Au-dessus de notre tête, à cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le
cratère d'un volcan par lequel s'échappait, de quart d'heure en
quart d'heure, avec une très forte détonation, une haute colonne
de flammes, mêlée de pierres ponces, de cendres et de laves. Je
sentais les convulsions de la montagne qui respirait à la façon
des baleines, et rejetait de temps à autre le feu et l'air par
ses énormes évents. Au-dessous, et par une pente assez roide,
les nappes de matières éruptives s'étendaient à une profondeur de
sept à huit cents pieds, ce qui ne donnait pas au volcan une
hauteur de cent toises. Sa base disparaissait dans une véritable
corbeille d'arbres verts; parmi lesquels je distinguai des
oliviers, des figuiers et des vignes chargées de grappes
vermeilles.
Ce n'était point l'aspect des régions arctiques, il fallait bien
en convenir.
Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il
arrivait rapidement à se perdre dans les eaux d'une mer admirable
ou d'un lac, qui faisait de cette terre enchantée une île large
de quelques lieues, à peine. Au levant, se voyait un petit port
précédé de quelques maisons, et dans lequel des navires d'une
forme particulière se balançaient aux ondulations des flots
bleus. Au delà, des groupes d'îlots sortaient de la plaine
liquide, et si nombreux, qu'ils ressemblaient à une vaste
fourmilière. Vers le couchant, des côtes éloignées
s'arrondissaient à l'horizon sur les unes se profilaient des
montagnes bleues d'une harmonieuse conformation; sur les autres,
plus lointaines, apparaissait un cône prodigieusement élevé au
sommet duquel s'agitait un panache de fumée. Dans le nord, une
immense étendue d'eau étincelait sous les rayons solaires,
laissant poindre ça et là l'extrémité d'une mâture ou la
convexité d'une voile gonflée au vent.
L'imprévu d'un pareil spectacle en centuplait encore les
merveilleuses beautés.
«Où sommes-nous? où sommes-nous?» répétais-je à mi-voix.
Hans fermait les yeux avec indifférence, et mon oncle regardait
sans comprendre.
«Quelle que soit cette montagne, dit-il enfin, il y fait un peu
chaud; les explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait
vraiment pas la peine d'être sortis d'une éruption pour recevoir
un morceau de roc sur la tête. Descendons, et nous saurons à
quoi nous en tenir. D'ailleurs je meurs de faim et de soif.»
Décidément le professeur n'était point un esprit contemplatif.
Pour mon compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais
resté à cette place pendant de longues heures encore, mais il
fallut suivre mes compagnons.
Le talus du volcan offrait des pentes très raides; nous glissions
dans de véritables fondrières de cendres, évitant les ruisseaux
de lave qui s'allongeaient comme des serpents de feu. Tout en
descendant, je causais avec volubilité, car mon imagination était
trop remplie pour ne point s'en aller en paroles.
«Nous sommes en Asie, m'écriai-je, sur les côtes de l'Inde, dans
les îles Malaises, en pleine Océanie! Nous avons traversé la
moitié du globe pour aboutir aux antipodes de l'Europe.
—Mais la boussole? répondit mon oncle.
—Oui! la boussole! disais-je d'un air embarrassé. A l'en
croire, nous avons toujours marché au nord.
—Elle a donc menti?
—Oh! menti!
—A moins que ceci ne soit le pôle nord!
—Le pôle! non; mais...»
Il y avait là un fait inexplicable. Je ne savais qu'imaginer.
Cependant nous nous rapprochions de cette verdure qui faisait
plaisir à voir. La faim me tourmentait et la soif aussi.
Heureusement, après deux heures de marche, une jolie campagne
s'offrit à nos regards, entièrement couverte d'oliviers, de
grenadiers et de vignes qui avaient l'air d'appartenir à tout le
monde. D'ailleurs, dans notre dénûment, nous n'étions point gens
à y regarder de si près. Quelle jouissance ce fut de presser ces
fruits savoureux sur nos lèvres et de mordre à pleines grappes
dans ces vignes vermeilles! Non loin, dans l'herbe, à l'ombre
délicieuse des arbres, je découvris une source d'eau fraîche, où
notre figure et nos mains se plongèrent voluptueusement.
Pendant que chacun s'abandonnait ainsi à toutes les douceurs du
repos, un enfant apparut entre deux touffes d'oliviers.
«Ah! m'écriai-je, un habitant de cette heureuse contrée!»
C'était une espèce de petit pauvre, très misérablement vêtu,
assez souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup;
en effet, demi-nus, avec nos barbes incultes, nous avions fort
mauvaise mine, et, à moins que ce pays ne fût un pays de voleurs,
nous étions faite de manière à effrayer ses habitants.
Au moment ou le gamin allait prendre la fuite, Hans courut après
lui et le ramena, malgré ses cris et ses coups de pied.
Mon oncle commença par le rassurer de son mieux et lui dit en bon
allemand:
«Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami?»
L'enfant ne répondit pas.
«Bon, fit mon oncle, nous ne sommes point en Allemagne.»
Et il redit la même demande en anglais.
L'enfant ne répondit pas davantage. J'étais très intrigué.
«Est-il donc muet?» s'écria le professeur, qui, très fier de son
polyglottisme, recommença la même demande en français.
Même silence de l'enfant.
«Alors essayons de l'italien», reprit mon oncle; et il dit en
cette langue:
«_Dove noi siamo?_
—Oui! où sommes-nous?» répétai-je avec impatience.
L'enfant de ne point répondre.
«Ah ça! parleras-tu? s'écria mon oncle, que la colère
commençait à gagner, et qui secoua l'enfant par les oreilles.
_Come si noma, questa isola?_
—Stromboli,» répondit le petit pâtre, qui s'échappa des mains de
Hans et gagna la plaine à travers les oliviers.
Nous ne pensions guère à lui! Le Stromboli! Quel effet
produisit sur mon imagination ce nom inattendu! Nous étions en
pleine Méditerranée, au milieu de l'archipel éolien de
mythologique mémoire, dans l'ancienne Strongyle, ou Éole tenait à
la chaîne les vents et les tempêtes. Et ces montagnes bleues qui
s'arrondissaient au levant, c'étaient les montagnes de la
Calabre! Et ce volcan dressé à l'horizon du sud, l'Etna, le
farouche Etna lui-même.
«Stromboli! le Stromboli!» répétai-je.
Mon oncle m'accompagnait de ses gestes et de ses paroles. Nous
avions l'air de chanter un choeur!
Ah! quel voyage! Quel merveilleux voyage! Entrés par un
volcan, nous étions sortis par un autre, et cet autre était situé
à plus de douze cents lieues du Sneffels, de cet aride pays de
l'Islande jeté aux confins du monde! Les hasards de cette
expédition nous avaient transportés au sein des plus harmonieuses
contrées de la terre! Nous avions abandonné la région des neiges
éternelles pour celle de la verdure infinie et laissé au-dessus
de nos têtes le brouillard grisâtre des zones glacées pour
revenir au ciel azuré de la Sicile!
Après un délicieux repas composé de fruits et d'eau fraîche, nous
nous remîmes en route pour gagner le port de Stromboli. Dire
comment nous étions arrivés dans l'île ne nous parut pas prudent:
l'esprit superstitieux des Italiens n'eût pas manqué de voir en
nous dés démons vomis du sein des enfers; il fallut donc, se
résigner à passer pour d'humbles naufragés. C'était moins
glorieux, mais plus sûr.
Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer:
«Mais la boussole! la boussole, qui marquait le nord! comment
expliquer ce fait?
—Ma foi! dis-je avec un grand air de dédain, il ne faut pas
l'expliquer, c'est plus facile!
—Par exemple! un professeur au Johannaeum qui ne trouverait pas
la raison d'un phénomène cosmique, ce serait une honte!»
En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour
des reins et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le
terrible professeur de minéralogie.
Une heure après avoir quitté le bois d'oliviers, nous arrivions
au port de San-Vicenzo, où Hans réclamait le prix de sa treizième
semaine de service, qui lui fut compté avec de chaleureuses
poignées de main.
En cet instant, s'il ne partagea pas notre émotion bien
naturelle, il se laissa aller du moins à un mouvement d'expansion
extraordinaire.
Du bout de ses doigts il pressa légèrement nos deux mains et se
mit à sourire.