent à tête de brochet, qui cachent leur
tête dans le sable, et les pêcheurs de crevettes, rentrant, leur filet
sur l'épaule, tandis que d'autres revenaient, se suivant, leurs paniers
à l'épaule, comme une longue et lente théorie de travailleurs.
Il regardait, mais sa pensée était ailleurs. Tout ce qui se disait là,
près de lui, semblait réveiller en lui des souvenirs, des sensations
endormies, galvaniser des douleurs mortes, et son visage fin, un peu
triste, maigre et pâli, avec un front légèrement dégarni, et une barbe
noire en pointe, ce visage de soldat pensif, prenait doucement une
expression de rêverie triste.
A cette songerie même, le marquis parut s'arracher pour demander au
docteur:
--Vous êtes donc d'avis qu'il y a toujours pour l'homme une femme
idéale, faite pour lui et qui présente l'incarnation même, la
réalisation de son rêve?
--Et je suis d'avis que pour tout homme il y en a même plusieurs,
répondit gaiement Fargeas.
--Bon. Mais pour les femmes? dit Bernière.
--Oh! pour les femmes! Demandez à Emilienne Delannoy.... Demandez même à
mistress Montgomery, qui est une honnête femme et qui a pourtant déjà
changé... d'idéal!...
--Mme Montgomery?
Et Bernière semblait attendre du docteur Fargeas une explication.
--Comment, docteur, la belle Mme Montgomery a... changé... comme
cela?
--Oh! légalement! Divorcée, la belle Mme Montgomery; mais, mon cher
Bernière, aussi honnête que peut l'être une femme....
--Qui n'aime pas son mari.
--Pourquoi Mme Montgomery n'aimerait-elle pas son mari?
--Parce qu'il n'a rien de... de l'idéal, parbleu!
--Ça dépend. On ne sait pas, fit gravement le médecin.
--Eh bien! si M. Montgomery, qui est courtaud et pataud, est l'idéal de
Mme Montgomery, qui, en effet, est admirablement belle, belle à
sculpter, à chanter, à peindre, tant pis pour nous, qui n'avons plus
qu'à nous désespérer.
--Ou à nous consoler avec Emilienne Delannoy, Fanny Richard ou Marianne
d'Hozier. Les débits de consolation ne manquent pas. C'est comme les
débits d'alcool, ça pullule.
--Et, demanda M. de Solis, cette belle Mme Montgomery, c'est?...
--Une admirable et capiteuse créature! répondit Bernière. Américaine,
comme toutes les femmes qui fournissent des épithètes de parfumeurs aux
chroniques. Et, depuis la saison, mettant Trouville en révolution... en
ébullition, si vous voulez!... Il n'y a sur le turf de la beauté--vous
voyez que je suis moderniste--de comparable à elle que la très belle
miss Arabella Dickson! Ah! qui est incomparable, celle-là!».... A
l'heure du bain de miss Arabella, on frète des barques à Deauville pour
aller regarder ses bras et lorgner sa nuque. Les voitures font prime à
ce moment psychologique-là! C'est très beau, d'ailleurs. Ça mérite
d'être vu!
--Et cette Mlle Dickson? demanda encore Solis.
--La fille d'un colonel. Très bel homme. N'ayant pas l'air de badiner.
Un Yankee. Un Mohican. Un type. Il paraît qu'il a joué du revolver, à la
tête de quelques cow-boys, contre les Indiens.... Comme Buffalo-Bill....
Je l'ai rencontré, l'autre jour, devant les petits chevaux au Casino. On
faisait cercle autour du trio Dickson, car il y a une mère. Très belle
aussi. Ils sont tous très beaux, ces Dickson. D'ailleurs--et Bernière
s'étalait avec une nonchalance affectée dans son tonneau d'osier--toute
cette race américaine humilie effroyablement nos décadences. Nous avons
l'air d'anémiés, comme dit le docteur, à côté de ces colosses en pierre
de taille. Voyez M. Norton!
--Norton? fit M. de Solis.
Le nom, brusquement, lui faisait retourner la tête, et il interrogeait
Bernière pour savoir de quel Norton son cousin pouvait bien parler.
--Mais de M. Norton, le richissime Norton, le _milliardaire_--pour être
plus récent, plus actuel.--Richard Hepworth Norton, le banquier, qui a
acheté l'hôtel de la duchesse d'Escard au parc Monceau et y a logé pour
sept ou huit millions de peintures, sans compter les téléphones!
Richard Norton! Ce nom, évidemment, réveillait chez le marquis tout un
monde de souvenirs. Il l'avait autrefois bien connu, ce Norton, à
New-York, et il le retrouvait à présent sur cette plage normande, après
quelle séparation et quelles traverses!
--Il est ici, Norton?...
--Là-bas, dit Fargeas. Son habitation est cette grande maison normande,
une des dernières vers les Roches Noires. On la voit d'ici.
Le marquis regardait non plus vers la mer maintenant, mais du côté de
cette longue ligne de constructions diverses, élégantes ou bizarres,
qui, comme des yeux avides de lumière et d'air, ouvrent leur fenêtres
sur la mer.
--Là-bas.... Voyez-vous?... Un vrai palais, cette villa!... M. Norton y
a entassé encore des raretés à profusion.... Ce serait un musée à
Paris! A Trouville, c'est une véritable curiosité.... Mais rien n'est
assez luxueux et choisi, aux yeux de M. Norton, pour sa femme qu'il
adore, et qui est bien, du reste, la créature la plus exquise que je
connaisse!
Le docteur ne remarquait point l'expression de vague tristesse qui
passait rapidement sur le visage de M. de Solis. Le marquis avait eu, au
nom de Mme Norton, un tressaillement léger, une contraction passagère
qui n'eût pas évidemment échappé à Fargeas. Mais le médecin, les yeux
mi-clos, regardait en ce moment le paysage comme à travers ses cils,
pour juger de la qualité de la lumière.
M. de Solis avait d'ailleurs repris bien vite une sorte d'expression
indifférente, et il interrogeait le docteur sur Mme Norton, comme
l'eût fait un simple curieux des _potinières_ de la plage.
Le docteur connaissait d'autant mieux l'Américaine qu'il la soignait,
Mme Norton souffrant d'une maladie qu'on croyait, à New-York,
indéterminée--une névrose, la fameuse, l'inévitable névrose
moderne--mais que le maître français devinait bien vite: le germe d'une
affection cardiaque, une angoisse ressemblant à l'angine de poitrine. Au
total, un pseudonyme de la tristesse. La mort de son père, qu'elle
adorait, avait atteint profondément la jeune femme, et, pour l'arracher
à une sorte de mélancolie constante, à un chagrin qui persistait sous le
sourire même de la mondaine, Richard Norton avait amené Mme Norton en
France.
--Alors, triste, Mme Norton? demandait M. de Solis.
--Oui. Et résignée!
--Et adorable! ajouta M. de Bernière. Des cheveux étonnants! Châtain
clair, couleur bronze, et des yeux!... Tenez, la mer a de ces
reflets-là, regardez bien!
--Seulement, dit le docteur Fargeas, cette poétique et délicieuse
créature a, dans la traversée, failli payer cher la consultation qu'on
venait me demander. Le vent, les rafales, la dépression barométrique,
amenaient chez elle comme un arrêt dans le battement du coeur, comme une
pause de la vie. Phénomènes fugitifs, du reste, et qui disparaîtront
radicalement avec du repos!
Puis, après avoir questionné, il semblait que M. de Solis cherchât à ne
plus parler de l'Américaine. Il restait là, le regard accroché à la
grande maison normande, là-bas, et il parlait d'autre chose, de ses
voyages, de cet Annam ou du Tonkin dont il revenait.
--Mme de Solis a dû être bien heureuse de vous revoir? dit le
docteur.
--Ma mère!... Pauvre chère femme! Je me suis presque reproché de l'avoir
quittée tant elle a eu de joie à me retrouver! Que je vous sais gré, mon
cher docteur, de me l'avoir rendue!
--Rendue! Rendue!... Mon cher marquis, on ne rend pas les malades qui
sont confisqués par la mort. Je n'ai eu d'autre mérite que d'avoir donné
à la marquise de bons conseils, qu'elle a suivis!... Elle a plus fait
pour sa guérison que moi! Quand je vous dis que je doute un peu de la
médecine, je ne doute pas de la suggestion qu'imposent les médecins à
leurs malades et qui, par l'imagination, suffit très souvent à les
guérir. J'ai fait des cures étonnantes en ordonnant, avec de graves
froncements de sourcils, des pilules de _mica panis_. _Mica panis!_ Les
malades avalaient cela avec des frissons d'inquiétude et d'espérance.
Puis ils se sentaient soulagés. _Mica panis!_ Traduction: boulettes de
mie de pain! Ah! le cerveau humain, l'imagination, la chimère!
Et la conversation s'égarait maintenant sur les généralités, la
médecine, les nouvelles du matin, l'article de la _Vie Parisienne_
consacré aux épaules et aux costumes de bains de miss Arabella Dickson.
C'était M. de Bernière qui parlait et M. de Solis n'écoutait plus. Toute
sa pensée était comme emportée vers cette villa qui se dressait, au bout
de la plage ensoleillée, dans la lumière, avec ses toits rouges.... Et,
tout à coup, presque brusquement, il laissait son cousin et le docteur
en tête à tête, leur serrant la main, prétextant une lettre oubliée, une
dépêche à jeter au télégraphe, et il s'éloignait, disparaissant par la
rue....
Le docteur, regardant sa montre, n'allait point tarder à en faire
autant, et Bernière se trouvait seul, dans son tonneau, fumant un
cigare, qu'en sa qualité de pessimiste il exigeait délicieux, comme
toutes choses, car il citait Schopenhauër et pratiquait Epicure.
Fin observateur, du reste, l'espèce de trouble de M. de Solis ne lui
avait pas tout à fait échappé, et il se demandait pourquoi le marquis
lui faussait si vivement compagnie. Solis ne lui avait point parlé de
cette lettre. Ils devaient monter à cheval ensemble, tout à l'heure.
Comment le marquis l'oubliait-il?
Alors, l'insistance de Solis à s'informer de la santé de Mme Norton,
l'évident intérêt que prenait le marquis à ce que le docteur lui disait
de l'Américaine, donnaient à Bernière de fugitives idées de roman
ébauché, d'une intrigue possible.
--Tiens, tiens, tiens! Ce bon Solis!
Mais la pensée même s'envolait, dans le plein air de ce beau jour, avec
la petite fumée bleue du cigare.
Et Bernière oublia bien vite son cousin en apercevant, venant de son
côté, sans ombrelle, les mains dans les poches et humant le vent de mer
avec la volupté d'un être bien portant qui aime à vivre, un homme gros
et gras, très rond, très rouge, les cheveux et les favoris grisonnants,
qui s'avançait vers lui, sans le voir.
--Tiens, monsieur Montgomery!
C'était bien lui, le mari de la belle Mme Montgomery, l'homme le plus
entouré, le plus envié, le plus jalousé de la plage, et portant
philosophiquement le poids de la beauté de sa femme.
--Ah! monsieur de Bernière! dit le gros petit homme en souriant. Eh
bien! qu'est-ce que vous faites là, Schopenhauër? Vous digérez, je
parie! Mais, désenchanté que vous êtes, est-ce que vous ne devriez pas
vous laisser mourir d'inanition, si la vie est une corvée?
--Une corvée, oui, mais curieuse! dit Bernière, en jetant son cigare
inachevé. Un spectacle souvent assommant, mais un spectacle! Vous êtes
bien quelquefois entré dans un théâtre où l'on joue une mauvaise
pièce?...
--Souvent, dit l'Américain, avec un grain d'accent saxon.
Il s'était assis près de Bernière, sur une chaise dont les pieds
s'enfonçaient dans le sable.
--Elle dure, cette pièce ennuyeuse, et l'on voudrait s'en aller! Mais on
reste, fit M. de Bernière.... On reste, on ne sait pas pourquoi....
Parce qu'on y est, parce que, pour sortir, on ne veut déranger
personne.... Voilà la vie, mon cher monsieur Montgomery!
--Oh! il y a bien quelques petits agréments autour! Vous avez, du reste,
raison, rien n'est assommant comme une comédie maussade. On nous en a
joué une hier au Casino!... Terrible! Et quels acteurs! Il y avait là
une comédienne qu'on nous donnait pour un premier prix du
Conservatoire!... En quelle année, bon Dieu?...
--Peut-être du temps de Talma!
--Et je suis resté... à cause de ma femme, qui ne veut jamais s'en
aller, qui veut toujours tout voir, qui n'est pas pessimiste, elle! Ah!
non, par exemple! Tout l'amuse! Tout, même moi!
--Ah! bah?... fit Bernière.
--Merci! dit rapidement l'Américain.